La récente reconnaissance de la Palestine par la Suède a donné lieu à des échanges de considérations sur Ikea entre le chef de la diplomatie israélienne et son homologue suédoise, à l’initiative du premier.

Afin de redonner à cette question la profondeur historique qui lui revient, il n’est pas inutile d’invoquer dix personnalités dont la position pourrait amener d’autres Etats européens à emboîter le pas à la Suède.

1. Léon Blum, ancien président du Conseil, et figure révérée de la gauche socialiste, a mis tout son poids dans la balance pour que la France vote, le 29 novembre 1947, le plan de partage de la Palestine entre un Etat juif et un Etat arabe. Alors que le Quai d’Orsay s’opposait à un tel vote, Blum n’a pas hésité à intervenir auprès du président Auriol pour emporter la décision. Rappelons que ce plan de partage prévoyait l’établissement de deux Etats. L’Etat d’Israël vit le jour quelques mois plus tard. On attend toujours l’Etat de Palestine. C’était il y a 67 ans.

2.Folke Bernadotte avait négocié en 1945, au nom de la Croix-Rouge suédoise, l’évacuation de milliers de survivants, entre autres juifs, hors des camps de concentration nazis. Devenu médiateur de l’ONU pour la Palestine, il élabora à l’été 1948 un plan de règlement du conflit sur la base d’un Etat d’Israël acceptant le retour des réfugiés arabes et d’un Etat arabe incorporant Jérusalem (et lié à la Transjordanie). Il fut assassiné en septembre 1948 à Jérusalem par un commando du groupe Stern/Lehi. C’était il y a 66 ans.

3. Olof Palme, Premier ministre suédois de 1969 à 1976, puis de 1982 à 1986, a dès 1974 rencontré à Alger Yasser Arafat, le chef de l’OLP, qu’il a accueilli en visite officielle à Stockholm, en 1983. Les relations privilégiées ainsi développées par Palme ont été déterminantes dans l’ouverture d’un dialogue entre les Etats-Unis et l’OLP en novembre 1988, peu après la proclamation solennelle de l’indépendance de la Palestine par le Parlement de l’OLP, réuni à Alger. C’était il y a 26 ans.

4. François Mitterrand, ami fidèle et déclaré d’Israël, tint à y effectuer la première visite d’un chef d’Etat français, en mars 1982. Durant son discours historique devant la Knesset, il évoqua le droit des Palestiniens à un Etat. Au cours de sa deuxième visite d’Etat en Israël, en novembre 1992, il fut encore plus clair: « Un Etat palestinien a été reconnu par les Nations-Unies lorsqu’a été créé l’Etat d’Israël. Il me semble que les Nations-Unies ont reconnu à la fois la perspective d’un Etat pour Israël et celle d’un Etat pour les Palestiniens. L’un de ces Etats s’est constitué vigoureusement et courageusement. Tant mieux ! L’autre est ‘resté en rade’, alors que le droit est le même ». C’était il y a 22 ans.

5. Gerhard Schroeder, Premier ministre allemand de 1998 à 2005, présida à ce titre le sommet européen de Berlin, en juin 1999. Arafat envisageait alors la proclamation unilatérale de la Palestine à l’issue prochaine de la « période intérimaire » de cinq ans qui courait depuis l’entrée en vigueur des accords israélo-palestiniens d’Oslo. L’Union européenne convainquit le président palestinien de surseoir à cette proclamation, en contrepartie d’un engagement public de l’UE en faveur de l’Etat palestinien. C’était il y a 15 ans.

6. Nelson Mandela, président de l’Afrique du Sud de 1994 à 1999, n’a jamais ménagé son appui à l’OLP. Son pays, une fois libéré de l’apartheid, a d’ailleurs accordé la pleine reconnaissance diplomatique à la Palestine. Mandela a tenu à se rendre en Israël et à Gaza en visite « privée », peu après avoir quitté ses fonctions présidentielles, en octobre 1999. Il a alors rappelé son soutien au droit des Palestiniens à édifier un Etat sur les territoires occupés par Israël en 1967. C’était il y a 15 ans.

7. Barack Obama, investi président des Etats-Unis en janvier 2009, choisit de s’engager en faveur d’un Etat palestinien lors de son premier discours devant l’Assemblée générale des Nations Unies, huit mois plus tard. Cet « Etat palestinien, viable et indépendant, jouissant d’une continuité territoriale, mettra fin à l’occupation débutée en 1967 ». C’était il y a cinq ans.

8. David Grossman, écrivain israélien, a pris publiquement le contrepied du gouvernement Netanyahou lors de la campagne lancée par Israël contre l’admission de la Palestine à l’ONU. Grossman, militant pacifiste de longue date, espérait au contraire qu’Israël serait le premier Etat à reconnaître la Palestine. C’était il y a trois ans.

9. Ed Miliband, leader de l’opposition travailliste au Royaume-Uni depuis 2010, a été un des 274 députés à voter, le mois dernier, en faveur de la reconnaissance de la Palestine par son pays. Même si seuls 12 députés ont voté contre la motion (les élus conservateurs n’ont généralement pas participé au scrutin), un tel vote demeure à ce stade symbolique. Mais il est révélateur du climat qui prévaut en Grande-Bretagne, où des manifestations massives de solidarité avec la population de Gaza se sont déroulées durant l’été 2014.

10. Stefan Löfven a remporté les législatives suédoises de septembre dernier à la tête du Parti social-démocrate, qu’il dirige depuis 2012. Il s’était engagé au cours de la campagne électorale à reconnaître la Palestine s’il accédait au pouvoir. Dès son discours d’investiture comme Premier ministre, il annonce que « la solution à deux Etats implique la reconnaissance mutuelle et la volonté de coexister pacifiquement. La Suède va dès lors reconnaître l’Etat de Palestine ».

François Mitterrand, au cours de la campagne présidentielle de 1981, avait promis de visiter Israël durant l’année suivant son éventuelle accession à l’Elysée. Il a autant tenu parole que le Premier ministre suédois, trois décennies plus tard, concernant la reconnaissance de la Palestine. Mais l’enjeu va bien au-delà des promesses électorales : il s’agit du fait que, ainsi que l’avait énoncé Mitterrand avec son choix minutieux des mots, « le droit est le même » entre Israël et la Palestine.
Ce cursif rappel historique illustre comment, de Blum à Mitterrand, de Palme à Löfven, de Schroeder à Miliband, la question des deux Etats israélien et palestinien traverse la social-démocratie européenne. Que cette social-démocratie, historiquement liée au mouvement sioniste et au travaillisme israélien, soit, à Stockholm ou à Londres, à la pointe de la reconnaissance de la Palestine devrait susciter un authentique débat en Israël et chez ceux qui se proclament ses amis.