Voici juste trois mois, à l’église Saint-François de Lausanne fut créée par l’Orchestre de chambre et l’ensemble vocal de Lausanne sous la direction de Marc Kissoszy, la « Passion selon Marc, une Passion après Auschwitz » de Michaël Levinas pour le 5e centenaire de la Réforme.

La cathédrale Saint-Pierre à Genève puis la cathédrale Saint-Nicolas à Fribourg prolongèrent la création de l’œuvre. A quand la création en France ? Un livre, Une Passion après Auschwitz ?

Autour de la Passion selon Marc de Michaël Levinas (Beauchesne, Paris) paraît sous la direction de deux théologiens protestants helvètes, Jean-Marc Tetaz et Pierre Gisel.

Dans le même temps paraissait en Allemagne le 1er volume de l’Œuvre complet (die Gesamteinspielung) de Heinrich Schütz (1585-1672), le génial précurseur de Bach, contemporain de Monteverdi.

Le volume de 8 cds interprété par le Dresdner Kammerchor, direction Hans-Christoph Rademann (Carus-Verlag), comprend en particulier Musikalische Exequiem, ses Cantiones sacrae, les Psaumes de David, la Lukas-Passion et les Sept Paroles du Christ (Die sieben Worte, vers 1643).

Confronter ou mettre en perspective le très luthérien Schütz et le musicien juif Michaël Levinas, fils du grand philosophe Emmanuel Levinas, que séparent quelques 380 ans, donne assurément le vertige.

Si au hiératisme et au génie baroque de Schütz, né tout juste un siècle avant Bach, répond la postmodernité de Levinas, il y bien sûr un autre élément à prendre en considération : la Shoah, nommée à dessein par Jean-Paul II « le Golgotha du monde contemporain ».

Rupture abyssale, inchoative pour toute la culture et l’art d’Occident. On ne peut que se laisser entraîner à la contemplation par la beauté de la partition des Sept Paroles, une épure de musique, quasiment sans en comprendre le sens, alors qu’il y va tout autrement pour M. Levinas.

Avec Levinas, aujourd’hui, comme avec l’Auschwitz Oratorio (1967, Oratorium ob memoriam in pernicei castris in Oswiecm necatorum inexstinguibilem reddentam – Oratorio pour perpétrer à jamais la mémoire des victimes du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau) de Krzrysztof Penderecki (né en 1933), une Passion assurément catholique et polonaise après 1945, ou Darius Milhaud (1892-1974) avec son oratorio Ani Maamin sur un texte d’Elie Wiesel, ou tout autre compositeur qui se soit peu ou prou confronté à la question de la Passion du Christ, l’événement central de l’histoire de l’Occident, avec la Shoah, seul un déchirement de la musique permet d’appréhender l’anti-monde ou « royaume de la nuit », que fut cette extermination-là.

Les musiciens qui se sont vraiment confrontés à cette horreur, ont accompli dans la synesthésie de l’âme une composition à la fois apocalyptique et théologique.

Une Passion composée depuis 75 ans ne peut être par essence qu’une Passion après Auschwitz. Après l’Auschwitz-Oratorio – Dies Irae et le Passion selon Saint-Luc de Penderecki, voici donc cette Passion selon Marc de Levinas !

Les chromatismes, l’émancipation de l’harmonie classique, dans le travail de la voix humaine, font toute la modernité de ces Passions ou de ces puissants oratorios depuis Schoenberg dans Un Survivant de Varsovie autant que dans son ultime opéra Moses und Aron  (Moïse et Aaron) ; ils atteignent leur paroxysme avec des œuvres comme celles de Penderecki ou aujourd’hui Levinas.

Le travail sur les textes y est aussi capital : ne plus suivre l’Evangile pour dire la Passion du Christ, la Passion des Juifs sous Hitler, la Passion de l’Homme, est la nouveauté dont s’étaient déjà affranchis pour une part le génial Schubert dans ses Messes, quand il coupait dans le texte latin traditionnel ce qui ne lui plaisait pas, ou comme Brahms dans son Deutsche Requiem (Requiem allemand).

Penderecki utilisa dans son oratorio, la Bible, Eschyle, Aragon, Valéry, Wladyslaw Broniewski et Tadeusz Rózewicz, œuvre terrible et magnifique où l’horreur des cris des victimes traverse la musique.

