Par-delà le temps et les frontières, le sculpteur israélien Dani Karavan né à Tel Aviv en 1930, s’apparente aux artistes italiens de la Renaissance, influencés eux-mêmes par la Grèce antique. Même goût pour l’érudition, la perspective, la symétrie et son corolaire, la dissymétrie discrète, mais surtout son œuvre s’inscrit, comme au temps de la Renaissance, dans la création de paysages pacifiques à contre courant des guerres en cours.

Les titres de ses œuvres parlent d’eux mêmes : « Way of peace » (Nitzana, Israël), « Way of light » (Séoul, Corée du Sud), « Chemin des droits de l’hommes » (Nuremberg Allemagne), etc. et surtout « l’Axe Majeur » à Cergy Pontoise en France, une œuvre toujours en cours de réalisation, probablement le « Work in progress » le plus génial des 20ème/21ème siècle en terme de sculpture paysagère.

Du coq à l’âne, je me souviens de ma première impression de l’antique Athènes. J’ai été frappé par les courtes distances qui séparent l’Agora de l’Acropole, la Pnyx de l’Aréopage, etc. La cité de Périclès s’est construite dans un mouchoir de poche, alors que je l’imaginais bien plus distendue ! La volonté des urbanistes Grecs de créer un espace de visibilité pour la vie démocratique m’a sauté aux yeux.

Je me suis plu à imaginer que depuis l’Agora, on pouvait voir distinctement les silhouettes de femmes et d’hommes sur l’Acropole et reconnaître aisément leurs identités, et inversement. « Tient, encore ce bavard de Socrate qui discute avec Alcibiade sur le chemin du Temple d’Athéna ! » pouvait-on s’exclamer depuis l’Agora en levant les yeux vers la colline. Ou encore, depuis le Parthénon en baissant les yeux vers la grand’place : « Encore ces maudits sophistes qui tiennent une réunion publique sur l’Agora !».

Mais j’extrapole, revenons au sculpteur philosophe Dani Karavan qui n’est pas tout à fait étranger à ces problématiques urbaines de l’antiquité. La perspective, qu’il manie avec génie, c’est la liberté offerte de regarder où l’on veut, rien n’étant directement imposé à l’œil. Les plans se superposent à l’infini laissant l’esprit vagabonder à sa guise ; aux antipodes d’une image terroriste manipulant la mort fascinante pour son côté « direct », sans possibilité de relativiser (du moins le croient-ils).

Les frères de Dani Karavan s’appellent Pierro della Franscesca (1412-1492) et Paolo Uccello (1397-1475), ces révolutionnaires italiens qui surent sculpter l’espace dans leurs tableaux, et par là même, créer un temps ouvert, une clairière au milieu d’une obscure forêt pleine de bruit et de fureur, une éclaircie sur un paysage à l’infini.

Sur leurs pas, Karavan pense le temps et l’espace dans un déroulement : rien n’est jamais dit frontalement, tout se révèle avec le temps, pas à pas, le silence en prime…
J’ai eu le plaisir de rencontrer cet artiste majeur à plusieurs reprises lors de différents tournages de mon premier film, « Intérieurs ville » entre 2000 et 2002.

Il figure parmi les personnages de ce documentaire sur Cergy-Pontoise. Je me souviens d’un homme chaleureux et pétillant, tel qu’il apparait dans le film. Je me souviens aussi de l’impact de sa personnalité sur les admirateurs de l’Axe Majeur. Beaucoup d’entre eux s’étonnaient de la simplicité de l’homme compte tenu de la monumentalité de son œuvre ! J’ai même entendu une fois quelqu’un dire : « La première fois que j’ai croisé Dani Karavan, j’ai cru que c’était un clochard ! Et ben non, c’était Dani Karavan ! »

Un côté Charlie Chaplin en somme…Absente du montage d’Intérieurs ville, j’ai conservé une séquence où l’on voit…des caravanes sur l’Axe Majeure, squattant l’œuvre de façon tout à fait illégale ! Roms, gens du voyage, j’ignore qui ils étaient, mais l’image est très belle quand on sait (outre le jeu de mots) que Dani a réalisé en 2012 à Berlin un mémorial pour les Tsiganes, les Sinti et les Roms persécutés par les nazis. Monument d’ailleurs tagué en 2015 par une croix gammée.

La parole au Maestro dans un entretien avec l’anthropologue Alain Le Pichon : « Chacune de mes œuvres est d’abord liée, intrinsèquement, à un lieu spécifique (…) C’est très important, car mon œuvre est aussi faite pour inviter l’étranger, faire appel à l’autre.
 Dans mon travail, l’étranger, c’est le public, que je ne connais pas, et chacune de mes œuvres existe pour l’accueillir. » Paix, fraternité, main tendue, ouverture à l’autre…Je n’oublie pas de dire qu’il est l’auteur du bas relief de la Knesset.