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Crise de la modernité et antisémitisme

L’Occident est inquiet et l’inquiétude, comme le rappelle Jacques Le Rider, est une marque de la modernité.
Dans la condition moderne, « l’individu se trouve mis au défi de maîtriser par les seules forces de sa subjectivité des problèmes qui le dépassent largement : crise du sujet social et politique face aux conséquences, parfois même à l’échec des grandes stratégies d’émancipation, et face au relâchement des forces traditionnelles d’intégration culturelle ».¹
L’individu n’est plus structuré par la tradition dont la modernité fait tabula rasa. Il existe une tendance dans une partie de la jeunesse d’aujourd’hui à mépriser avec une assurance déconcertante tout ce qui n’est pas issu de l’instant : « Je n’étais pas né disent-ils, comment le saurais-je ? ». L’instant est l’élément central des réseaux sociaux où la durée qui ancre l’individu dans un continuum est exclue au profit de l’immédiateté de la récompense émotionnelle.
L’histoire, donc les racines de l’individu, structure le sujet en lui offrant une généalogie, une durée qui l’inscrit dans un temps dont le passé n’est pas forclos. Comme l’écrivait Nietzsche, grand pourfendeur de la modernité : « L’homme ‘fort’ sera celui qui saura construire son identité en intégrant tout son passé au moi présent ». ²
Crise de l’identité : juif/non juif, masculin/féminin
La crise généalogique de l’individu déstructure les bases identificatoires du sujet moderne qui par conséquent se retrouve sans repère face à un avenir sans lien avec le passé : déstructuration temporelle.
Pour beaucoup d’Occidentaux, l’existence est donc devenue un simple passage qui ne mène à rien, le nomadisme pour le nomadisme. À la différence de Kafka qui écrivait : « Il y a un but mais pas de chemin », le sujet moderne prend plutôt un chemin sans but…
Cette société du passage dans laquelle les identités se bousculent à l’intérieur du moi engendre une crise de l’« identité » devenue polymorphe.
La « Théorie du genre » est le symbole pathologique du « non-accomplissement de l’identité », comme le dit Jean Florence en parlant du moi freudien, même si, comme Jacques Le Rider le rappelle dans son livre Modernité viennoise et crises de l’identité : « Rien de plus solidement et irrévocablement fixée, en apparence, que l’identité sexuelle qui faisait dire à Freud lui-même : ‘L’anatomie, c’est le destin pour paraphraser la formule de Napoléon’ ».
Deux options seront donc retenues par le sujet moderne en crise : soit rester en « disponibilité » identificatoire (« refusant les identifications hâtives », comme le dit Jacques Le Rider), soit tenter de sauver son identité par le biais d’une identification à des causes extérieures que sont « les rôles sociaux ou les causes idéologiques ». ³
Tout comme du temps de la modernité viennoise de l’époque 1900, la jeunesse occidentale, en pleine crise identitaire du fait de cette modernité même, souffre de «la crise des vieilles certitudes concernant la différence masculin/féminin et Juif/non-Juif » (Jacques Le Rider).
Tout ceci est d’une brûlante actualité !
Le Rider rappelle, et cela fait aussi écho aujourd’hui à ce qui se passe dans nos sociétés occidentales, que chez Arthur Schnitzler, « la femme et le Juif se partagent le rôle difficile et parfois tragique de héros et victimes de la modernité ». En effet, le politique fait semblant de lutter contre l’antisémitisme tout en laissant ce fléau se répandre (voire en l’encourageant), tout comme la gynémagogie (Derrida) règne sous couvert de la défense des droits des femmes. Le Juif et la Femme sont les seules catégories de personnes qui aujourd’hui doivent réfléchir à leur façon d’apparaître dans l’espace public pour ne pas être agressées. Leur combat est celui de la modernité (combat d’émancipation) tout en étant toujours les victimes de cette dernière.
L’angoisse face à la rationalité scientifique et technique 
Aujourd’hui, tout comme dans la Vienne des années 1900, le doute vis-à-vis du « progrès guidé par la rationalité scientifique et technique » habite de plus en plus de monde. Nous pouvons dire que la dialectique attirance-pour-le progrès-technologique et peur le concernant ne trouve pas sa synthèse dans la psyché de notre temps.
Nous utilisons l’IA, et en même temps, nous nous demandons ce qui va advenir de nos sociétés dirigées par des algorithmes et des robots : perte d’identité même de l’humain en tant que tel, dystopie « transhumaniste » que l’on peut faire remonter au XVIIIe siècle quand La Mettrie écrivait son Homme-machine. Le refus de l’humain-en-nous fait de plus en plus d’« adeptes ». Des gens « sérieux », des scientifiques, des grands créateurs d’entreprises nous parlent d’en finir avec la mort grâce à la technologie divinisée.
