Il y a des moments où tout semble se brouiller. Comme des photographies qui voileraient la réalité de ce que l’on croit voir et masqueraient des événements, des regards captés sans la compétence de pouvoir les interpréter. On distinguera en cela la valeur du temps. Nous sommes toujours les contemporains d’une ou plusieurs périodes qui se succèdent et ne prennent leur véritable mesure que sur un temps long, tant elles sont faites de sens multiples et, le plus souvent, inattendues.

Chaque génération a ses visionnaires. Il appartient aux « conseils, conseillers, aujourd’hui consultants ou coaches » d’intuiter, d’anticiper, de prévoir les événements.

D’autres ont la tâche, tout aussi ingrate et tâtonnante, d’interpréter les « signes des temps », les occurrences historiques, les faits réels ou supposés, bien au-delà de l’époque à laquelle ils se sont produits.

Ainsi, le Talmud insiste, de manière perspicace, sur le fait que la génération de la Shoah ne peut s’arroger une vraie compréhension d’une situation apparemment sans précédent : le Rouleau d’Esther avertit chaque génération d’un danger un peu légendaire qui s’est matérialisé, au long des siècles de lente maturation morbide, par étapes distinctes au cours du 20ème siècle (génocides des Herreros et Nama par les Allemands en 1904, des Arméniens, Assyriens et Chrétiens orientaux, Grecs pontins en 1915, Holodomor ou meurtres en masse en Ukraine [poli-ethniques et visant pourtant l’entité ukrainienne] en 1932) – des exemples pour rester sur des faits antérieurs à la dernière guerre mondiale.

Il faut être patient. Certains sont persuadés que le temps est « court » (J. Taanit III, 66d, 1 Corinthiens 7, 29). L’expérience sémitique repose sur cette appréciation de la longueur des jours, le respect et la perception de cette durée – qu’elle soit longue ou brève – qui s’étend dans l’espace géographique, culturel et stratégique, la mémoire verbale, donc psychologique. Cela conduit à utiliser des formes très diverses pour comprendre le sens ou le non-sens d’une époque.

Il convient alors d’ajouter une autre dimension : il faut alors savoir utiliser de manière sensée et efficace l’intelligence à mettre en perspective une lecture cohérente de contextes variés et proposer des synthèses claires.

Un simple exemple : les flux migratoires causés par des évolutions politiques ou économiques ont été largement expliqués et « anticipés » à la fin de la deuxième guerre mondiale. Elle a conduit à des vagues humaines, décuplées par le perfectionnement des techniques de communications – des réfugiés, des personnes déplacées (Displaced Persons), des migrants économiques.

Ces marées humaines ont été largement prévues depuis des décennies par le Haut Comité pour les Réfugiés des Nations Unies, mais aussi par tous les organismes qui surveillaient les évolutions démographiques liées aux mouvements nationaux et internationaux (Caritas Internationalis, Joint, HIACE, L’Agence Juive).

Dès la fin de la guerre du Viet-Nam, l’accueil de réfugiés politiques et économiques prenaient le relais de l’assistance aux Personnes Déplacées au cours du dernier conflit mondial.

A y regarder les cartes du monde de 1945 à 1975, les flux migratoires ont été intenses, marqués par des scissions idéologiques. Il semblait alors que les principes d’accueil, de droit d’asile avaient plus d’impact pour résoudre les problèmes que la sélection ethnique, nationale et territoriale.

Les 19 premières années du 20ème siècle avaient conduit à l’élaboration de systèmes de conquêtes en proie à un processus d’auto-destruction.

Les élans coloniaux se sont progressivement heurtés à la tentation économique de puissance technologique et industrielle en plein essor. Le pétrole coulant à flots dans tout le Proche et le Moyen-Orient, l’éveil des Nations suite sans fin de 1848, la découverte de nouvelles terres d’expansion (Etats-Unis, Canada, Amérique Latine, Afrique australe, Australie) et l’exploitation de territoires de vénérables cultures ancestrales (Chine, Tibet, Mongolie, Inde, Indochine) ont produit soumis à de forts déplacements de populations enferrées dans des zones étroites (à l’intérieur de l’Indochine, de l’Afrique, de l’Europe centrale et orientale).

