Avec l’émergence des réseaux sociaux on assiste à une recrudescence des discours les plus abjects.

Allant des propos racistes, antisémites etc, jusqu’à justifier au nom de la liberté d’expression, l’apologie des crimes contre l’humanité et autres discours affligeants.

Ainsi il m’a paru intéressant d’analyser la question d’un point de vue philosophique afin de mieux cerner le mécanisme de ses dérives, et de mieux repenser la question, à l’aune des nouvelles technologies mises à notre disposition.

« Que la liberté de philosopher non seulement peut-être accordée sans danger pour la piété et la paix de l’État, mais même qu’on ne peut la détruire sans détruire en même temps la paix de l’État et la piété elle-même » Spinoza (En épigraphe du Traité Théollogico-politique)

De la liberté de philosopher

Si l’on s’en tient à l’histoire des idées il relève de l’évidence que ce prérequis, d’exprimer librement son opinion, que ce soit sur les champs philosophiques, politiques ou religieux, ont permis à des idées telles que celles de Spinoza de voir le jour.

Certes à cette époque on était très loin des libertés chèrement acquises aujourd’hui mais il est certain que Spinoza a ouvert la voie à cette avancée notable dans l’évolution de la pensée philosophique et politique, jusqu’à en payer le prix fort.

Mais les préoccupations de Spinoza, qui avait pour seule « hérésie » d’avoir été l’un des précurseurs d’une philosophie affranchies des dogmes religieux établies, sont bien loin des préoccupations qui sont les nôtres en rapport au droit à la libre expression.

Ainsi il convient raisonnablement de se poser la question des limites éventuelles à imposer à la liberté d’expression, et s’il n’est pas préférable, d’une manière générale, de lui établir un cadre ?

En effet, si d’un côté on comprend que garantir le droit de s’exprimer à sa guise permet davantage une stabilité sociale, que le fait de museler le discours, nous ne pouvons occulter, si l’on s’en tient à l’histoire récente, qu’une telle caution sans limite peut s’avérer dévastatrice.

Il ne faut pas oublier en effet que les pires fascistes et antisémites se sont d’abord réclamés du droit à la libre expression. Inutile de refaire l’histoire, sinon de rappeler que le sinistre Drumont fondateur du journal « La libre parole » usait précisément de cet argument de poids pour alimenter sa plume dans une diatribe antisémite.

Analyse de la sentence attribuée à Voltaire

On le voit encore plus aujourd’hui dans le discours de ceux qui brandissent la prétendue sentence attribuée à Voltaire, comme s’il s’agissait d’un dogme gravé sur le marbre du fronton de la République : « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dite, mais je me battrais jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire ». Alors qu’en réalité le but affiché n’est rien d’autre que de permette de libérer la parole la plus abjecte.

Et puisqu’on en est à la sentence de Voltaire, avant d’aller plus loin, analysons de plus près ce qu’il en est : s’il est vrai, tout d’abord, que cette référence à Voltaire paraît être apocryphe, il n’est pas nécessaire de justifier le bien fondé d’une telle sentence, à partir d’une autorité quelconque, le bon sens suffit à la légitimer.

Par conséquent, cela ne change rien qu’elle ait réellement été dite par le défenseur des Callas ou par un autre. Et pourtant, aussi pertinente que soit cette pensée, elle ne statut absolument rien sur la question d’établir ou non un cadre à la liberté d’expression.

Articulons tout d’abord le contenu de la sentence, que dit-elle ? « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites » il est donc question ici d’un ‘je’ qui affirme ne pas être du même avis que son interlocuteur. Or, puisqu’il n’y a aucune raison de lui octroyer un droit à s’exprimer plus important que le ‘tu’ avec qui il prétend être en désaccord, se voit poursuivre : « mais je me battrais jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire ».

Ainsi de même que le ‘je’ doit pouvoir se battre pour que le ‘tu’ puisse aussi dire son opinion, il y a là une symétrie qui engage les deux parties dans une réciprocité commune. « Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse ne le fais pas à l’autre », cette sentence se place donc uniquement sur un principe de droit égalitaire donner à chacun des antagonistes du discours de manifester librement son opinion, qu’elle qu’en soit le sujet.

De plus, le fait que le ‘je’ déclare le propos de son contradicteur inacceptable n’est laissé à la discrétion que de sa propre opinion, par conséquent cette sentence ne fait que rappeler un principe, fondamentale dans un État de droit ; qu’il est inimaginable qu’une liberté accordée à l’un ne soit pas accordée à tous, et encore pire que chacun se fasse « justice lui-même », en légiférant à partir de sa seule appréciation, et en dehors de toute structure juridique, sur le droit d’expression de l’opinion de l’autre. Si le propos de son interlocuteur dépasse le cadre juridique de la « libre expression », c’est à la justice et uniquement à la justice de trancher.

Autrement dit ; aussi longtemps que le propos d’un individu est laissé à la seule appréciation d’un ‘je’, comme s’il s’agissait d’une personne morale, il est légitime de se battre pour que chaque individu d’une société jouisse des mêmes droits à exprimer son opinion. Il n’y a donc ici aucun élément pouvant statuer d’un cadre juridique à imposer ou non à la « libre expression ».

