En commençant ce nouvel éditorial sur l’exégèse traditionnelle juive, j’emprunte une expression au regretté Père Bernard Dupuy ; c’était un ecclésiastique français, aujourd’hui disparu, chargé des relations de l’épiscopat avec le judaïsme, et qui fut, en effet, un grand ami des juifs et d’Israël.

Je l’ai bien connu car, avant moi, il avait traduit un livre important de Gershom Scholem sur la kabbale, intitulé Le messianisme juif. Cet homme de Dieu reconnaissait volontiers que la théologie de la substitution ne devait plus avoir cours. En d’autres termes, il rejetait le principe selon lequel le christianisme serait la vérité du judaïsme.

Un peu comme la chrysalide, devenue papillon n’avait plus de raison d’être, ayant accompli sa mission jusqu’au bout. En fait, on ne l’a pas assez dit, mais cette approche théologique du judaïsme par l’Eglise durant de nombreux siècles, revenait à une sorte de génocide religieux et culturel du peuple d’Israël dans son ensemble. Même Ernest Renan, le savant titulaire de la chaire d’hébreu et d’araméen au Collège de France n’a pas échappé à cette déformation.

Et j’en veux pour preuve les interminables débats autour du verus Israël (Qui est le vrai Israël ? Les Juifs ou l’Eglise chrétienne ?). Marcel Simon, l’ancien doyen de la faculté des lettres de Strasbourg avait consacré sa thèse de doctorat à cette question. La suppression de la prière (sic) Prions pour les Juifs perfides n’a été éradiquée que depuis peu, quand on songe à la période interminable au cours de laquelle elle a été clamée pour nos frères chrétiens dans leurs églises…

Eh bien, cette expression empruntée au Père Bernard Dupuy est la suivante : Juifs et chrétiens : un vis-à-vis permanent. Ce fut d’ailleurs le titre qu’il donna à un colloque organisé il y a de nombreuses années à Bruxelles et auquel j’avais été invité à participer. Chacun revendique pour lui seul l’intégralité de l’héritage : les juifs de leur côté, et les chrétiens du leur.
La querelle entre Juifs et Chrétiens tournait autour de l’interprétation des Ecritures.

Les premiers chrétiens étaient, en toute bonne foi, convaincus que le supplice du Christ sonnait le glas de la pratique religieuse concrète, c’est-à-dire que sa crucifixion avait libéré l’humanité du poids de la Loi. A savoir les commandements divins contenus dans la Tora écrite.

Pour imposer ce point de vue, la recherche a choisi de parler d’exégèse paulinienne car cet Apôtre, ancien disciple des Sages d’Israël, avait compris que la conquête spirituelle et religieuse du monde païen, comptant des dizaines de millions de membres, passait par l’abandon des règles rituelles comme les interdits alimentaires (cacherout), le repos et la solennité du sabbat, sans omettre d’autres interdits difficiles à respecter. Donc, on parle d’exégèse de Paul, l’ancien disciple des sages, connu dans sa carrière juive comme étant Saül de Tarse.

C’est un ecclésiastique catholique du débit du XXe siècle, Joseph Bonsirven qui a donné à l’un de ses livres, ce titre qui situe bien les choses même si l’auteur défend indéniablement des préjugés pro-chrétiens et donc défavorables aux représentants et aux défenseurs de la Tora orale… Exégèse rabbinique et exégèse paulinienne.

Chez Paul, c’est l’antinomisme qui prévaut. On le voit dans la plupart de ses épitres, qu’il les ai effectivement écrites ou qu’elles lui aient été attribuées. Je pense à celles qui sont incontestablement de lui, aux Hébreux et aux Romains. La première nous touche tous par sa sincérité sinon par sa justesse dans les propos qu’elle tient. On voit devant nous un homme partagé, déchiré, écartelé entre deux fidélités : d’où il vient et ce en quoi il croit désormais.

Son exemple n’a pas dû être isolé et ce divorce intérieur a dû être vécu par nombre de ses contemporains : devaient-ils quitter la synagogue, berceau du judaïsme rabbinique et rejoindre la nouvelle ecclesia ou devaient ils, au contraire, considérer que les commandements divins avaient toujours force de loi ?

Paul s’est donc fait l’Apôtre, le champion de l’antinomisme, c’est-à-dire contre les nomoï, les lois du Pentateuque qu’un sage talmudique, que nous avons déjà mentionné précédemment, rabbi Simlaï, regroupait en 613 points. Une telle mentalité proto-chrétienne a provoqué l’opposition acharnée des juifs restés juifs, c’est-à-dire fidèles à l’enseignement des sages et aux pratiques de la synagogue.

Les premiers chrétiens qui n’avaient qu’une seule culture religieuse, celle de la synagogue et des guides spirituels de cette époque, ont tenté de conserver leurs textes fondateurs, les vingt-quatre livres de la Tora dans son ensemble, avec les prophètes et les hagiographes, tout en les interprétant différemment que les sages.

Les adeptes du judaïsme synagogal ont immédiatement compris la nature du danger. Si Paul dans ses épîtres militait fermement contre tout le contenu positif du judaïsme biblique et trouvait auprès des païens convertis une oreille attentive, les sages, précurseurs d’un judaïsme rabbinique en formation, ont ressenti le besoin d’ériger une haie protectrice autour de la Tora.

