L’usage de l’arabe comme langue d’expression artistique n’a cessé de croître depuis les soulèvements politiques et sociaux dont a été témoin le monde Arabe récemment.

Cependant, cet éveil ne se limite pas uniquement aux pays du monde Arabe, mais se passe aussi dans un pays, Israël, où l’arabe est encore assimilé à la langue de ‘l’ennemi’.

Pour de nombreux chanteurs et musiciens israéliens aujourd’hui, l’arabe est une source d’inspiration comme il est aussi le lien ultime qui les connecte à leurs sources.

Neta Elkayam, une chanteuse israélienne d’origine marocaine explique comment chanter en arabe lui permet de rendre hommage aux juifs arabes qui avaient dû tout abandonner pour venir s’installer en Israël.

« L’hébreu, m’a-t-elle expliqué lors d’une soirée à Jérusalem, a reçu beaucoup d’intérêt comme il a éliminé beaucoup de langues que les juifs avaient ramenées avec eux en Israël durant les 60 dernières années. Beaucoup de juifs marocains sont venus en Israël, chanter en arabe, et sont morts dans un oubli malheureux, uniquement parce qu’ils ont joué en arabe, dans un style qui leur est propre. Leur rendre hommage, c’est pour moi comme faire avancer cet héritage comme ils l’avaient souhaité. »

Neta n’est pas une exception mais fait bel et bien partie d’une large scène artistique en Israël, composée de musiciens et chanteurs talentueux qui trouvent dans cette culture arabe une réponse aux nombreuses questions qu’ils se posent sur leurs identités.

Ensemble ils puisent dans un large répertoire venant des nombreux pays de leurs ancêtres et contribuent à la création de nouveaux genres musicaux.

Les ‘Architectes’ d’Israël, ceux qui sont venus en masse à partir de la fin du 19ème siècle dans le but de fonder un Etat en Palestine, ont décidé que seule la culture juive européenne (ashkénaze plus particulièrement) prévalait.

Les populations nord-africaines et moyen-orientales (appelées Mizrahim) qui ont immigré plus tard en « Terre Promise », parce qu’elles ne sentaient plus en sécurité dans leurs pays ou parce qu’elles ont senti l’obligation religieuse de « monter » vers la Terre d’Israël, se sont retrouvées massivement rejetées par l’élite ashkénaze dominante.

La société israélienne de cette époque, comme l’ont noté Edwin Serroussi et Motti Regev dans leur livre Popular Music and National Culture in Israel, « s’était construite autour de deux thèmes majeurs et profondément liés : Le rejet de la culture de la diaspora juive … et l’invention du ‘nouveau’ Juif, L’Hébreu, L’Israélien ». Ce ‘nouveau’ juif pouvait être tout, sauf d’origine arabe ou moyen-orientale.

Une famille yéménite marchant dans le désert avant d’être accueillie dans une Maabara (photo: Wikimedia Commons)

Les “Architectes” ashkénazes, profondément convaincus que l’une des plus grandes priorités d’Israel était de définir et de construire une nouvelle identité nationale, ont rejeté toute forme de participation culturelle venant des Mizrahim.

Nombreux d’entre eux qui ont vu en cette « participation » une menace pour leurs ambitions. Ils ont par conséquent imaginé tous les plans possibles pour « civiliser » et « intégrer » les Mizrahim dans la nouvelle société, en éliminant leurs particularités afin de maintenir une hégémonie culturelle.

Comme la culture « Orientale » était largement perçue comme inférieure et primitive par l’élite, la discrimination que vivaient les Mizrahim était très répandue. Arye Gelblum – un fameux journaliste israélien – a vu dans les vagues d’immigration nord-africaines un danger pour l’existence-même du nouvel Etat.