La liberté ne peut s’exprimer en dehors de ses limites

Dans son acception plus globale, au sujet de la liberté, j’ai montré ailleurs :

« Le fait de dire que « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres », cela signifie que nous ne pouvons donner de sens à la liberté si on l’exprime hors des frontières de sa définition. Ma propre liberté a pour condition première de reconnaître celle de l’autre ; c’est ainsi que l’autre pourra à son tour garantir la mienne. Ainsi, limiter la liberté des uns à celle des autres ne vient pas poser après coup les limites de la liberté, mais au contraire affirmer pleinement sa signification. Car élargir sa définition à celle des autres entraverait leur liberté, et trahirait par conséquent tout son sens. Le concept même de liberté exige de s’affranchir d’un monde régi par la loi du plus fort. Aucune liberté ne peut servir à l’aliénation de l’autre. Un tel monde annihilerait sans rémission la liberté, laquelle deviendrait alors soumise aux contingences et perdrait son principe immuable et permanent. » (L’autre l’image de l’étranger dans le Judaïsme, L’Œuvre 2009, p.152-153)

Selon ce principe l’on ne peut prétendre consentir à une liberté d’expression sans limites, si celle-ci doit s’affirmer au préjudice d’un autre, sans nuire au concept même de la liberté d’expression. Que ce soit dans un cadre de justice par exemple, ou même dans nos rapports sociaux, il serait impensable de permettre un faux témoignage, de tolérer d’insulter ou calomnier son voisin, professer des menaces, ou faire l’apologie de crime contre l’humanité etc…

Par conséquent, quoi qu’en disent les défenseurs acharnés de la « liberté d’expression » sur le plan juridique il est de fait contractuel qu’elle nécessite des règles.

Prenons le cas d’un propos raciste, du fait qu’il constitue un délit, il ne saurait s’inclure dans le droit à la « libre expression », certes c’est à la justice qu’il appartient, nous l’avons dit, de déterminer, au cas par cas, et surtout selon les contextes, si le propos relève du racisme, mais il est clair qu’interdire l’expression d’un propos délictuel ne constitue pas une limite qui viendrait nuire à la liberté d’expression, bien au contraire, elle est une garantie contre toutes dérives d’excès de liberté nuisible à la communauté elle-même. Il en est de même d’un discours qui fait l’apologie de la haine et du rejet de l’autre, qui exprime par exemple le rejet d’une entité ethnique ou religieuse, un tel discours ne peut s’accorder avec la liberté d’expression.

Distinguons tout de suite les critiques opposées à une religion ou une idéologie, qui elles doivent être permises sans conditions, de s’en prendre à ses membres comme s’il s’agissait d’une entité homogène. Certes la loi n’a pas à interdire des opinions quand bien même elles seraient fausses, il s’agit uniquement de se contenter de garantir qu’un propos ne sera pas nuisible à la liberté d’autrui.

Or, le débat que revendiquent actuellement les partisans de la liberté d’expression, n’est plus, à l’image de la sentence « voltairienne », de garantir à chacun la liberté d’opinions, mais au contraire de libérer la parole y compris dans ce qu’elle a de plus nuisible à la paix sociale. On est loin donc du contexte de la liberté de philosopher, comme garantie de la paix de l’État, tel que l’appelait de ses vœux Spinoza.

Pour mieux saisir ce qui est dit, revenons un instant à la sentence de Voltaire, on constate que ceux qui la brandissent dans le but de défendre leur libre expression, occultent sciemment la première partie de la phrase. Quand bien même la sentence voltairienne vise à se battre pour que toutes les opinions puissent s’exprimer, elle indique bien qu’avant de s’accorder au nom de la liberté d’expression, elle s’accorde d’abord au nom du pluralisme d’opinions. S’il s’agissait d’être d’accord avec l’opinion de l’autre, on n’aurait pas besoin de se battre pour qu’elle puisse aussi s’exprimer.

Or, on constate que pour ce qui est de se battre pour garantir la libre parole y compris la plus condamnable, les voici en première loge, tandis que pour affirmer le « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites », alors que c’est l’excuse qui légitime de se battre, pour laisser dire l’opinion de l’autre, les voilà tous aux abonnés absents. Ainsi, ce n’est pas pour garantir le droit à chacun d’exprimer son opinion qu’ils manifestent le droit à la libre parole mais pour permettre que leurs opinions, dans ce qu’elles ont de plus détestables, puissent elles aussi s’exprimer !

Conclusion

Il n’est pas dans mon propos de statuer sur le plan juridique le cadre précis à établir à la liberté d’expression*, d’autant que, en bon partisan de Spinoza, il serait inimaginable, pour moi, qu’on puisse laisser la société glisser dans l’arbitraire en érigeant des barrières au droit à philosopher et à s’exprimer librement. Il s’agit uniquement de montrer en quoi libérer la parole sans limite peut être nuisible à la cause même des libertés qu’on prétend protéger. Et ce, dans les mêmes préoccupations qu’avait Spinoza, en son temps, à savoir réfléchir à ce qui constitue une meilleure garantie pour la paix de l’État et de la société.

C’est pourquoi, il est tout aussi important, avant toute tentative de légiférer sur cette question, de garder à l’esprit que sans cette liberté de philosopher au sens le plus abouti on risque de porter un coup irréversible à la paix même de notre société.

* Pour le cadre juridique voir ici.