S’il est un rite qui remonte au fond des âges et qui, dans certaines religions monothéistes, est devenu la porte d’entrée, la seule à être exclusivement valable dans une communauté religieuse, c’est bien la circoncision. Mon attention a été récemment attirée par la circoncision à laquelle j’ai assisté la semaine dernière dans la très sympathique communauté juive de Neuilly sur Seine.

C’est le petit Eytan ; Noam, Dan ben Abraham qui faisait son entrée dans la religion de la famille qui lui a donné naissance… Quelle cérémonie, quelle attente, quel silence avant les premiers cris du bébé auquel une habile chirurgie retire le prépuce, mettant à nu le gland de son membre viril !

Les philosophes et les historiens des religions bannissent généralement l’émotion ; on recherche la vérité historique et non le sentiment religieux alors que tous les rites font justement fond sur l’émotivité des individus et la charge sentimentale que de tels actes évoquent ou suscitent en chacun de nous.

Ce qui a déclenché ma volonté d’approfondir les motivations lointaines et les racines historiques de la circoncision, c’est justement l’émotion que j’ai ressentie en assistant au geste suivant : j’étais, par hasard, assis tout prêt du grand père du bébé, lorsque la maman du nouveau-né est venue lui mettre son bébé dans les bras, le priant de le remettre à son tour, à la grand-mère dont il partage la vie.

L’échange a duré moins de cinq minutes lorsque je sentis mes yeux s’embuer : je fixai ce bébé qui n’a que huit jours, suivant la prescription biblique qui est toujours respectée, sauf en cas de jaunisse. Un être inconscient de ce qui l’attendait.

Sans trop s’éloigner du sujet, un détail plutôt amusant, venant de Maimonide (1138-1204) qui n’a pas la réputation de nous faire rire très souvent. Dans la troisième partie de son Guide des égarés, alors qu’il recherche la motivation politico-sociale des préceptes divins, il arrive à la circoncision et se demande pourquoi la Bible prescrit le huitième jour, ni avant ni après (sauf en cas d’indisposition médicale du bébé).

Eh bien, Maimonide, médecin de son état, se mue en psychologue, et donne l’explication suivante : en huit jours, les parents ne sont pas encore très attachés à l’enfant qui vient de naître et acceptent sans trop de difficulté ce rite qui est tout de même douloureux et risqué (en cas d’infection) puisque le bébé subit l’ablation du prépuce. Etonnante explication de l’auteur du Mishné Tora ! Peut-être trouve-t-on aussi derrière cette explication une polémique souterraine contre l’islam qui se conforme au récit de la Genèse er opte pour l’âge de treize ans…

Mais revenons au sujet : le bébé passe des mains de la grand-mère à ceux du circonciseur (au XIXe siècle, certains esprits malicieux disaient : le péritomiste !) qui entame la récitation des couplets liturgiques avant de passer à l‘acte. L’assistance qui ignore tout de l’histoire de ce rite est plongée dans une sorte de crainte révérencielle. Quant à moi, je réfléchissais à ce que j’allais écrire dans les lignes suivantes.

Ce n’est pas la Bible qui est à l’origine absolument de ce rite qui s’est taillé la toute première place dans la religion juive, moins en islam qui l’a repris du judaïsme sans toutefois lui accorder une fonction aussi prépondérante. Et plus du tout au sein du christianisme qui l’a banni puisque la religion du Christ l’a placé dans la charrette de l’antinomisme : le rejet catégorique de l’intégralité des lois de l’Ancien Testament…

Dans la constitution progressive du Pentateuque, le rite de la circoncision surgit dans les contextes les plus inattendus. On le lit dans le livre de la Genèse mais aussi au tout début du livre de l’Exode dans des circonstances assez mystérieuses, ce qui renforce l’impression que son origine véritable est inconnue.

D’ailleurs, la Bible ne fait qu’énoncer la prescription, c’est presque une déclaration assertorique, sans jamais donner la moindre motivation. Les spécialistes des religions comparées assignent à ce rite une origine égyptienne antique, avec des motivations d’ordre hygiénique ; la pratique aurait alors été reprise par le clan de Jacob qui en fit un rite fondamental lié à l’appartenance même au peuple d’Israël. La tradition juive s’en tient, quant à elle, à la personnalité d’Abraham qui adopta la circoncision pour lui-même, pour ses deux fils et pour ses aguerris (hanikhaw).