Face à ces questions où l’identité humaine même est remise en cause, les sociétés veulent se défendre comme un corps attaqué par un virus.
L’antisémitisme ou le méta-récit fallacieux de l’ « explication du Mal »
Il faut d’abord trouver quelqu’un à qui s’en prendre, car le problème ne peut rester sans cause ; ce qui nous fait dire que le besoin de métaphysique est ancré en chacun de nous.
Il existe un peuple qui depuis le début de son histoire a été révolutionnaire. Comme le rappelle l’historienne et philosophe Denise Bonant, la croyance en un seul Dieu (monothéisme), la création d’un jour de repos dans la semaine tant pour les hommes que pour les animaux (le Chabbat), et enfin l’idée d’une téléologie messianique ont bouleversé l’Occident et une grande partie de l’Orient. C’est le peuple juif, messager de Dieu, voire interprète du Dieu-Un, qui a porté ces révolutions dans la pensée et dans l’âme de plusieurs civilisations. Le peuple Juif a apporté plus que tout autre peuple ce sens du progrès, qu’il soit technique, social ou même sociétal.
Nous pouvons dire que l’antisémitisme est un grand récit – qui pourrait presque s’apparenter au métarécit des métarécits – dans lequel la figure du Juif devient le « signifiant à tout faire » (expression qu’utilisait Lacan pour parler des phobies. Ne parle-t-on pas de judéophobie ?) : l’antisémite explique et interprète donc le Mal à travers la figure du Juif considéré comme cause de tous les problèmes les plus graves de la planète : explication universelle…
Chaque période est moderne par définition, mais le concept de modernité sous-entend instinctivement souvent une rupture au cœur de la rationalité cognitive et axiologique.
De nombreux livres ont été écrits sur le thème des Juifs et de la modernité, au sens où le Juif incarnerait cette dernière. Dans Le Siècle juif, Yuri Slezkine écrit : «  » L’Âge moderne est l’Âge des Juifs, et le XXe siècle est le Siècle des Juifs. La modernité signifie que chacun d’entre nous devient humain, mobile, éduqué, professionnellement flexible. […] En d’autres termes, la modernité, c’est le fait que nous sommes tous devenus juifs. « 
Auschwitz ou l’essence du non-sens et du modernisme
Oui, mais ce siècle de la modernité juive fut celui où la Shoah et donc Auschwitz (que Lyotard nomme l’événement car « on arrive pas à établir son sens ») advinrent.
Les bouleversements de la vision du monde avec Einstein, Freud, et avant eux Marx, le capitalisme et la finance (attribués prétendument à l’esprit juif) rentrèrent en collision avec les traditions qui se virent « dépassées ». Pour ne parler que de l’IA, la première Intelligence artificielle disponible pour le grand public, ChatGPT, fut créée par un Juif du nom de Sam Altman, et parmi les pères fondateurs de l’Intelligence artificielle se trouvent des scientifiques juifs tels que Herbert A. Simon (lauréat du Prix Nobel et Prix Turing en 1975) ou encore Marvin Minsky…
Dès lors, le Juif devient l’agent (négatif bien sûr !), comme on le voit chez le philosophe nazi Heidegger, de la modernité technicienne (« esprit de calcul » du Juif… poncif antisémite).
Heidegger est un exemple de ce qui faisait dire à Pierre Bourdieu (avant évidemment la connaissance – entre autres – des Cahiers noirs publiés douze ans après sa mort) que la pensée de Heidegger est « un équivalent structural dans l’ordre « philosophique » de la « révolution conservatrice », dont le nazisme représente une autre manifestation ». ⁴
Personnellement, je ne pense pas du tout que le nazisme se soit appuyé principalement sur le conservatisme. Le nazisme était hanté par, si ce n’est la modernité, le modernisme. Tout comme le mouvement futuriste de Marinetti était lié au mouvement fasciste, le nazisme portait la mystique du modernisme technique, politique et culturel (cinéma, propagande, industrie…) tout en en se voulant un retour à l’antimodernité de l’Antiquité (sur le plan esthétique, et même sur celui des mœurs au sein même du parti nazi, où, paradoxe, modernité et antimodernité se retrouvèrent confondues).
