Il est des étrangetés qui parcourent les cultures. Le judaïsme revigoré par cent ans de sionisme n’y échappe pas.

En Israël, deux commémorations, l’une de deuil, l’autre de joie, se succèdent dans la même journée. Cas unique dans les célébrations nationales, ce passage a lieu en un instant précis, à la tombée de la nuit.

Deux jours de commémorations pour raconter l’Histoire juive dans sa presque totalité. Une histoire faite de trois millénaires et comme ralentie par l’exil imposé.

Puis le retour. 1948. La renaissance d’une nation. Et tout ce qui va avec. Joies guerres miracles drames et larmes au dessus du calme des morts. Les juifs redeviennent une nation sur leur terre retrouvée.

Puis vient le moment de l’après, quand les armes se taisent et que malgré l’abattement des veuves et orphelins, la joie se profile avec gêne, puis très vite avec fierté.

Car la suite a de tout temps été le moteur de ce peuple sémite, faible par le nombre, fort par la pensée. Et le passage du deuil à la joie en un instant, vient rappeler l’insolence d’un peuple qui se souvient des douleurs d’hier comme des joies d’aujourd’hui.

Yom HaZikaron, le jour du souvenir, commémore les victimes israéliennes des guerres et attentats. L’une des rares commémorations non religieuse qui rassemble toutes les composantes d’une société mosaïque.

De près ou de loin, chaque famille a été ici touchée dans sa chair par la guerre ou par la haine meurtrière. Deux sirènes retentissent durant deux minutes, l’une à la tombée de la nuit, l’autre au matin suivant. Et voici une nation arrêtée, miracle d’une mémoire matérialisée par l’immobilité d’un peuple cessant toute activité. Se tenir droit face au temps endormi, et demeurer muet pour laisser les morts pleurer leur vie brisée.

Maladroit dans sa jeunesse, Israël décidait à l’origine de confondre souvenir et indépendance. Et comme au commencement, dans un souci de séparation cher au peuple juif, le deuil fut distingué de la joie nationale, et le souvenir séparé de la liesse.

Il y a désormais deux jours de commémorations.

Mercredi soir, à la nuit tombée, les israéliens ont séché leurs larmes pour fêter leur indépendance. Soixante sept années d’une autonomie si longtemps désirée, d’un vivre ensemble où l’union de ces mots fait corps avec le sens premier de l’union.

Une société autre qu’une simple somme d’individus isolés, dans laquelle tous sont liés par un ensemble de composantes : une langue reconstituée, une espérance défendue chaque jour sans défilé, une composition démocratique faite de mille désaccords qui pointent un plébiscite, car Israël est un plébiscite de tous les jours.

L’inverse n’aurait d’ailleurs aucun sens, ça ne tiendrait pas. Et ceux qui ne tiennent pas finissent par partir, comme tout ce qui n’est pas nécessaire à un État où tout est nécessitaire.

L’armée en est l’exemple le plus frappant : la parade militaire des premières années n’est plus. Car la nation mûrit et laisse le folklore à allure irréelle aux nations séculaires sans dangers.

Israël, nouvelle fabrique du peuple juif, est un laboratoire in vivo aux boites pétries de paradoxes, où les juifs viennent feindre d’oublier leur judaïsme pour mieux le vivre.

Un pays question où les réponses soulèvent d’autres questions. Un pays qui se réinvente à chaque instant pour célébrer sa propre invention, dans un fragile passage du temps.