Cela rappelle le jeu des 7 erreurs, où il s’agit de trouver les différences entre deux images. Les photographies ont fait le tour des réseaux sociaux, c’est-à-dire, de nos jours, le tour du monde. Deux photographies presques identiques. Celle, officielle, du nouveau gouvernement israélien. Et celle, retouchée, diffusée par les ultra-orthodoxes participant à ce même gouvernement. A vrai dire les erreurs ne sont pas difficiles à rechercher (ni si nombreuses à trouver : il y en a seulement trois).

Sur le cliché des ultra-orthodoxes, les femmes ont disparu, effacées comme jadis les dirigeants de l’URSS tombés en disgrâce et fusillés, dont on grattait les visages sur les négatifs. Avec photoshop le travail est devenu moins fastidieux. Ces photographies retouchées n’ont pas attendu longtemps pour nous éclairer sur les souhaits de leurs auteurs. Diffusées en même temps que la brève annonce des bus ségrégués en Cisjordanie, elles ont déjà plus contribué en quelques jours à une nouvelle dégradation de l’image internationale d’Israël que l’activisme des associations dites pro-palestiniennes en plusieurs mois.

Si le faux cliché du gouvernement Netanyahu a fait rire ou a indigné les gens sensés, c’est instinctivement parce qu’ils trouvaient que cette attitude de négation des femmes n’était pas moderne. Ainsi donc l’Etat qui s’honorait il y a déjà quarante-deux ans d’avoir à la tête de son gouvernement Golda Meir, quand tous les autres étaient gouvernés par des hommes, ainsi donc encore la championne des starts-up et de la R&D serait en réalité une nation vivant comme au Moyen-Age ! Comment s’étonner de la condamnation qui a découlé de cette initiative ? Ladite réaction s’expliquait par notre sacralisation de la modernité, qui en fait, depuis les Lumières, le synonyme du Bien. L’histoire progressant de façon linéaire, ce qui est moderne est par définition préférable à ce qui existait auparavant. Et ce qui est moderne, rappelons-le encore une fois, c’est l’égalité entre les hommes et les femmes malgré des religieux misogynes.

Pour autant, chacun le comprendra, les ultra-orthodoxes ne risquent pas de s’émouvoir des objections qui leur sont adressées. Dès lors qu’ils défendent une lecture fondamentaliste des textes sacrés, rien ne peut entamer leur vision des choses, même lorsqu’elle se heurte aux évolutions des sociétés humaines.

La modernité n’est que profane quand la parole divine est transcendante, nous disent-ils. Soyons justes : un regard objectif sur le monde contemporain pourrait venir à la rescousse de tous ceux qui se refusent effectivement à croire que la valeur d’une idée est proportionnée à sa nouveauté.

Le XXème siècle nous a appris à nous défier de cette illusion : après tout, il fut un temps où le fascisme et le stalinisme semblaient, à bon nombre d’européens, plus modernes que la démocratie bourgeoise, avant de s’effondrer.

Aujourd’hui encore, le rejet chez nous des musulmans, des Roms, voire des juifs, tout autant que les préjugés contre les exclus (sans compter une approbation grandissante de la peine de mort si l’on en croit les sondages d’opinion) sont plus « modernes » qu’une certaine sensibilité humaniste qui prévalait dans notre société avant la crise de 2008. Dans un pays replié sur lui-même, de plus en plus matérialiste, sourd aux exigences de la solidarité, massivement athée (je parle bien sûr de la France), le message biblique de l’amour du prochain et les dix paroles, dites dix commandements, sont moins « modernes » que la vision du monde de la majorité de nos contemporains ; ils n’en constituent pas moins un acte salutaire de résistance. Condamner les photos truquées du gouvernement israélien au nom de la modernité est donc en soi une attitude inepte que nous garderons de suivre.

Faut-il pour autant accepter le retouchage de ces photographies sous prétexte que ses auteurs n’ont fait que suivre ce qu’ils pensent être leur devoir religieux au même titre que la pratique de la cacherout par exemple ?

En aucun cas.

Tout d’abord, la liberté de chacun s’arrêtant là où commence celle de l’autre, aucune loi religieuse ne doit porter atteinte à la liberté d’autrui. Le joug des mitsvot s’applique à soi-même, pas à son prochain dès lors que l’avis de celui-ci n’a pas été sollicité. La photographie truquée est d’une violence inouïe envers la moitié de l’humanité. Une société égalitaire et démocratique ne saurait la tolérer, sauf à renier ses fondements mêmes, surtout lorsque la faute intervient au niveau des responsables d’un Etat. De même sur un plan religieux, en oubliant que l’Eternel a créé l’Homme à son image, homme et femme, et en blessant gravement des êtres humains, ce faux enfreint toutes les valeurs infra-hallakhiques et infra-toraïques, ce qu’aucune lecture ou interprétation des textes ne saurait justifier.

Mais surtout, il nous faut dénoncer la prétendue tradition dont se réclament nos imposteurs. De la Torah, où Sarah (dont Abraham est invité à suivre toujours l’avis !), Rivka (qui impose à Isaac la transmission du patriarcat à leur cadet) ou Myriam (sans qui la Torah n’aurait pas été donnée) jouent toutes les premiers rôles. Aux autres textes du Tanakh (songeons à Judith, songeons à Deborah), les femmes dans la tradition juive ne sont pas invitées à se cacher à la cuisine. Elles avaient accès au temple et n’étaient séparées des hommes que pour Soukot. Elles avaient le droit de prier elles aussi avec leurs pères, leurs maris et leurs fils (elles n’en avaient pas l’obligation, ce qui diffère bien d’un interdit). Elles n’étaient pas perchées au poulailler ou reléguées derrière une mekhitsa qui date du Moyen-Age et n’a pris sa forme obligatoire qu’au XIXème siècle. Elles avaient le droit d’étudier, comme le firent les trois filles érudites de Rachi, qui avaient bénéficié de l’enseignement de leur père.

Il faut dire et redire que, dans le domaine du droit des femmes comme dans bien d’autres, ce qui nous est présenté comme une tradition millénaire du judaïsme ne remonte qu’au XVIIIème siècle et s’est aggravé, en Israël comme en France, au cours des dernières décennies. Que les misogynes ne s’abritent pas derrière les rigueurs de la hallakhah pour justifier leur idéologie obscurantiste car la leur n’est justement pas celle de la tradition historique. Elle n’en est que le dévoiement, c’est-à-dire une imposture. Le drame est bien sûr que cette imposture soit aujourd’hui décrétée être la règle par les vertus d’un système proportionnel qui a conduit à la prise d’otages des citoyens israéliens par une minorité qu’on ne saurait qualifier d’éclairée…