Comme Rousseau, Schopenauer, Adorno ou Jankélévitch, David Aron Brunetière est un philosophe mélomane. Avant la sortie de son premier album, De l’autre coté, en 2012, repéré par l’éditeur de Daniel Balavoine, Robert Bialek, il a travaillé avec l’auteur du Manifeste Éléctrique, Michel Bulteau, le compositeur de Daniel Darc, Delaney Blue, le guitariste Seb Martel, lors de l’exposition de Claude Bricage, le groupe Revolver et Delphine Volange.

Comment en êtes-vous venu à travailler sur l’œuvre d’André Leroy-Gourhan ?

J’ai pris pour sujet de mémoire l’influence de Simondon et Leroi-Gourhan sur la pensée de Deleuze suite à la lecture de l’article de Xavier Guchet « Pensée technique et philosophie transcandentale ».

Ce sont les cours de Renaud Barbaras sur Bergson qui m’ont amené à Deleuze, et c’est ce dernier qui m’a mené à Leroi Gourhan. Bien qu’il n’y ait que deux références explicites à son travail dans l’Anti-Oedipe, son influence se fait sentir dans de nombreux passages.

Quel lien faites-vous avec le travail de Gilles Deleuze ?

L’analyse faite par Leroy Gourhan de l’irréductibilité de la fonction de « désignation » des formes d’écritures dans les sociétés primitives, aux fonctions de symbolisation, est dans l’Anti-Oedipe mise au service d’une sémiotique qui refuse l’idée d’une fondation dans un invariant anthropologique, mais qui doit aussi permettre d’identifier la répression qui s’exerce sur le régime désignatif des signes « pour que s’impose un régime spécifiquement signifiant ».

Par ailleurs, les concepts de « machines » désirantes, agencements « machiniques », déterritorialisation doivent beaucoup à ses descriptions du rôle de l’outil dans les processus d’hominisation.

Selon ce dernier, la psychanalyse déterritorialise le désir dans le psychisme et le reterritorialise dans le complexe d’Oedipe. Peut-on supprimer simplement le stade phallique ?

Deleuze avait parfaitement compris que Lacan cherchait à sortir le complexe d’Oedipe des déterminations familiales et « personnalistes » où il était maintenu par une certaine lecture de Freud et ce qu’il dénonçait comme les forces de répression du capitalisme.

Mais en faisant du phallus un opérateur logique, et non un stade comme c’est le cas chez Freud, supposé rendre compte de la différence sexuelle comme de la constitution de la subjectivité, Lacan a nécessairement rencontré la catégorie du négatif contre laquelle s’oppose toute la pensée de Deleuze. Le problème de l’Anti-Oedipe dans sa critique de la psychanalyse est de rendre pensable le désir indépendamment du « manque » de l’objet désiré.

Sur le plan individuel, supprimer la fonction phallique est tout à fait possible d’un point de vue lacanien. C’est ce qui se produit dans la psychose lorsque « le nom du père » est forclos.

Au niveau de la civilisation, sortir de ce modèle reviendrait selon cette théorie à supprimer les lois d’accès a la subjectivité et au langage telles qu’on les connaît.

Deleuze et Guattari pensent au contraire que le désir n’a pas besoin de castration pour fonctionner et qu’il est naturellement créateur de « rationalité ».

Le libérer des déterminations où il est maintenu par la psychanalyse au nom d’un système économique répressif dont la famille est le lieu de reproduction n’implique pas l’anarchie selon eux, mais une organisation dont l’Anti-Oedipe et Millegal plateaux entendent rendre compte.

On peut donc lire les deux ouvrages à partir de votre question comme une grande description de ce que serait notre rapport au monde sans « la fonction phallique ». Mais au-delà du caractère de projet révolutionnaire symptomatique de l’époque où ils ont été rédigés et de leurs dimensions polémiques, on peut les aborder également comme un dispositif particulièrement efficace pour repenser les points problématiques de la psychanalyse et le rapport à la psychose.

Le suicide est pour Lacan, le parti pris de ne rien savoir, qui court-circuite le sinthome, et la sortie de cure. Comment comprendre alors la mort de Gilles Deleuze ?

Cette question vient peut-être d’une association d’idée entre l’étymologie de symptôme/sinthome dont la syllabe « pto » signifie « chuter », mais désigne également « le corps mort », et la façon dont Deleuze s’est suicidé. Rien d’autre ne permet d’aborder la mort de Deleuze à partir du concept de Lacan.

Il n’était pas psychotique et c’est d’abord à propos de Joyce et de son rapport à l’écriture qu’il est question de sinthome chez Lacan. L’écriture réaliserait chez lui la suppléance du « nom du père » forclos, pour faire tenir ensemble les registres du symbolique, de l’imaginaire, et du réel.

Le sinthome est le nom de cette suppléance. Pour le dire vite, l’écriture aurait permis à Joyce de ne pas sombrer dans le délire. Ce concept a une efficacité clinique et présuppose l’idée d’une structure établie sur le manque. Tout ceci ne regarde pas Deleuze dont rien ne permet de dire qu’il se soit défenestré à l’occasion d’un épisode délirant.

En revanche, on sait qu’il était atteint depuis longtemps de tuberculose et que ses difficultés respiratoires devenaient invivables. Il n’était pas question ici de retour de ce qui n’est pas symbolisé dans le réel comme c’est le cas dans la psychose, mais de la difficulté à supporter une maladie organique.

Au nom de quoi ce dernier acte serait-il un désaveu de sa pensée ?