Une idée qu’il a clairement exprimée dans l’édition du 22 avril 1949 du prestigieux quotidien israélien Haaretz:

« Une sérieuse et menaçante question est posée par l’immigration nord-africaine. C’est une immigration d’une race jusque-là étrangère à ce pays. Nous avons affaire à un peuple dont le primitivisme bat son plein, dont le niveau de connaissance est d’une bassesse absolue, et pire encore, dont la capacité pour comprendre quoi que ce soit d’intellectuel est quasi-inexistante …Les kibboutz ne réussiraient pas à les intégrer … Ils vont nous ‘absorber’ et non le contraire. La seule tragédie dans cette absorption c’est qu’il n’y a aucun espoir, même en ce qui concerne leurs enfants. »

Comme les juifs nord-africains et méditerranéens ont été mis ensemble dans des Maabaras (des camps de réfugiés destinés à absorber les larges flux d’immigrés en Israël), la musique avait commencé à jouer un rôle important dans la formation de cette nouvelle culture Mizrahit.

Les mariages et autres festivités, étaient par ailleurs la seule option qui s’offrait aux Mizrahim pour exprimer leur culture, à un moment où les radios officielles et les différentes maisons de disques rejetaient les voix montantes de cette scène.

Heureusement, clubs et autres salles de mariages n’ont pas hésité à promouvoir les Mizrahim leur donnant ainsi accès à des scènes qu’ils ne pouvaient pas se permettre ailleurs.

Aussi l’invention des cassettes Philips au début des années 1970 a-t-elle révolutionné les canaux classiques de distribution de la musique, contribué à l’émergence de talents mizrahi et mené à une production et distribution de masse des cassettes de chanteurs locaux, dont les voix n’auraient très probablement jamais vu le jour autrement.

Cependant, des expressions comme « la musique de la Station de Bus » (une référence faite à la station de bus de Tel Aviv qui était transformée en un marché pour cassettes de musique mizrahit) et « musica cassetot » (musique de cassettes en hébreu) sont jusque-là utilisées pour dénigrer et présenter la musique mizrahit comme culturellement inférieure.

Des musiciens comme Zohar Argov, Avihu Medina, Jo Amar, Haim Moshe et Avuha Ozeri avaient annoncé le début d’une nouvelle ère de stars, trouvant dans l’invention de la cassette un outil puissant qui allait dorénavant leur permettre de faire entendre leurs voix et leurs cultures.

L’invention de la cassette a joué un rôle majeur dans la négociation de ce que Amy Horowitz appelle dans son livre Mediterranean Israeli Music and the Politics of the Aesthetic, les « territoires culturels disputés », .

Cette invention jouera aussi un rôle déterminant dans la lutte pour la reconnaissance et la légitimité de cette culture en Israël.

Aujourd’hui encore, alors que les conditions socio-économiques des Mizrahim et disparités entre eux et les Ashkénazes n’ont pas forcément diminué, il est de plus en plus courant d’entendre des rythmes orientaux sur les chaines de radios israéliennes, comme il est de moins en moins surprenant d’écouter des chansons arabes jouées par des juifs israéliens.

Yael Amsha-Reyyn, “Lo Shir Shel Tshahatshahim” (Ce ne sont pas des chansons de Tshahatshahim) Yedi’ot America, 9 November 1990, S12-14.
Tshahatshahim est une expression péjorative qui désignait les juifs d’origines nord-africaines et moyen-orientales (Credits: Amy Horowitz, Mediterranean Israeli Music and the Politics of the Aesthetic)

Amit Haï Cohen, un musicien israélien d’origines marocaine et tunisienne, m’a expliqué lors de ma dernière visite à Jérusalem autour d’un verre de thé à la menthe, comment « la musique Mizrahit a dû opter pour une approche ascendante.

La musique Mizrahit est venue du peuple, alors que la popularité d’autres genres s’est largement faite grâce aux médias officiels ».

Pour Zohar, un ami israélien d’origines marocaine et irakienne, la popularité de la musique Mizrahit serait le résultat naturel d’un changement démographique.

Les juifs Mizrahim constituent une part plus large de la population israélienne aujourd’hui. « La musique Mizrahit, pourrait être considérée comme mainstream dans le ‘second’ Israel, l’Israel des Mizrahim …

Les Mizrahim constituent une très large partie du pays, leur musique pourrait de facto être aussi considérée comme mainstream en général ».

