J’ignore totalement comment se passent à présent les dictées dans les écoles, ni même si on en fait encore. J’ai tendance à en douter si j’en juge par l’orthographe des « facebookeurs » et autres communicants, enseignants, journalistes, etc. Mais je ne suis pas là pour pleurer sur le « bon vieux temps » où l’on savait parler et écrire le français et où le certificat d’études était, à bien des égards, supérieur au brevet des collèges d’aujourd’hui.

Pour ma part je remercie les instituteurs (trices) de mon enfance (on disait encore maîtres ou maîtresses et non professeurs des écoles) qui, patiemment, nous ont enseigné les bases de la langue, de l’histoire, de la géographie, ainsi que les « leçons de choses », en plus de l’instruction civique, du chant, du dessin et de la gymnastique. C’était le temps des semaines de cinq jours coupées par le jeudi (d’où l’expression « la semaine des quatre jeudis »). Et le samedi après-midi était consacré à cirer nos pupitres en bois et à laisser une salle de classe qui sentait bon pour le lundi matin. Nous ne risquions pas de nous salir dans ces travaux ménagers puisque, tels les écoliers de Doisneau, nous avions des blouses grises protectrices.

Mais j’en reviens à la dictée, pas celle de Bernard Pivot, mais celle tirée des œuvres d’écrivains qui ont bercé notre enfance (Henri de Régnier, Victor Hugo, Théophile Gautier, Tristan Derème, Anatole France, Albert Samain, Alain Fournier, Emile Verhaeren, Jack London…) où les accords de participes passés côtoyaient des grands et bons sentiments.

Je me souviens encore de la voix lente et articulant chaque mot ou syllabe de notre maître, le bon Monsieur Leonetti, à l’école communale du Parc des Princes. Les indications de ponctuation sonnaient comme autant de bienveillants rappels à l’ordre destinés à nous éviter une erreur : « Point, point-virgule, virgule, point d’exclamation, deux points, à la ligne, etc. » – Mais surtout, il y avait la sacro-sainte marge ! Tous nos cahiers en avaient. Les pages étaient quadrillées et une marge à gauche y était tracée. Se posait toujours la question de la marge supplémentaire que nous devions tracer avec application au moyen d’une règle en bois (en tirant la langue sous l’effort). On interrogeait le maître : une marge de deux carreaux ou de quatre carreaux, car nous savions qu’il y avait là matière à délibération. Nous savions aussi que cette marge servirait à recevoir les corrections et annotations. C’était donc un élément essentiel !

Tout cela, et vous me le pardonnerez, m’est revenu à la mémoire lorsque, à la suite d’une précédente chronique (23 juin : « 75 ans après, des descendants de nazis veulent construire un avenir avec les descendants des victimes. »), une amie lectrice de Facebook m’a écrit ce commentaire : « Je vous remercie pour tout ce que vous tentez de nous apporter en terme d’espoir. En ce qui me concerne j’ai été très douloureusement surprise par l’émission d’Arte de mercredi dernier. J’y ai découvert comme beaucoup de ceux qui l’ont suivie, le nombre impressionnant d’ONG, notamment en Allemagne, manifestement soutenues par les gouvernements tant allemand que français mais qui témoignent d’un antisémitisme honteux. Ce documentaire m’a semblé d’une violence extrêmement préoccupante pour notre avenir ». De son côté, un autre ami m’a écrit : « Heureusement qu’il y a ta drasha de teshouva et de tikva, car à voir le documentaire d’Arte (enfin !!??), un autre visage de la jeunesse allemande nous y montré, bêtement antisioniste et antisémite ; eh oui il faut de tout pour faire un monde mais ce serait bien si il y avait moins de cons (sic) ». Merci Josiane, merci Roland.

Quel rapport avec ma (trop) longue introduction ? Ceci que j’ai réfléchi à la double signification du sain mouvement de repentance d’une partie de la jeunesse allemande d’un côté, et de l’antisémitisme viscéral d’une autre partie de cette même jeunesse de l’autre.

En effet, j’ai visionné en replay depuis le fameux documentaire de la chaîne Arte qui a fait l’objet de tant de polémiques autour de sa déprogrammation de dernière minute pour, finalement, être reprogrammé en catastrophe, laissant peu de possibilités aux spectateurs intéressés de le voir.

Comme mes deux interlocuteurs sur Facebook, j’ai été effrayé de voir ces manifestations d’antisémitisme sous couvert d’opposition à la politique israélienne, et ce dans les pays même où la haine du Juif a causé tant de tragédies. Et, pour me rassurer (mais pas seulement), je me suis dit que ces expressions d’un sentiment si sauvage ne pouvaient être que le fait d’une minorité marginale.

Et voilà notre marge ! – Mais l’honnêteté me commandait parallèlement de reconnaître que la démarche de repentir des jeunes descendants de nazis, démarche éminemment admirable, n’était sans doute aussi le fait que d’une minorité, donc à nouveau en marge. De là, j’en suis venu à réfléchir (pardonnez ma naïveté) que ce sont les mouvements extrêmes, marginaux, qui font l’histoire en suscitant des réactions de rejet ou d’adhésion.