On peut aborder celle-ci à partir de celle de Spinoza comme un dispositif visant à réduire le plus possible la part de soi soumises aux mauvaises rencontres et à la mort, pour favoriser la part intensive qui lui échappe. Cette part intensive tient à la façon dont on a effectué sa puissance, c’est à dire : ce à quoi on donne de l’importance. Or, « un homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie » rappelait Deleuze en citant Spinoza. Si l’on est Deleuzien, on accordera de l’importance qu’a la façon dont il a effectué sa puissance durant sa vie et pas à la manière dont il est mort.

La seule attitude décente face à ce geste est probablement de ne pas prétendre parler à partir d’une place qu’il a laissé vide, et de relire son œuvre.

Que la vie soit devenue invivable du fait de la maladie n’enlève rien à la valeur qu’il pouvait donner à celle-ci, ce dont témoigne son travail. Seuls les organismes meurent, disait-il, pas la vie.

Suite à la publication des cahiers noirs de Martin Heidegger et du livre d’Emmanuel Faye sur Hannah Arendt, une remise en question des œuvres de Derida et Lacan en France, d’Agamben en Italie et de Fardid en Iran, refait surface. Les concepts de déterritorialisation de Deleuze et de déconstruction de Derrida sont-ils comparables ?

J’ai assisté pendant un an au séminaire de Derrida lorsqu’il est revenu à Paris et ne m’autorise pour répondre à la question que de ma présence à ces cours auxquels, la plupart du temps, je ne comprenais rien… Derrida à lui même exprimé le sentiment de parenté qui au delà des divergences de méthodes, le liait à Deleuze.

On peut comparer les 2 concepts jusqu’à un certain point.

Derrida, selon Badiou, cherche à localiser dans les textes qu’il déconstruit, le « point de fuite » du sens de ce texte. On pourrait être tenté ici de faire un rapprochement avec les lignes de fuite que trace la déterritorialisation et considérer le point de fuite de la déconstruction comme le point par lequel le sens du texte est déterritorialisé.

Mais leur approche du concept de « différence » n’est pas comparable. La « différence » qui résulte de la déconstruction implique un rapport de différenciation « infini » dans le jeu des signifiants, là où la « différenciation » deleuzienne établit une « différence » qui renvoie à elle même. Derrida s’inscrit en ce sens dans la lignée de Lacan et d’Heidegger, la ou Deleuze est l’héritié de Nietzsche et Bergson.

L’affaire Heidegger…

Pour ce qui est d’Heidegger cela semble impossible de répondre en quelques lignes aux problèmes que posent l’affaire en question.

Je ne vois pas par quel moyen le nazisme, qui est un délire idéologique, pourrait être « soluble » dans une pensée philosophique.

À moins d’affirmer simplement que la philosophie d’Heidegger n’en est pas une, il n’y a pas de moyen simple et clair de poser le problème ou de saisir l’unité qui permettrait de rendre un jugement rapide.

Lorsqu’on lui posait la question, George Steiner en était réduit à citer un de ses élèves qui lui avait dit que « le plus grand des penseurs était également le plus petit des hommes et que c’était ainsi ».

Heidegger, quant à lui, aurait répondu à un ami qui lui demandait les causes de son engagement en 33 : « par bêtise… »

À moins de faire appel à la clinique psychiatrique ou psychanalytique pour expliquer ça, je ne pense pas que l’on parvienne à formuler des réponses plus satisfaisantes.

Il est difficile de se prononcer sur le sens exact des déclarations contenues dans les cahiers noirs lorsqu’on est pas un spécialiste. Heidegger, avec « sa note pour les ânes » semble prendre des précautions pour introduire des considérations qui sous couvert de profondeur, participent de l’antisémitisme le plus banal.

C’est d’autant plus étrange que ces cahiers étaient destinés à être publiés à titre posthume et qu’il les a conservés pendant des années sans les retoucher.

L’interprétation « bienveillante » consisterait à y voir la volonté de conserver la trace qui témoigne de son errance… Mais si l’on y voit l’expression d’une affinité plus profonde avec le nazisme, la question est dès lors de savoir si sa philosophie a été « contaminée » par celui-ci ou si elle conserve une autonomie.

A considérer son influence sur les principaux courants de pensée du 20e siècle, on peut également se poser la question ainsi: Léo Strauss, Lévinas, Sartre, Arendt, Derrida, Lacan, Foucault, Merleau-Ponty, Althuser, René Char, et j’en passe, ont-ils tous été abusés, naïfs qu’ils étaient ! par le délire de cet homme qui faisait passer les pires idées de haine sous couvert de philosophie ; ou bien son travail avait-il assez de consistance philosophique pour exister indépendamment de ce qui participerait de ce délire.

J’ai tendance à pencher pour la 2e solution et à penser comme Jean Clet Martin qui vous répondait plus brièvement que moi : « Il y a une ontologie irréductible aux seuls intérêts du moment. »

Quel est votre rapport au judaïsme ?

Mon arrière, arrière-grand-père était boucher rituel. Il est à l’origine d’une lignée de médecins et de philosophes qui n’avaient pas, que je sache, le sens du religieux.

Mon père, (Robert Aron-Brunetière), ancien résistant, juif et athée convaincu, tenait à ce que je sois baptisé au cas ou « ça recommencerait »…

Ma mère qui s’était éloignée de la religion au contact de mon père, est tout de même allée prier Sainte Rita, la patronne des causes perdues, lorsque j’ai passé mon bac. Il faut croire que ça a marché…

Il y avait dans l’entrée de l’appartement où j’ai grandi et qui était également le cabinet de consultation médical de mon père, une statue d’Hippocrate qui trônait à côté d’une vieille édition de l’Ancien Testament.

À la différence des autres livres qui étaient rangés dans la bibliothèque, celui-là était disposé sur un reposoir en bois, à part.

Je n’ai pas été éduqué dans la religion, mais j’ai grandi avec la présence de ce livre « trop grand » pour être rangé avec les autres.