Par ailleurs Ophir Toubul, l’un des fondateurs de Café Gibraltar un Think Tank pour la musique et culture Mizrahit, a d’abord tenu à ce que je comprenne qu’on ne peut parler de « renaissance », pour le simple fait que « les gens ici n’ont jamais cessé de chanter en Arabe ».

Par contre, il est d’accord pour dire que pour la nouvelle génération des juifs Mizrahim, la visibilité grandissante de ce répertoire spécifique est l’expression d’une opinion politique forte et « la quête continue d’une identité authentique ».

Cette « quête », comme l’explique Ophir, a mené plusieurs israéliens à s’identifier comme « Juifs Arabes », même si l’hébreu est leur langue maternelle.

Pour Reuven Snir, Professeur de littérature Arabe à l’université de Haïfa, cette question d’identité est le résultat d’un contexte politique moderne de marginalisation.

« Quiconque étudie l’identité de ces intellectuels qui se sont mis à adopter récemment l’identité juive-arabe – nous pourrions les appeler ‘Néo-juifs-arabes’ – remarquera l’idée d’une création, parfois ex nihilo, au moins eu égard à une composante centrale de cette identité : la langue Arabe » avant d’ajouter que « la majeure partie de ces activistes d’identité judéo-arabe ne maîtrisent pas les règles les plus élémentaires de l’arabe ».

L’expression de cette identité, par le biais de la musique, spécialement en arabe, serait devenue aux yeux de ces « Neo-juifs-arabes » ce que Snir appelle « une politique de ressentiment ».

Aujourd’hui, la majeure partie de cette « lutte » identitaire se passe sur internet. Les réseaux sociaux sont aux Néo-Juifs-Arabes, ce que les cassettes Philips étaient aux premiers juifs Mizrahims, un outil majeur dans la diffusion leur héritage culturel.

De nombreuses pages Facebook, chaînes YouTube, sites, blogs et forums sont destinés à partager la musique Mizrahit et connecter les gens non seulement entre eux en Israel, mais aussi avec tout le Monde Arabe et au-delà.

David Regev Zaarour, un musicien israélien d’origine irakienne et petit-fils du grand Youssef Zaarour a récemment décidé de rendre hommage à sa famille en mettant sur YouTube tous les enregistrements de son grand-père.

« Je me devais, dit-il dans un web-documentaire qu’il a réalisé, de mettre ces enregistrements sur YouTube, afin de les rendre mémorables. J’ai reçu des réactions et des photos de beaucoup de gens, surtout des irakiens ».

David préserve aussi l’héritage culturel de sa famille en jouant régulièrement de la musique arabe irakienne et égyptienne dans un groupe qu’il a lui-même créé, qui s’appelle la Falfula.

Le cinéma s’intéresse aussi de plus en plus à la question. Le réalisateur franco-marocain Kamal Hachkar serait en train de travailler sur un deuxième épisode de son film ‘Tinghir-Jérusalem: Les Echos du Mellah’, dans lequel « la chanteuse Neta Elkayam part au Maroc renouer avec une partie de ses racines et de son identité ».

“Dans 20 ans, dit Haïm Moshe, l’un des premiers musiciens israéliens à avoir combiné des rythmes orientaux et occidentaux en 1984, on aura un style musical et les gens ne diraient plus: ça c’est oriental, ça c’est occidental […] dans 20 ans, [la musique mizrahit] sera considérée comme une musique originale, comme une musique authentique en Israël ».

Alors que la diversité ethnique et l’état de la production culturelle aujourd’hui en Israël auraient tendance à confirmer les prédictions de Moshe, la jeune génération des Mizrahim a le sentiment que le chemin est encore long et qu’il reste encore beaucoup à faire afin que leurs culture et leur héritage reçoivent toute la reconnaissance qu’ils méritent en Israël.

Une version en anglais cet article a été publiée sur le site REORIENT.