Disons le d’emblée : je ne fais pas mystère de mon soulagement, voire de ma satisfaction en apprenant que Monsieur Ehud Olmert, ancien Premier Ministre et ancien maire de Jérusalem, a quitté tôt dimanche matin la prison de Ramlé où il purgeait une peine de vingt-sept mois, si je ne me trompe, à la suite d’une grave accusation de corruption.

Je compte m’expliquer sur un point de vue qui peut paraître dépourvu de fondement juridique et motivé uniquement par une approche sentimentale de la chose…

Une image a, certes, joué un rôle important, pas seulement à mes seuls yeux mais à ceux d’une large opinion publique en Israël : un Ehoud Olmert au visage émacié, revêtu de la tenue des détenus de droit commun, mangeant son repas du midi ou du soir.

Cette image, symbole d’une déchéance inouïe – l’homme est passé de la résidence de Premier Ministre à une simple cellule de prison – a ébranlé même les tenants de l’école de Schammaï, réputée pour son rigorisme, contrairement à l’école de Hillel, plus perméable à la clémence et à laquelle j’aime m’identifier.

Il fallait libérer cet homme, en dépit des graves fautes qui lui sont reprochées. Il faut aussi lui souhaiter un bon rétablissement, même si, hélas, son mal semble s’être aggravé et était incompatible avec son maintien en détention.

J’entends, à présent, faire une analyse plus vaste, qui dépasse le cas individuel de l’ancien Premier Ministre.

L’Etat d’Israël ne détient pas l’apanage exclusif de la corruption des hommes politiques. Tant d’autres états, jusques et y compris notre beau pays, la France, n’ont pas été épargnés par ce fléau, car c’en est un.

Il y a au moins deux types de corruption caractérisée : celle qui vise à faciliter la vie d’un parti politique et celle qui vise un enrichissement personnel. Les deux ont eu cours au sein de l’Etat hébreu.

On se souvient encore de la peine de prison infligée à un ministre religieux, revenu depuis au gouvernement, qui avait, dit-on, favorisé sa propre tendance politique en se livrant à des détournements. D’autres se sont vu accusés d’enrichissement personnel.

Bien que ce ne soit pas le sujet, il y eut aussi d’autres délits, d’autres crimes, qui causèrent la longue détention, même d’un ancien chef de l’Etat…

Cette situation cocasse a même fait dire à quelques humoristes ou caricaturistes israéliens de l’époque, que l’Etat juif bénéficiait d’un privilège douteux : diriger tout le pays depuis une prison, tant il y avait de ministres et d’édiles derrière les barreaux.

Lorsque les Juifs, israéliens ou non, découvrent de tels agissements, ils ressentent généralement un trouble profond car, inconsciemment ou involontairement, ils idéalisent l’Etat juif, admirent ses dirigeants et portent aux nues ses chefs militaires, notamment.

Comment s’explique ce tropisme ? Probablement par ce phénomène d’idéalisation et aussi par l’attente bimillénaire du rétablissement de cette souveraineté juive, assassinée en l’an 70 par les légions romaines de Titus. Les gens se disent ceci : comment en sommes nous arrivés là ?

Toutes ces souffrances, tous ces sacrifices pour se donner des chefs, des gouvernants qui méprisent l’intérêt collectif, national, et se servent au lieu de servir l’Etat et la nation ?

Et je les comprends car me reviennent en mémoire les prescriptions du Pentateuque adressées par Dieu à Moïse : choisis des hommes vertueux (anshé middot) pour te seconder, des hommes qui refusent les pots de vin (son’é batsa’)… bref des hommes politiques introuvables.

Puisque l’on retrouve sous la plume du prophète Isaïe (VIIIe siècle avant l’ère chrétienne) des récriminations contre les édiles dévoyés : dans son premier chapitre, il stigmatise ceux qui aiment la corruption et recherchent les pots de vin (koullo ohév shohad we rodef shalmonim).

