La liberté est le thème essentiel de la fête de Pessa’h, comme nous le disons dans le Kidush: « zman ‘herutenu« , le temps de notre liberté. Mais quel rôle les bnei Israel asservis par Pharaon ont-ils joué dans leur libération ? Et quel rôle doit être le nôtre lorsque la Haggada nous ordonne de nous considérer au soir de Pessa’h « comme si l’on était soi-même sorti d’Egypte » ? Contemplation passive de l’intervention divine ou action déterminante pour accéder au statut d’homme libre ? Voyons ce que nous dévoile la Haggada

Le « programme » du Seder commence par ce que la Haggada appelle Kadesh et qui n’est autre, en réalité, que la récitation du Kidush, par laquelle nous débutons chaque fête. Une question vient immédiatement à l’esprit: pourquoi appeler cette étape Kadesh et non, comme pour chaque autre fête, Kidush ?

Nous avons vu, dans la première partie de cette série, que le Kidush récité à Shabbat et lors des jours de fête est une conséquence de la mitsva (injonction) de « sanctifier le temps » (lekadesh et hazman) (1). Mais cette affirmation demande à être nuancée: la récitation du Kidush n’est pas, à proprement parler, l’acte qui fonde la sainteté du jour; il s’agit plutôt d’une constatation du fait que le jour en question est saint, conformément à un « acte de sanctification » qui a eu lieu en amont (2).

A Pessa’h, cependant, nous faisons plus que simplement constater ceci: nous prenons une part active dans cette sanctification. Toutes les mitsvot que nous allons accomplir ce soir, y compris le repas (qui fait partie intégrante du programme du Seder !) sont pour nous une manière de nous associer à Dieu dans la sanctification de ce jour, raison pour laquelle la Haggada utilise la forme active, Kadesh, et nous la forme usuelle, Kidush (3).

Cette idée de participation active se retrouve ailleurs dans la Haggada, dans un passage a priori obscur: « Je passais près de toi, je te vis baignant dans tes sangs et je te dis: Vis dans tes sangs, vis dans tes sangs ». Pour comprendre ce texte, emprunté au prophète Ezéchiel (XVI,6), il faut d’abord rétablir la traduction exacte; le texte hébreu dit en effet « bedamaïch ‘haï« , ce qui peut effectivement signifier « Vis dans tes sangs », mais que nombre de commentateurs comprennent comme voulant dire « Par tes sangs, tu vivras ».

De quoi s’agit-il ? D’après les mêmes commentateurs, il s’agit d’une référence aux deux mitsvot qui ont été données aux bneï Israel avant la sortie d’Egypte, et qui comportent toutes deux un élément « sanguin »: la brit mila (circoncision) et le korban Pessa’h (le sacrifice de l’agneau, dont le sang devait être apposé aux linteaux des maisons juives lors de la plaie des premiers-nés). C’est en effet par le mérite de ces deux mitsvot, accomplies par les bneï Israel alors qu’ils se trouvaient encore en Egypte, que ceux-ci ont mérité d’être libérés; et ces deux mitsvot, plus qu’aucune autre, sont à la base de l’identité juive. Raisons pour lesquelles, le texte nous dit qu’Israël vivra « par [le mérite des] sangs » de ces deux mitsvot (4).

Nous comprenons donc que Pessa’h, la fête où nous célébrons notre libération de l’esclavage, nécessite de notre part une participation active, bien plus que n’importe quelle autre fête de notre calendrier, à l’instar de nos ancêtres.

En effet, les esclaves hébreux n’ont pas été affranchis par le bon vouloir de leurs maîtres égyptiens, mais ont pris part activement à ce que nous appellerions aujourd’hui un « mouvement de libération nationale ». Bien évidemment, cette « lutte pour le droit à l’auto-détermination » n’aurait pu aboutir sans l’impulsion et l’aide divines, comme le dit la Haggada: « Et si le Saint, béni soit-Il, n’avait pas fait sortir nos ancêtres d’Egypte, nous serions, nous, nos enfants et nos petits-enfants, asservis à Pharaon en Egypte ». Mais, pour que l’intervention divine ait un sens, il était nécessaire que les bneï Israel décident de prendre leur destin en main et d’agir eux aussi en vue de leur libération.

C’est cette prise de conscience qui est à l’origine du souffle de liberté qui traverse le monde depuis notre sortie d’Egypte et qui pousse chaque peuple et chaque individu à vouloir être libre. De Spartacus au Printemps arabe, en passant par Gandhi et Malcolm X, tous ceux qui luttent pour leur liberté puisent en effet à la source de notre sortie d’Egypte, ce qui fait dire au rav Avraham Yits’hak haCohen Kook (premier Grand rabbin d’Israël) que Pessa’h est « le printemps du monde » (4).

A nous, donc, d’agir en ce soir de Pessa’h en vue de nous libérer de tout le ‘hametz – que nos Sages assimilent au yetser har’a (« mauvais penchant ») et à l’orgueil – et de tout ce qui nous enferme et nous empêche de nous réaliser et de développer notre véritable personnalité.

Le mot Mitsraïm (Egypte) est en effet formé des mêmes lettres que le mot metsarim (les « étroitesses ») et le devoir de se considérer « comme si l’on était soi-même sorti d’Egypte » est compris par nos Sages comme un devoir de se libérer de ces « étroitesses » et de ce dont nous nous rendons nous-mêmes esclaves. Et la Haggada témoigne que si nous commençons à agir pour cette libération, l’aide viendra assurément d’en haut…

Pessa’h kasher vesamea’h à tous, amis lecteurs, et à très bientôt pour la suite de cette série !

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(1) Les mots kidush et kadesh viennent tous deux du mot kadosh, dont la traduction habituelle («saint») n’est pas véritablement satisfaisante. La notion de kedusha (sainteté) comprend une idée de séparation ou différentiation, comme dans la phrase que le fiancé dit à sa future épouse sous le dais nuptial: « at mekudeshet li« . Le mot mekudeshet vient en effet de la même racine que kadosh et signifie que la fiancée se trouve à présent, aux yeux de son futur époux, séparée de toutes les autres femmes: elle a une valeur que les autres femmes n’ont pas. C’est la même idée pour Shabbat et les jours de fête: ces jours ont une valeur que les autres jours n’ont pas, raison pour laquelle ils sont appelés kedoshim, séparés.

(2) L’acte de sanctification du Shabbat remonte au tout premier Shabbat de l’Histoire, que « Dieu bénit […] et proclama saint » (Genèse II, 3). Pour les fêtes, conformément à ce que nous avons vu dans la première partie de cette série, c’est à nous qu’il incombe de sanctifier chaque début de mois (Rosh ‘hodesh), permettant ainsi de fixer les dates des fêtes devant être célébrées au cours du mois; c’est donc là que se situe l’acte de sanctification à proprement parler.

(3) Voir la Haggada « Vehigadta levincha« , du rav Eli Adler, p. 26.

(4) Voir Naissance d’Israël – Le printemps du monde, du rav Yossef Attoun, p. 300-306.

(5) Dans l’ouvrage Meged Yera’him; la notion même du printemps comme synonyme de renouveau et de révolution est liée au mois de Nissan, que la Torah, précisément dans le contexte de la sortie d’Egypte, appelle « ‘hodesh ha-aviv« , le mois du printemps (Exode XIII,4)