Dès les années 1950, les soviétologues avaient clairement anticipé la chute à venir du système communiste tel qu’il s’était produit quarante ans plus tard en Europe. Il y allait d’un sens de l’histoire traversant les siècles et révélant certaines cohérences de l’expérience spécifique à l’altérité humaine.

Prenons le cas de la famille Obolensky, directement liée à Rourik, le premier prince de la Rus de Kiev, ancêtre de la noblesse russe liée par le sang à Saint Louis de France. En 1925, à Paris, ces aristocrates russes avaient choisi différentes orientations tout en préservant leur fidélité à la Sainte Russie.

Le prêtre Sergey Obolensky (1909-1992) se tourna vers le catholicisme, devint prêtre catholique russe après des Etudes à Rome. Il enseigna au Centre d’Etudes Slaves Jésuite de Meudon consacré à l’héritage du byzantinisme russe.  Puis, installé à Rome, il devint l’un des spécialistes les plus écoutés sur l’évolution du monde soviétique, conseiller spécial près de l’OTAN et des organismes internationaux. Ses cours étaient d’une extraordinaire clarté quadrilingue. On lui doit les traductions et interprétations les plus fines des correspondances entre Joseph Staline, Winston Churchill et Franklin Roosevelt qui ont décidé du sort du monde tel que celui-ci se poursuit par des mutations minimalistes.

Dans le même temps, un autre prince, Dimitri Obolensky (1918-2001), chrétien orthodoxe de la tradition russe, descendant de Saint Vladimir de Kiev, devint à Cambridge puis Oxford, l’un des experts les plus consultés sur les Etudes slaves et l’histoire des Balkans au Moyen-Age, les mouvements sectaires. Ses ouvrages et enseignements sur « The Byzantine Commonwealth », « les Bogomiles et la tentation néo-manichéenne dans les Balkans »  ont permis d’observer des mouvements de pensées invariants dont nous voyons aujourd’hui l’influence dans la quête de l’identité culturelle et spirituelle.

Je prends à dessein l’exemple de cette famille qui appartient à l’histoire de la Russie. Elle s’efface et perdure sans s’imposer, réapparaît à des moments-clefs des évolutions politiques et économiques. Dimitri Obolensky fut nommé membre du « sobor/собор » (concile) de l’Eglise orthodoxe russe et assista, en 1988, à Kiev, aux festivités du millénaire du Baptême de la Rus’ (Russie) de Kiev.

Ces deux descendants et héritiers de l’histoire qui plongent au plus profond de l’identité européenne et russe ont pressenti les changements fondamentaux auxquels nous assistons et participons bon gré mal gré. Ils furent eux-mêmes soumis à cette dynamique de l’exil et de la possibilité du retour au pays d’origine. Cela peut inciter à la réflexion pour l’après-demain des tragédies que nous vivons en ce moment. Leurs travaux semblent actuellement sous le boisseau alors qu’ils témoignent d’une fraîcheur par leur intuitu personæ et des descriptions précises de mouvements invariants.

Nous assistons – souvent bouche bée et sans coup férir – à une lame profonde d’invasions concomittantes qui convergent dans les projets et la souplesse des mobilités, l’agilité à concevoir des bifurcations.

En soi, cette « invasion » ne fait que commencer tout en achevant un travail qui fut seulement entretenu par le Traité de Versailles en 1919 et Yalta en 1945.

Les Displaced Persons de 1945 se sont progressivement  transformées en ces nations reclassées géographiquement selon un processus dit de « nettoyage ou purification ethnique », au fond assez proche – quoi qu’on en pense – de l’idéologie véhiculée par les nazis. Sarajevo en a été le signe après l’éclatement de la Yougoslavie, les meurtres insensés, les expulsions haineuses (Serbes, Bosniaques, catholiques-orthodoxes-musulmans et l’évacuation des Juifs présents depuis 500 ans dans la région).