Dans la Genèse, toute l’affaire commence avec le patriarche Abraham sans lequel ce rite n’aurait jamais subsisté jusqu’à nos jours. Aux chapitres XV et XVII, on indique qu’Abraham s’est circoncis lui-même ainsi que son propre fils Isaac, sans oublier Ismaël. Et ceci est considéré comme le fondement même de l’identité juive : c’est d’ailleurs ce qui est repris dans les prières du rabbin lors de la cérémonie.

On doit évoquer aussi succinctement les conséquences du viol de la fille du patriarche Jacob, Dinah ; les frères de la jeune fille exigent que tous les habitants de la cité d’où provenait le violeur subisse la circoncision, ce qui fut fait avec les conséquences que l’on sait. Mais ce qui retient l’attention, c’est la déclaration de la Bible au sujet de la circoncision : si vous reprenez ce rite, dit-on, à la famille et au peuple du violeur, nous sommes disposés à ne plus former qu’un seul peuple. C’est unique dans les annales bibliques et cela confère à ce rite une valeur suprême…

Mais avant de poursuivre, il faut d’emblée signaler que ces chapitres et le rite même de la circoncision vont représenter l’une des plus substantielles pommes de discorde des contestations judéo=chrétiennes. Et ce, dès que le christianisme fit ses premiers pas dans son lieu de naissance.

Dans sa croisade antinomiste, dans sa volonté farouche d’éradiquer tout le contenu positif de la Torah au motif que Jésus, par sa mort sur la croix, nous a libérés du joug de la loi pour nous faire entrer dans le domaine de la Grâce, Saint Paul, anciennement Saül de Tarse, veut prouver que Dieu avait déjà parlé avec le patriarche avant même que celui-ci n’eût subi la circoncision, ce qui revenait à dire que la foi surpasse les œuvres. C’est ce qui semble ressortir d’un verset de ce même chapitre XV : Abraham crut en Dieu et celui-ci le lui imputa en justice.

Mais l’exégèse juive traditionnelle s’oppose à cette interprétation qui cache mal son arrière-pensée antinomiste, sa volonté ferme et déterminée de supprimer les lois de la Tora. Comme on peut le constater, le rite de la circoncision a constitué la première grande opposition entre le judaïsme rabbinique et le christianisme naissant. Pourtant, jusqu’à une date récente, un demi-siècle environ, dans les calendriers de la poste, le 1er janvier portait encore l’indication : circoncision, c’est-à-dire de Jésus lui-même qui fut circoncis, comme le faisaient à cette époque tous les parents de Judée…

Quelques remarques d’ordre terminologique : en hébreu la circoncision se dit berit mila, littéralement l’alliance de (ou par) l’ablation du prépuce. Dans la Bible, en maints endroits, la prescription est formulée ainsi : et le huitième jour sera faite l’ablation de son prépuce (ou-ba-yom ha_shemini ymmol besar orlato).

L’antinomisme militant de Saint Paul a porté un coup fatal à la circoncision dans le christianisme ; j’en veux pour preuve un seul texte parmi tant d’autres. Dans son épître aux Galates, Saint Paul s’étonne de voir ses catéchumènes « retomber dans la chair alors qu’il leur avait enseigné l’esprit. Notamment le passage à interpréter spirituellement : et vous circoncirez le prépuce de votre cœur, ce qui ne peut être qu’une métaphore… Saint Paul ne cache pas son irritation face à ce qu’il considère comme une insupportable régression ! Que s’était il passé ? Après le premier passage de Paul chez les Galates, d’autres propagandistes chrétiens, issus, cette fois, de l’église de Jérusalem, inspirés par Saint Jacques, connu pour son attachement aux pratiques juives originelles, avaient convaincu les Galates dans leur propre sens…

Jacques, dit le frère du Seigneur, ne fondait pas, contrairement à Paul, de très grands espoirs sur l’apport massif du monde païen à la nouvelle religion ; Paul optait délibérément pour l’autre alternative qui s’est révélée la bonne au sujet du nombre : ne pas effrayer le monde païen en lui imposant des rites si repoussants et en tout cas trop compliqués : plus d’interdits alimentaires (on se souvient de son slogan : ce qui rend impur, ce n’est pas ce rentre dans la bouche, mais ce qui en sort), plus de circoncision.