Comment, s’exclame le prophète, cette ville de Jérusalem est-elle devenue une prostituée alors qu’elle fut jadis une fidèle cité ? Avant, c’est la justice et l’équité qui y avaient élu domicile et maintenant ce sont des assassins ? Ces imprécations illustrent bien l’étendue du mal qui ne date donc pas d’hier.

Que faire pour y remédier ? Il faut tenir compte d’un fait incontournable et indiscutable que maint observateur répugne à prendre en considération : la vie est dure en Israël, la vue est chère, les gens sont plus malins, plus retors, les uns que les autres.

Les démarches administratives sont d’une redoutable difficulté et chacun cherche à tirer son épingle du jeu à moindre frais. C’est le règne de l’individualisme, l’esprit des kibboutsim a disparu.

On a eu l’occasion d’en parler, lors de la dernière lettre d’Israël, la septième, si je ne me trompe, qui dénonçait une bonne partie de ces dysfonctionnements.

J’ai failli oublier : une édile d’une ville israélienne que j’aime bien, a fait l’objet d’une enquête poussée pour
une gestion inappropriée de sa mairie. Cette suspicion a plongé ses administrés dans un trouble grave. Mais en Israël comme partout ailleurs il y a la présomption d’innocence ; tant que la justice n’a pas dit son dernier mot, aucune mise au piloris n’est permise.

Oui, que faire pour remédier à cette situation ? Peut-être supprimer les causes, les racines profondes de cette corruptibilité du monde politique en renforçant les contrôles mais aussi en augmentant les indemnités des élus, tant au plan local que national.

Nous savons tous que les prix de l’immobilier en Israël se sont envolés et ne sont pas prêts de redescendre en raison d’une demande qui ne faiblit pas. Or, accorder des permis de construire dans des zones très recherchées génère des sommes astronomiques. Certains quartiers de Tel Aviv vendent le mètre carré plus cher qu’à Paris (Trocadéro, Place de l‘étoile, Neuilly, Place Victor Hugo, etc…)

Comment voulez vous que les hommes et les femmes politiques qui fréquentent de tels milieux, résistent à de telles tentations ? Et ces milieux connaissent le tarif exact des consciences…

Mais il ne faut pas instruire à charge, exclusivement. Il faut dire aussi que certains milieux en Israël suscitent des malaises dans l’opinion en accusant injustement des dirigeants qui n’ont rien à se reprocher. La presse y jouit d’une liberté qui est parfois excessive, voire dangereuse.

Le public, la corps électoral israélien est souvent choqué en découvrant des scandales politico-financiers. On le comprend, mais il faut bien savoir que la représentation au plan politique est toujours génératrice de frais et l’argent, il faut parfois aller le chercher dans la poche de ceux qui en ont. Ou alors, il faudrait être dirigé par des fonctionnaires, lesquels ne sont pas toujours à l’abri de tout reproche…

Mais revenons au cas Olmert qui n’est pas le pire mais simplement le plus récent. On aurait dû le libérer plus tôt tout le condamnant, comme Berlusconi en Italie, à des travaux d’utilité publique. Pourquoi avoir choisi le dimanche au lieu du vendredi, ce qui aurait permis au détenu enfin élargi, de passer le chabbat parmi les siens ?

Enfin, certains vont dire qu’à la justice je substitue la mansuétude, la clémence et la compassion. Et qu’aucune société ne peut se le permettre. D’autres vont arguer que nous sommes tous égaux devant la loi. D’autres, enfin, vont m’opposer l’adage latin (fiat justicia pereat mundus : que la justice soit, le monde dût il en périr) avec son équivalent rabbinique : ykkov ha din et ha har

La corruption doit cesser, mais comme la pauvreté elle ne sera jamais complétement éradiquée de la société humaine. Dans la mystique juive on oppose la rigueur implacable du jugement à la Grâce dispensatrice de bienfaits. J’ai clairement choisi mon camp et je répète que je ne connais pas l’intéressé personnellement. Ni aucun membre de sa famille.

Je souhaite donc à Monsieur Ehud Olmert de régler au mieux son problème avec la justice de son pays. Et un bon rétablissement de son état de santé.