Rabbi Akiba avait donné une très suggestive métaphore montrant le caractère indispensable des mitzwot dans le judaïsme : Israël, dit-il en substance, ressemble à un poisson : il ne peut pas vivre sans eau… Or, la Tora et les mitzwot sont souvent comparés à une au vivifiante dans la Bible. Sans les commandements, Israël ne saurait survivre.

Que signifie cette métaphore ? Elle signifie que la mise hors circuit de toutes ces lois bibliques revenait à briser l’épine dorsale du judaïsme en tant que tel : si l’on ne faisait rien, c’était la disparition pure et simple, assurée. D’où, la naissance des différents canons exégétiques juifs qui garantissaient l’appartenance à la tradition authentique, luttant pour son droit à l’existence et la préservation de sa conception de Dieu, du monde et de l’homme.

Pour parvenir à leurs fins consistant à christianiser le judaïsme, Paul et ses amis ont mis à l ‘ordre du jour un recours massif à l’interprétation allégorique. A chaque verset biblique au caractère juridico-légal avéré il fallait donner un sens (on y revient) autre que littéral, un sens profond, allégorique, qui frappait le sens littéral ou obvie de caducité. Nous avons vu que cette pratique, la non solidarité des deux sens, était rejetée par les défenseurs de la tradition orale.

Nous n’y reviendrons pas, mais il faut donner quelques exemples de cette spiritualisation généralisée et de cette critique virulente du sens juif comme étant bassement charnel et peu élevé : sensus judaicus sensus carnalis… Par exemple, le commandement de la circoncision (qui a tant préoccupé Paul dans son épître aux Galates) reçoit une acception spirituelle, grâce à un verset du Deutéronome (10 ; 16) qui demande de circoncire le prépuce de notre cœur.

Or la Tora dit, par ailleurs, que les commandements favorisent la vie (wa-haytém bahém) et si l’on touche à son cœur, on meurt… Donc, le commandement en question est à prendre au sens figuré ! Ce ne serait qu’un symbole.

Autre exemple qui touche au cœur même (sans mauvais jeu de mot) du judaïsme rabbinique : la consommation obligatoire de pain azyme durant la période de la Pâque (Pessah) que Paul et ses amis ont abolie en disant que là aussi il ne s’agissait que d’un symbole ; le pain levé symbolise le cœur de l’homme qui se gonfle d’orgueil, cet interdit a un contenu purement psychologique et dicte à l’homme une conduite empreinte de modestie et d’humilité…

Les nouveaux chrétiens oubliaient simplement qu’en agissant de le sorte, ils supprimaient le premier événement national d’Israël en tant que peuple : la captivité, l’esclavage d’Egypte et l’Exode). Ce n’était pas seulement, aux yeux des sages, une atteinte à leur nation mais aussi une négation d’une partie vitale de leur théologie.

La notion d’exégèse allégorique est vaste et comprend plusieurs genres. Je n’en retiendrai qu’un seul, bien à l’honneur dans l’exégèse patristique, l’exégèse typologique. Cela consiste à dire que certaines personnalités bibliques ou certains éléments de ces récits renvoient à un autre type, ils typifient autre chose.

L’exemple le plus célèbre est l’arche de Noé qui renverrait au bois de la croix. Ou encore, dans le même contexte, Noé renverrait au Christ qui devient comme lui le père d’une humanité nouvelle, lavée des souillures du péché, ayant entraîné la survenue du Déluge.

Les péricopes bibliques évoquant l’impureté de la femme en menstrues doivent être lues dans un sens allégorique-typologique : le monde nageait dans l’impureté avant l’existence de l’Eglise ou l’arrivée de la sainte Vierge. La personnalité de Melchisédech dans le livre de la Genèse, les trois hommes qui rejoignent Abraham avant la destruction des villes pécheresses et qui seraient le prototype de la sainte Trinité, le dialogue de Dieu avec Abraham avant même que celui-ci ne soit circoncis… Tous ces points ont été utilisés dans cette bataille autour du Verus Israel.

Quel que puisse être le degré de légitimité des uns et des autres dans ce débat qui dure depuis plus de deux mille ans, et qui ne sera jamais tranché de manière décisive, on peut au moins relever le caractère irréconciliable de ces deux attitudes ; l’une émanant de l’église naissante et l’autre du judaïsme rabbinique, fondé sur la solidarité absolue entre la Tora écrite (le Pentateuque) et la Tora orale, (le Talmud et le midrash).

Les talmudistes ont estimé que la Bible leur appartenait en propre et qu’ils étaient ses héritiers patentés, habilités donc à l’entendre et à la comprendre comme ils le voulaient, en se fondant sur leur propre tradition exclusivement et sur rien d’autre.

Cette attitude est juste et fondée, au regard de la religion, mais, au plan historique, elle ne doit pas oublier que l’autre partie qui lui contestait de tems droits, était aussi constituée d’autres juifs qui, tout en pensant autrement, revendiquaient aussi cette prévalence pour eux et pour leurs idées. Eux aussi avaient des droits sur cette Tora qu’ils ont intégrée à leur manière dans les Evangiles.

Mais là nous quittons le domaine historique, scientifique et philosophique pour entrer dans un autre domaine, hautement délicat, celui de la foi. Laquelle gît dans le tréfonds de l’âme de chacun…