Les fêtes bibliques de Pessa’h et Shavu’ot, bien que commémorant deux événements différents, sont reliées entre elles par une période de 7 semaines connue sous le nom de sefirat ha’omer (décompte du ‘omer). Cette période – que beaucoup considèrent comme triste alors qu’il n’en est rien – sert, entre autres, à déterminer la date de la fête de Shavu’ot, conformément au texte de la Torah: « Vous compterez jusqu’au lendemain de la septième semaine, soit cinquante jours, et vous offrirez à l’Eternel une oblation nouvelle » (1). C’est d’ailleurs précisément de cette injonction que la fête de Shavu’ot tire son nom, celui-ci signifiant littéralement « semaines ».

Nos Sages déduisent de ce qui précède que ces deux fêtes ne peuvent être déconnectées et que l’on ne peut comprendre, et vivre, pleinement l’une qu’en relation avec l’autre.

Comme par hasard, il se trouve également que cette période est ponctuée de moments forts commémorant des événements plus ou moins proches de l’histoire du peuple juif: Yom haShoah (journée de commémoration fixée par le Parlement israélien quelques jours après la fin de Pessa’h), Yom haZikaron et Yom ha’Atzmaut une semaine plus tard (les deux faces de la célébration de l’indépendance d’Israël), Lag ba’omer (jour anniversaire du décès de Rabbi Shim’on bar Yo’haï, à qui l’on attribue l’œuvre mystique majeure qu’est le Zohar) et enfin Yom Yerushalaïm (célébrant la réunification de la ville éternelle au cours de la Guerre des Six Jours) une semaine avant Shavu’ot.

Mon but, au cours des prochaines semaines, sera d’explorer (une partie de) la signification de ces différents temps forts, envisagés dans une perspective globale qui nous mènera de la naissance du peuple juif (Pessa’h) au dévoilement de sa mission et de la raison de son existence (Shavu’ot), en passant par les différentes étapes de sa destinée hors du commun.

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, je souhaiterais partager avec vous quelques réflexions sur la toute première mitsva (injonction) donnée par Dieu à ceux qui sont appelés à devenir le peuple d’Israël mais qui ne sont encore, à ce moment précis, que les descendants des Patriarches retenus prisonniers en Egypte: la mitsva de sanctifier le temps.

« Ce mois-ci [le mois de Nissan] est pour vous le commencement des mois; il sera pour vous le premier des mois de l’année. » (2) Cette phrase, que Dieu adresse à Moshé et Aharon après la neuvième plaie et en guise d’introduction aux lois régissant la fête de Pessa’h (la première de l’Histoire), est comprise par de nombreux commentateurs comme une allusion à la mitsva de fixer le début des mois (rosh ‘hodesh), considérée comme la toute première mitsva reçue par la collectivité d’Israël (3). Jusqu’alors, seuls des individus (les Patriarches) s’étaient montrés capables et désireux d’obéir aux ordres divins; à présent, c’est à l’ensemble du peuple en devenir que s’adresse Dieu et ce n’est qu’en tant que collectivité que le peuple pourra être à même de répondre à cette injonction.

Deux questions se posent face à cet événement historique:
– en quoi le fait de fixer le début des mois est-il si important, au point d’en faire la première mitsva adressée à l’ensemble du peuple ?
– le « timing » choisi pour cette injonction est-il bien judicieux, sachant que les Hébreux sont encore prisonniers de la dictature égyptienne et que le plus dur reste encore à faire en vue de leur libération ?

Répondre à ces deux questions, c’est, comme nous allons le voir, comprendre l’un des éléments clés de la survie du peuple juif jusqu’à nos jours: la maîtrise du temps. La principale différence entre l’esclave et l’homme libre, en effet, est que celui-ci dispose de son temps, contrairement au premier. Le temps de l’esclave, comme sa propre personne, ne lui appartient pas: c’est la propriété de son maître, qui en dispose comme bon lui semble. Ce que Dieu veut enseigner au futur peuple d’Israël à travers cette première mitsva, c’est que la principale étape vers la liberté n’est pas la fin de l’esclavage physique, ni même le fait de s’évader de la prison dans laquelle on nous retient, mais bien le fait de se rendre maître de son temps… une leçon qui n’a jamais été aussi actuelle, à l’heure où les appareils « intelligents » envahissent nos vies et disposent de tout notre temps !

Mais la leçon divine ne s’arrête pas là. Car le peuple juif ne s’apprête pas uniquement à acquérir la liberté à laquelle chacun a droit: il est appelé à jouer un rôle unique dans l’Histoire. Dans peu de temps, en effet, après sa glorieuse sortie d’Egypte, le peuple va être convoqué au Mont Sinaï pour y recevoir l’ordre de mission le plus grandiose qui ait jamais été confié à des êtres humains et dont l’examen nous occupera jusqu’à Shavu’ot. Une mission qui s’étendra sur des siècles et dont la réussite dépendra principalement de la capacité du peuple juif à maîtriser le temps, à s’en faire le « bâtisseur » pour reprendre la très belle expression du rav A.J. Heschel.

L’expression hébraïque utilisée pour désigner cette notion de maîtrise et d’édification est « lekadesh et hazman« , littéralement: « sanctifier le temps ». Jusqu’à cette première mitsva, la sanctification du temps était l’apanage de Dieu (4), seule entité à se trouver au-dessus (ou plus exactement: en-dehors) du temps. A partir de maintenant, c’est Israël qui est appelé à le faire, chaque début de mois, puis lors de chaque fête et de chaque Shabbat où nous récitons le Kidush (de la même racine que « lekadesh »). Sanctifier le temps, c’est ainsi se soustraire à son emprise en s’élevant à un niveau proche du divin, et c’est ce qui permettra à ce peuple de traverser l’Histoire pour mener à bien sa mission.

« C’est le temps égyptien qui a produit le carcan de l’asservissement; c’est le temps divin qui sera à la source de la libération, d’abord collective, de l’âme d’Israël », nous enseigne le rav Yossef Attoun (5). Je me permets d’ajouter: libération qui finira par être celle, également, de l’Humanité entière.

A vous tous, amis lecteurs, je souhaite un excellent mois de Nissan, « premier des mois de l’année » qui commence ce Shabbat, et vous donne rendez-vous très bientôt pour la suite de cette série.

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(1) Lévitique XXIII,16
(2) Exode XII, 2
(3) Voir, notamment, le commentaire de Rashi sur Genèse I,1 et Exode XII,2
(4) Voir Genèse II, 3
(5) Naissance d’Israël – Le printemps du monde, Jérusalem 2012, p. 256