Pourquoi les réfugiés préfèrent-ils l’Europe aux autres états du Moyen-Orient ? Une analyse du Centre Dayan de l’université de Tel-Aviv

L’Europe, en dépit de ses limitations économiques et de la croissance des tendances xénophobes anti-immigrantes et anti-musulmanes de certains secteurs, offre plus d’espoir aux réfugiés désespérés de Syrie et d’Irak que les pays arabo-musulmans, peu désireux de déstabiliser leurs régimes, explique le Dr. Bruce Maddy-Weitzman, chercheur au Centre Moshe Dayan de recherche sur le Moyen-Orient et les études africaines de l’Université de Tel-Aviv.

L’image crève-cœur d’un enfant syrien de trois ans gisant sans vie face contre terre sur un rivage turc, et les scènes émouvantes de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés désespérés luttant pour trouver un refuge en Europe sont devenues virales à travers le Moyen-Orient et en Occident, amenant à une constatation frappante: après 4 ans et demi de guerre brutale, la Syrie est en proie à une hémorragie de sa population.

Les réponses ou l’absence de réponses humanitaires des Etats arabes voisins, en particulier des riches pays du Golfe et de la Turquie, ont également attiré l’attention et le blâme des commentateurs et des analystes. Certains sont allés plus loin encore dans leur critique, considérant l’ensemble de cet épisode horrible comme le signe de la faillite des sociétés arabes et musulmanes.

Des chiffres criants

Les chiffres sont criants: près de 220 000 morts et d’innombrables mutilés et blessés et environ 50 pour cent des 22 millions de personnes qui composaient la population syrienne d’avant-guerre déplacées de leurs foyers. Quatre millions d’entre elles se trouvant à présent à l’extérieur du pays, ayant trouvé un refuge précaire en majorité dans trois pays voisins: la Jordanie, le Liban et la Turquie.

Le Liban accueille le plus grand nombre de réfugiés syriens par habitant: 1,15 million, soit environ 232 réfugiés pour 1 000 habitants, selon les chiffres officiels; la Jordanie se classe deuxième avec un taux de réfugiés se montant à 87 pour 1000 par habitant, soit 1,4 million de personnes; enfin la Turquie, tremplin vers l’Europe pour la plupart des réfugiés, en accueille plus de deux millions, dont 90 pour cent ont quitté les camps d’hébergement. Istanbul en compte seule 330 000, soit plus de la quantité totale de réfugiés syriens dans l’ensemble de l’Europe.

Ce nombre met inévitablement à rude épreuve les capacités des pays d’accueil de fournir des services de base comme le logement, les soins médicaux, emplois et services sociaux etc., produisant une pauvreté et une misère à grande échelle. En Turquie, les tensions entre réfugiés syriens et habitants locaux ont souvent pris une coloration de sectarisme ethnique.

Face aux gestes humanitaires de certains pays d’Europe, notamment en Allemagne, de nombreuses questions ont émergées parmi les commentateurs arabes et turcs et dans les médias sociaux. Pourquoi les riches pays arabes du Golfe ne se précipitent-ils pas pour offrir à leurs frères arabes et musulmans secours et abris? Pourquoi les migrants préfèrent-ils risquer leur vie pour atteindre une Europe culturellement et religieusement étrangère et non chercher refuge dans des environs plus familiers?

Les pays du Golfe riches en pétrole et en gaz ont toujours été les cibles de la critique et de la jalousie des autres pays arabes, qui ont traditionnellement tendance à les considérer comme des Bédouins barbares du désert à qui la chance a souri, et qui trônent à présent sur le reste d’entre eux, sans toutefois partager suffisamment leur richesse fabuleuse. Cette attitude a été particulièrement mise en évidence lors de l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1990, qui a généré au sein d’une grande partie des masses arabes urbaines un sentiment viscéral selon lequel les Koweïtiens n’avaient que ce qu’ils méritaient.

Protection contre la main d’oeuvre étrangère

Les dirigeants du Golfe et certains commentateurs des médias se hâtèrent de repousser cette dernière critique, s’appuyant sur un certain nombre de statistiques, certaines crédibles, d’autres moins.

L’agence de presse saoudienne rapporta que le roi Salman avait présidé une session de son cabinet visant à lutter contre ces accusations d’inaction «fausses et trompeuses», et affirmant que l’Arabie saoudite avait accueilli 2,5 millions de personnes depuis le début de la guerre (le nombre réel se situe entre 100 000 et 250 000). Les responsables saoudiens ont également déclaré avoir fourni 700 millions de dollars pour aider les camps de réfugiés de Jordanie et du Liban.

De leur côté, les Emirats Arabes Unis ont déclaré avoir accueilli 250 000 réfugiés Syriens.

Pourquoi n’y a-t-il pas d’afflux massif des réfugiés vers le Golfe?

L’une des raisons est simplement géographique; l’autre réside dans la réglementation stricte des Etats du Golfe envers l’afflux de main-d’œuvre étrangère (ceux-ci ne sont pas signataires de la Convention de Genève de 1951, qui oblige à conférer certains droits aux réfugiés).

Leur méfiance était également due à la crainte qu’un afflux important de réfugiés arabes syriens (et irakiens), culturellement plus proche des Arabes du Golfe que les Sud-Asiatiques qui y sont présents en grand nombre, pourrait finir par déstabiliser leurs royaumes.

Et, au fond, l’Europe, en dépit de ses limitations économiques et de la croissance des tendances xénophobes anti-immigrants et anti-musulmanes de certains secteurs, offre plus d’espoir aux réfugiés désespérés de Syrie, d’Irak et d’ailleurs que les pays arabo-musulman.

Comme un certain nombre de journalistes arabes l’ont noté, vivre en Europe leur offre la perspective d’obtenir une citoyenneté, l’égalité et la justice devant la loi, toute chose absentes dans leur pays d’origine.

Cet article a été publié sur le site « Les amis français de l’université de Tel Aviv »