Ces « nouvelles invasions » sont marquées par des supports modernes dont les techniques ne sont elles-mêmes qu’au stade de balbutiements : internet, localisation électronique ou d’autres systèmes satellitaires qui sont d’emblée planétaires. Il a fallu plus de 80 ans pour que le WIFI – technique simple et même basique – soit exploité à l’échelle mondiale.

On peut parler, sans exagération, d’une « nouvelle coranisation » de l’Islam (comme on parle de nouvelle Evangélisation dans le catholicisme) dont le principe du Hadj ne fait que prendre son essor universel en dehors des zones traditionnelles qui se déploient comme des bandes larges » du Maroc au Pakistan puis l’Indonésie.

Le principe des « nouvelles invasions » allie la réalité virtuelle – qui dépasse la localisation – aux mouvements de plus en plus puissants d’êtres humains en marche à travers les formes les plus diverses de paysages géographiques (mers, terres, déserts).

Pour l’Islam, la conquête interrompue à Roncevaux (732), l’expulsion des musulmans d’Espagne (1492) ou la résistance européenne aux portes de Vienne (Autriche) en 1683 amènent les héritiers des colonisateurs d’hier à affronter un combat culturel et théologique qui s’incarne autrement que dans des attentats terroristes sur tous les continents qui ne constituent que la partie immergée d’une mutation bien plus profonde.

Dans le même temps, les séismes identitaires ont fait pression sur les Juifs, impulsant leur éradication de la péninsule ibérique hispano-portugaise, d’Europe latine, germanique et slave après les hémorragies successives depuis 1492 jusqu’à 1945, la chute du communisme pour l’empire des terres russes et slaves (1988-1991). On peut aussi parler d’une sorte de « nouvelle invasion » – en tant que mouvement important – vers l’Etat d’Israël dès 1880, d’abord par petites touches, puis par vagues qui « rassemble les exilés à Sion et Jérusalem » à partir des quatre points du globe.

On retourne alors aux fondamentaux de la pensée et de l’existence humaines. C’est gênant, « itching » dit-on en anglais. En ce moment, le Proche-Orient – un peu plus avec l’Afghanistan – se précipite sur l’Europe prétendument riche, généreuse, chrétienne et communautairement unifiante.

L’Allemagne irrite, dérange par son dynamisme indéniable, sa réunification réelle. On oublie trop qu’elle reste amputée, oui, amputée d’une mémoire toujours vive pour ses citoyens : l’Allemagne a perdu la Prusse, la Poméranie et la Silésie. Dantzig et Memel ne sont pas mortes, sûrement pas des enclaves post-soviétiques de la Fédération de Russie. On parle du moignon oriental arraché subrepticement à l’Ukraine (Donbass, Lougansk et la Crimée). Il faut veiller à ne pas prendre ses volontés de puissances pour des révélations divines. Les fractures historiques ont un sens qui dépassent le contre-sens de nos discernements.

C’est ce que nous voyons dans le Croissant Fertile. Prenons le cas de la Syrie, de la Jordanie et de l’Irak face à une menace « présumée » de l’Etat Islamique. C’est désormais le Liban qui est la cible prochaine du Daesh.

La Syrie n’existe plus vraiment. Il reste un tyran, certes. Mais les jeux sont faits, à plus ou moins brève échéance. Le Liban aux dix-sept confessions religieuses, pays miraculé des conflits parmi les plus sanglants de l’histoire proche-orientale est aujourd’hui ingouvernable, encerclé par toutes les factions chrétiennes et musulmanes, le Hezbollah fragilisé.

L’Etat Islamique est apparu en 2014 et il a combattu, dès le mois de juin, dans les régions orientales peu peuplées de la Syrie. Daesh a mis au point une tactique simple qui consiste à encercler les cités les plus difficiles à conquérir, telles Dir-a-Zur. Il y parvient, en tout lieu, en bloquant les sites visés qui ne peuvent être approvisionnés par voie terrestre. Cette technique assure des pertes minimales en hommes tout en garantissant une sorte de victoire psychologique sur les ennemis. 