Levinas, lui, crée une liturgie en trois langues et trois temps, « le premier est en araméen et en hébreu. Il reprend les prières pour les morts [Kaddish et El molé Hakhamim] et l’énumération des noms, le deuxième est le récit de la Passion selon Marc jalonnée par les ritournelles de la souffrance de la Mère, le troisième chante la poésie de Paul Celan et la souffrance du fils qui a survécu à une mère qui n’aura jamais de cheveux blancs et qui ne reviendra pas. »

Ainsi, parle Michaël Levinas, qui est probablement le premier ou parmi les tout premiers compositeurs à avoir grandi dans la tradition juive observante, et qui ait composé une Passion en écho aux extraordinaires Passions de Bach et Schütz en particulier. M. Levinas explique que pour être fort loin de l’esprit de Bach – et on le conçoit sans mal – il n’en a pas moins été saisi dès son jeune âge par la Matthaüs-Passion, dont il a « étudié [l’écriture] très attentivement et dont je connais les moindres détails » .

Remarquons qu’il a choisi une traduction française du XIIIe siècle, transcrite pour l’occasion par son confrère Michel Zink, de l’Institut, où lui-même siège à l’Académie des beaux-arts.

Il affirme, dans son dialogue avec sa femme, la philosophe et musicologue Danielle Cohen-Levinas, à l’œuvre importante, un élément capital, à savoir « qu’un point névralgique de l’approche de Bach a consisté à faire entendre dans le récit des évangiles un chant liturgique qui est à la fois récit, action et communion » (Une Passion après Auschwitz, op. cit., p,245).

Personne avant Michaël Levinas n’avait encore osé – si l’on peut dire – mettre en quasi parallèle le Eloï Eloï lama sabachtani (mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ?) de Jésus juste avant de mourir, et le Kaddish que tant de Juifs parmi les plus pieux devaient réciter ou hurler dans les chambres à gaz ou dans les fossés où ils étaient abattus nus avant de tomber sur un lit de cadavres.

Nous sommes là avec M. Levinas devant un double abîme d’horreur, d’une part, la mort d’un prophète, adoré comme le Messie, le Fils de l’Homme, par les chrétiens du monde entier, d’autre part, la mort de 6 millions d’êtres humains, de la famille, de la race de Jésus, exterminés parce que Juifs et donc en quelque sorte parce qu’étant le peuple même d’où vint l’idée de Salut et de Rédemption.

Michaël Levinas a réussi dans son œuvre avec ses chœurs et ses quatre personnages un exploit théologique comme jamais, ainsi que nous le disions. Les quatre voix sont l’évangéliste joué par Guilhem Terrail, Jésus par Matthieu Dubroca, qui l’incarne avec tant d’humanité, Mariam, la mère éplorée, par Magali Léger et sans doute la voix la plus troublante et poignante, celle de Marie-Madeleine, chantée par Marion Grange, qui transfigure son rôle.

Le chœur de Lausanne chante les parties dévolues aux Juifs, de toute éternité, dans la Passion, sauf que dans celle-ci, la Passion s’inverse imperceptiblement en une époustouflante « Passion d’Israël » comme la nomma Emmanuel Levinas le premier sans doute, avec cette autorité qui faisait que même les plus rigides des Juifs n’osaient pas tout à fait le contredire.

Oui, il y a bien une Passion d’Israël et c’est là tout le grand talent de Michaël Levinas, que de la rendre en musique – après Penderecki dans son Auschwitz-Oratorio. Mais l’introduction du Kaddish dans l’œuvre est aussi due à l’apport sensible et si clairvoyant de Danielle Cohen-Levinas.

S’il est sans doute moins périlleux (et encore!) d’aborder les Passions de Schütz et Bach « en prose », c’est qu’elles sont célébrissimes, que ce soit la Matthaüs-Passion ou la Johannes-Passion du Cantor de Leipzig, alors qu’aborder la musique de Levinas pour des lecteurs qui ne la connaissent pas est fort complexe, sinon impossible.

Nous attendons avec impatience – le mot est faible – qu’une firme de disque publie enfin le cd de cette Passion selon Marc – Une Passion après Auschwitz, signée par l’un de nos compositeurs contemporains majeurs, au même titre que Milhaud, Messiaen ou Penderecki.

L’œuvre sera créée en France au Festival Musica à Strasbourg le 21 septembre (1er jour de Rosh hashana) avec les mêmes interprètes de Lausanne sous la direction toujours habitée de Marc Kissoczy, auxquels l’honneur d’avoir créé cette Passion après Auschwitz revient. Longue vie à cette œuvre qui fait événement, « epochemachend » comme disent les philosophes !

IMG_1596 Levinas au piano D.CL

Levinas au piano / Copyright Danielle Cohen-Levinas

Avec l’aimable autorisation du Huffington Post France et des Cahiers Bernard-Lazare