Il me semble qu’au cours des siècles, ce sont toujours des francs-tireurs, des éclaireurs, qui tracent la voie pour des démarches qui réparent le monde et ses habitants. Permettez-moi de citer deux exemples pour illustrer mon propos. Le premier est celui de l’amitié judéo-chrétienne née au lendemain de l’horreur de la Shoah. C’est sous l’impulsion de deux Juifs, tous deux d’origine alsacienne, tous deux durement atteints dans leur chair par le génocide nazi, Jules Isaac et Edmond Fleg, que naquirent les premières rencontres entre Juifs et Chrétiens qui devaient déboucher sur la conférence de Seelisberg (Suisse), laquelle énonça 10 points qui servirent de base aux rencontres suivantes. (Voir ci-dessous).

A cette conférence étaient également présents le révérend père Daniélou, le grand rabbin Jacob Kaplan, l’historien Henri-Irénée Marrou et Jacques Madaule. La suite prouva que les peu nombreux initiateurs de la conférence de Seelisberg avaient eu raison de vaincre les appréhensions compréhensibles de leurs coreligionnaires respectifs. S’en suivirent de nombreux mouvements similaires partout dans le monde, et finalement (mais ce n’était qu’un début) le concile de Vatican II en 1965, lequel ouvrit la voie à d’autres avancées théologiques et reconnaissances réciproques entre ceux que des siècles de haine avaient séparés. Aujourd’hui, il est possible de dialoguer en toute fraternité entre Chrétiens et Juifs, d’étudier ensemble nos textes bibliques communs, de ne pas craindre d’affirmer certaines différences de lecture ou d’interprétation, et, pourquoi pas, de prier ensemble.

L’autre exemple, dont une illustration nous est fournie ces jours-ci, est l’initiative prise par des imams de France d’organiser un périple à travers des lieux rendus symboliques dans notre pays par des horreurs qui s’y sont déroulées au cours de ces trois dernières années, et dont les auteurs étaient de confession musulmane. Ces hommes de religion veulent affirmer par-là que l’islam n’est en rien représenté par ces massacres. Leur initiative est pacifique. Ils veulent dirent au monde qu’ils sont d’authentiques musulmans et qu’ils réprouvent ce qu’au nom d’un islam mal compris, on a pu faire à des innocents.

J’ai conscience que ces démarches peuvent être considérées comme marginales et sans effets. Mais je veux croire en leur charge d’espérance. Pour en arriver à cet infime début, il a fallu vaincre de nombreux obstacles psychologiques et humains. – Il est hélas vrai que les antisémites marginaux dont je parlais plus haut sont aussi des francs-tireurs (si je peux me permettre l’expression) et qu’à ne pas les surveiller ni les contrôler, leur idéologie peut se répandre et mettre en péril la société. Je dirais donc que les marges ne sont pas si … marginales que ça. Il faut encourager les unes et être vigilants à l’égard des autres. N’oublions pas que, comme pour les éditions imprimées de la Bible hébraïque commentée et du Talmud, l’essentiel est souvent dans les marges !

Daniel Farhi.

LES DIX POINTS DE SEELISBERG (août 1947)

  1. Rappeler que c’est le même Dieu vivant qui nous parle à tous dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament.
  2. Rappeler que Jésus est né d’une mère juive de la race de David et du peuple d’Israël et que son amour éternel et son pardon embrassent son propre peuple et le monde entier.
  3. Rappeler que les premiers disciples et les premiers martyrs étaient juifs.
  4. Rappeler que le précepte fondamental du christianisme, celui de l’amour de Dieu et du prochain, promulgué déjà dans l’Ancien Testament et confirmé par Jésus, oblige chrétiens et juifs dans toutes les relations humaines sans aucune exception.
  5. Éviter de rabaisser le judaïsme biblique ou postbiblique dans le but d’exalter le christianisme.
  6. Éviter d’user du mot « juifs » au sens exclusif de « ennemis de Jésus » ou de la locution « ennemis de Jésus » pour désigner le peuple juif tout entier.
  7. Éviter de présenter la Passion de telle manière que l’odieux de la mise à mort de Jésus retombe sur tous les juifs ou sur les juifs seuls. En effet, ce ne sont pas tous les juifs qui ont réclamé la mort de Jésus. Ce ne sont pas les juifs seuls qui en sont responsables, car la Croix qui nous sauve tous révèle que c’est à cause de nos péchés que le Christ est mort.
  8. Éviter de rapporter les malédictions scripturaires et le cri d’une foule excitée : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants » sans rappeler que ce cri ne saurait prévaloir contre la prière infiniment plus puissante de Jésus : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ».
  9. Éviter d’accréditer l’opinion impie que le peuple juif est réprouvé, maudit, réservé pour une destinée de souffrances.
  10. Éviter de parler des juifs comme s’ils n’avaient pas été les premiers à être de l’Église.