La motivation théologique de cet abandon massif était toute trouvée : Jésus, par son sacrifice, a libéré l’humanité du joug de la loi… Ce qui est frappant, c’est que Paul qui avait une solide formation juive et hébraïque, a repris les termes d’un débat qui faisait rage à l’époque ; ses collègues restés attachés à la tradition tenaient qu’il valait mieux supporter le joug de la Tora (olTora) plutôt que celui de l’empire (romain)(ol malkhout). Et l’épisode des dix martyrs du royaume montre que les Romains n’étaient pas tendres avec les dissidents judéens qui osaient leur résister.

Que dire de tout cela ? Par exemple, que le rite de la circoncision, hygiénique à l’époque mais devenu une condition théologique inéluctable, a été sacrifié par Saint Paul à des motivations d’ordre politique : faire du peuple, attirer le plus grand nombre de gens, constituer des très gros bataillons pour maintenir la nouvelle religion et lui assurer un avenir… Avait il tort, avait il raison ? A d’autres de trancher, mais on peut se demander si Jésus en personne aurait avalisé un tel choix.

Je me demande, pour ma part, si l’arrière-plan de toute cette affaire ne fut pas d’ordre mythologique : à savoir la nécessité de donner une partie de soi, de sa chair, une goutte de son sang, dès les premiers jours de sa venue au monde, à une divinité païenne, ennemie des hommes, pour l’éloigner de la croissance du bébé et l‘empêcher de menacer ses jours. Je pense à cela car il me revient à l’esprit qu’à l’arrivée des Fellachas d’Ethiopie en Israël, ces gens qui se disent descendants du couple formé par le roi Salomon et la reine de Saba, le rabbinat orthodoxe a renoncé à les circoncire dans leur totalité mais il a exigé que leur soit symboliquement retiré un goutte de sang qui coule du membre viril du bébé lors de la circoncision en bonne et due forme.

Cette idée pourrait même trouver une confirmation dans le chapitre du livre de l’Exode auquel je faisais allusion plus haut : il s’agit de Moïse et de son épouse Sephora qui font halte dans une auberge. On ne sait pas très bien qui attaque qui, mais il semble que Moïse est victime d’une agression exécutée par un être surnaturel et c’est alors que l’épouse, pourtant madianite et non israélite se saisit d’un silex à l’aide duquel elle applique la circoncision à … Moïse. Elle lui dit ensuite une formule que je ne comprends pas : tu es désormais pour moi un fiancé de sang aux prépuces (hatan damim la_molot).

Si je comprends bien le sens de cet épisode à la fois étrange et mystérieux, le sang de la circoncision a sauvé la vie de Moïse qui a pu après cela, et seulement après, poursuivre tranquillement. Et pour être complet sur Moïse, retenons la belle expression qui signifie être un mauvais orateur : incirconcis des lèvres (‘aral sefataïm)

Les seuls, dans l’histoire récente, à avoir tenté de revenir, sans succès, sur ce rite fondateur furent les adeptes du libéralisme et de la réforme dans l’Allemagne du XIXe siècle. Un certain nombre de juifs les suivirent mais l’affaire fit long feu. En revanche, certains aspects de ce rite fondateur furent modernisés afin de préserver le nouveau=né d’un contact trop rapproché avec les microbes des adultes.

La pire des injures bibliques consiste à traiter un homme d’incirconcis (arel) : lorsque David s’apprête à affronter Goliath il motive sa décision par le caractère insupportable des attaques de cet incirconcis contre le Dieu d’Israël… Le talmud, dans sa sagesse, avait compris que le membre viril doit être contrôlé : c’est petit membre que ce membre dans le corps de l’homme ; si tu le rassasies il a toujours faim mais si tu l’affames, il est rassasié.

Enfin, Joseph s’est acquis dans la tradition juive le nom de Joseph le juste car il a résisté aux avances de la femme de son maître. Le texte dit explicitement : son arc est resté dans sa pureté, allusion à sa retenue sexuelle. Au fond, c’est peut-être la leçon à retirer de toute cette affaire. Et qui conditionne la nécessité de passer de l’animalité à l’humanité civilisée et éthique.