Roger Pol Droit nous offre avec La Tolérance expliquée à tous (Points, Seuil), un manuel didactique de grande valeur, qui tombe à point nommé au milieu du débat sur le burkini et sur le voile en général. Il faut dire que ce philosophe-écrivain traduit en trente-deux langues, a une aura de sage, construite au fil des livres et des ans, que chaque ouvrage atteste un peu plus. Ce tout petit livre est capital et il ira loin. Dés dimanche 4 septembre, Marc-Alain Ouaknin recevait Roger-Pol Droit sur France Culture à son émission « Talmudiques », dont l’on sait qu’elle ne suit pas l’actualité, sauf exception.

Dans ce livre sous forme d’un dialogue imaginaire avec un jeune ou un proche, notre philosophe laisse petit à petit découvrir les arcanes qui conduisent à la tolérance autant qu’à la limite de la tolérance, car non, on ne peut pas tout tolérer.

Oui, il existe bien des conduites, des actes, des paroles intolérables. Il commence son argumentation en prenant pour exemple la médecine. Il y a des médicaments que certaines personnes tolèrent et d’autres non.

Puis, il évoque des figures historiques et des philosophes dont l’œuvre a servi la tolérance. L’empereur indien Ashoka, qui se convertit au bouddhisme au 3e siècle avant l’ère commune, cessa de persécuter les bouddhistes. Voltaire, lui, prit fait et cause dans l’affaire Jean Calas, ce marchant protestant de Toulouse condamné à mort en 1762 pour la mort de son fils, qui s’était suicidé et ne fut pas assassiné. Le même Voltaire pourtant a pu écrire des choses terribles contre les Juifs, au lieu de les tolérer.

À la même époque Rousseau, de l’autre côté des Alpes, apprit à connaître et donc à tolérer ou à admirer les Juifs, comme on le voit dans profession de foi d’un vicaire savoyard. On peut donc tolérer certains et ne pas en tolérer d’autres. On voit bien, comme l’explique Roger Pol Droit, le caractère ambivalent ou paradoxal de la tolérance, qui n’est pas une vertu tout à fait positive, même si elle vaut infiniment mieux que la ségrégation, la ghettoïsation, l’intolérance déclarée.

Pour Voltaire, rappelle R-P Droit, toutes les croyances, toutes les religions se valent, les différences n’étant que broutilles finalement. On voit bien que la question de la tolérance est d’une complexité infinie et touche au religieux, la chose la plus intime et pour les croyants et pour les incroyants finalement aussi, de façon inversement proportionnelle.

Denis Lacorne publie dans quelques jours Les frontières de la tolérance chez Gallimard (collection « l’esprit de la cité ») et Yves Charles Zarka, Jusqu’au faut-il être tolérant ? (éd. Hermann). Chacun de nos trois protagonistes montrent par leur titre où ils situent finalement l’infranchissable barrière de l’intolérable.

Roger Pol Droit se situe au cœur du débat actuel et d’une manière bien particulière, qui est la sienne, de parler des grandes questions morales, philosophiques, sans chercher à dramatiser systématiquement, ni non plus à dédramatiser à outrance, mais sans doute au contraire, en privilégiant le cheminement intellectuel des personnes de bonne volonté, leur montrant combien on peut discuter et avancer sur les questions les plus cruciales, les plus actuelles, non pas du tout par la voie de la confrontation à tout crin mais par celle de la pédagogie et de la didactique. Une rhétorique de l’éducation. Encore faut-il être deux dans le débat !

La laïcité a-t-elle à faire avec la tolérance ? Une bonne tolérance doit être nourrie par une juste manière de pratiquer la laïcité dans un pays où la laïcité est inscrite dans la Constitution. Qui en disconviendra en toute loyauté, sauf à chercher la lutte, le combat, contre ce mode du vivre-ensemble hérité de notre Révolution et de notre démocratie, qui n’a pas beaucoup de leçons à attendre des autres démocraties ? Un pays démocratique avec une ou deux religion(s) nationale(s), n’a certes pas la même approche de la question, même si elle se pose de plus en plus avec l’importance accrue du fanatisme musulman, auquel nous sommes confrontés quotidiennement.

Il est intéressant, sur un plan linguistique de recourir à quelques paroles d’Elie Wiesel sur la question. Partant du mot sével, souffrance, voici le mot savlanout « que l’on peut traduire par « tolérance. Autrement dit, la souffrance, loin de nous pousser dans les voies de l’exclusion, doit nous enseigner la tolérance » (cf. Job ou Dieu dans la tempête, dialogues avec Josy Eisenberg, Fayard/Verdier 1986, p. 87-88).

Peut-on en déduire sans généraliser non plus, que ceux qui ont souffert véritablement sont plus tolérants ? Certains oui, d’autres au contraire, deviennent plus intolérants encore, fanatiques même.

Deux questions sont toujours (et à tout jamais) devant nous : ne peut-on préconiser avec Roger Pol Droit que chacun apprenne à reconnaître et à accepter que l’autre a un univers, une culture, une tradition pas « moins humaine[s], pas moins légitime[s] que le[s] tien[s] ».

Mais comment faire pour que chacun puisse accomplir ce chemin de vie, ce chemin du vivre-ensemble ? C’est à l’école qu’il faut commencer ce long apprentissage de la tolérance mais aussi de la laïcité, inséparablement, au moins en ce qui concerne la France.

Dimanche 4 septembre, à « Talmudiques » donc, Roger Pol Droit terminait son dialogue avec Marc-Alain Ouaknin en rappelant que « la tolérance ne peut jamais être unilatérale. Il faut savoir, dans cette altercation fondamentale, par jeu réciproque, ce que refusons en commun. »

Alors oui, retourner la question pour toucher du doigt ce qui est par nature intolérable au plus grand nombre d’êtres censés et doués d’intelligence, peut conduire à une éducation salutaire.