L’idée et la réalisation du parti nazi – dont était membre Martin Heidegger – de créer des usines de mort où exterminer les Juifs relèvent pourtant de la façon la plus extrême et brutale de l’essence de la modernité technique que le philosophe de la Forêt noire stigmatisait en accusant très paradoxalement les Juifs d’en être les agents. La projection (au sens psychanalytique du terme) a toujours été un facteur essentiel de re-présentation chez l’antisémite !
La dialectique de l’identité juive 
Pourtant, le Juif possède à la fois cette identité ontologique ancrée en lui et cette capacité dont parlait Nietzsche à se faire « comédien » (tout comme la femme, écrivait-il aussi…), c’est-à-dire « expert en simulation » (Gai savoir, 361). Cette capacité d’adaptation que possède le Juif n’est rien d’autre qu’un moyen engendré par l’instinct de survie que les Juifs durent développer pour ne pas mourir.
Et, c’est là que le bât blesse pour l’antisémite : « comment reconnaître un Juif » a toujours été la question des ennemis de ce peuple depuis au moins le Moyen-âge jusqu’à aujourd’hui. Si le Juif était un « asiatique apatride » (Heidegger parlait « d’absence de sol » Bodenlosigkeit ) comme l’exprimait – entre autres – l’idéologue en chef du nazisme, Alfred Rosenberg, il est aujourd’hui reproché au Juif l’exact opposé : le Juif est haï car défini comme d’origine européenne et nationaliste. Nous voyons bien que c’est l’antisémite qui est perturbé et instable, et non le Juif.
La modernité qui avait mis en avant les valeurs de l’État-nation et du patriotisme, s’est reconstruite dans la sphère dite à tort « progressiste » comme « antifrontièriste » et antipatriotique . Le problème est qu‘une partie des nouveaux nationalistes ou identitaires qui reprennent du poil de bête aux États-Unis et en Europe considèrent les Juifs de la même manière que les nazis.
Nous voyons bien qu’au sein de cette crise identitaire, symptôme de cette modernité décrite par Baudelaire comme « transitoire, fugiti(ve), et contingent(e) », le Juif se trouve honni car il oscille entre tradition plurimillénaire et modernité.  Il est le paradigme du « Zeit » au sens phénoménologique. Comme l’expliquait Jean-François Lyotard : « Il est clair que le passé est comme noèse un « maintenant » en même temps qu’un «ne plus » comme noème, l’avenir un « maintenant » en même temps qu’un «pas encore » (…) . »⁵
Le Juif est temporalité, comme l’écrivait Edmond Jabès : « À l’âge déclaré d’un juif, il faut toujours ajouter cinq mille ans. »
Nous renouons donc avec les métarécits, symboles la modernité, et notre époque est de nouveau traversée par des idéologies qui par définition sont totalisantes et veulent expliquer le monde au travers d’un prisme unidimensionnel.
Le Juif est ce fugitif (à tous les sens du terme), symbole de modernité (Baudelaire) qui perturbe l’idée de la pensée grecque du  temps conçu sans commencement ni fin, cyclique et absolu. Le Judaïsme est une dialectique sans synthèse possible entre universalisme et particularisme. Le Juif dérange aussi l’indentitarisme tout en vivant – comme nous l’avons dit supra – sur la ligne de crête identificatoire (il est le Juif re-connaissable et à la fois celui qu’il faut « marquer » (horreur absolue) pour le reconnaître).
Les Juifs sont donc bien les fameux « canaris dans la mine » quand les crises de la modernité et de l’identité ressurgissent, et cela n’augure jamais rien de bon…
Frédéric Sroussi
¹ Jacques Le Rider. Modernité viennoise et crises de l’identité. Quadrige/Presses Universitaires de France.
² Friedrich Nietzsche. Le crépuscule des idoles. Leipzig Editions. 1888.
³Jacques Le Rider. Modernité viennoise et crises de l’identité. Quadrige/Presses Universitaires de France.
⁴ Pierre Bourdieu, L’ontologie politique de Martin Heidegger 
⁵ Jean-François Lyotard, La Phénoménologie 
⁶ Éric Branca, Les entretiens oubliés d’Hitler 1923-1940 
à propos de l'auteur
​Frédéric Sroussi est journaliste et essayiste. Il a collaboré, entre autres, au Journal du Parlement français, à l'édition française du Jerusalem Post, à la revue de l'Instituto Centroamericano de Prospectiva e Investigación (ICAPI), à la revue France-Israël Information, à Front Populaire, Tribune Juive et Atlantico. Il est aussi l'auteur de trois essais dont un ouvrage collectif pour les éditions du Centre Pompidou de Paris.
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