Ce blocage tactique a ainsi permis, jusqu’à maintenant, d’interrompre le vaste trafic de livraison de biens de consommation et des produits de guerre par camions qui sillonnent traditionnellement les routes reliant la Syrie à l’Irak, et se poursuivent sur la Jordanie et le Sud vers Akaba et l’Arabie Saoudite ou la Turquie vers le nord. L’état embryonnaire du Kurdistan introduit une nouvelle donne stratégique.

Le Liban était le seul pays, jusqu’à cette dernière semaine, dont les postes frontaliers restaient sous le contrôle du gouvernement syrien du président Bachar El Assad. L’Etat Islamique a entouré Al-Qousayr, envahi les positions du Hezbollah, isolé Damas, prit le contrôle des zones alaouites contraignant, pour la première fois, le Hezbollah à un repli significatif. Pendant des années, le Hezbollah avait voulu se maintenir au Liban. Aujourd’hui, il a permis aux rebelles sunnites et à l’Etat Islamique d’ouvrir largement une brèche sur le Liban, sans protéger les chiites dont il garantit la protection.

On assiste, de fait, à une fragilisation de plus en plus précise, des populations chiites, ce qui alerte les gouvernements russe et iranien. Téhéran commence à percevoir des menaces d’infiltration de groupes proches de Daesh qui s’affirment en Iran tandis que la Fédération de Russie fait face sotto voce et en solo, de manière passée sous silence, à de vraies pressions de la part des mouvements islamiques.

En Russie, ceci s’explique par la pénétration de vagues migratoires qui transitent vers les grandes villes depuis la chute de l’Union Soviétique et l’indépendance des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale traditionnellement musulmanes (Turkménie, Kyrghizie).

En 2007, les organisations spécialisées dans les mouvements migratoires alertaient sur la « troisième invasion », tandis qu’en Israël, le Professeur Raphael Israeli soulignait l’importance de la mobilité contemporaine, le « dawa » islamique qui s’appuie de manière subtile sur les migrations familiales. [1]

Dans ce contexte, il est illusoire de croire que l’Iran se déciderait à arrêter et détruire l’Etat Islamique. Apparemment, la question ne se pose pas à la lecture des communiqués et des accords qui se dessinent face à une chimère de résistance. Les Lieux Saints du Proche-Orient servent de mirages pour des nations égarées en elles-mêmes.

Deux faits intéressants se sont produits cette semaine. En passant la frontière syrienne, le Jihad islamique s’est emparé d’armes chimiques et en a fait usage pour la première fois. Des attaques au gaz de chlore dans la région d’Alep, détectées parce que les attaques ont tué des membres de Daesh.

En revanche, cette nouvelle tactique de guerre chimique avait été expérimentée par des groupes affiliés à l’Etat Islamique, voici un mois, à Pristina, la capitale du Kosovo. Le but était de faire exploser des barils de poison dans la capitale de cette petite « république » à peine reconnue internationalement. Cette action avait pu être déjouée de justesse, précisément dans l’un de ces territoires les plus démunis qui sont traversés par les vagues actuelles de migrants.

La seconde alerte concerne la règle de conduite assassine de Daesh qui tente d’imposer le « mariage jihadiste » à ses soldats. Les médias islamistes ont mis en garde contre la propagation du Sida qui aurait touché 16 combattants.

Tous ces faits montrent que nous ne sommes qu’au début d’une attaque basée sur un ancien désir de conquête, dans un territoire qui est aujourd’hui planétaire et alterne entre une condensation compactée (renouveau et retour du peuple juif dans un état hébreu indépendant, cohérent et aux dimensions universelles) et l’expansion vaste de transhumances migratoires dues à des persécutions, des typismes ou la sélection ethnique.

Il faut compter dès maintenant sur les flux de réfugiés « écologiques » dus à l’évolution rapide des conditions climatiques dont nous n’avons pas encore pris la mesure malgré des alertes à répétition depuis des décennies.

A cet égard, l’Etat d’Israël tient une place et joue un rôle novateur, inédit, prophétique dont, curieusement, le pays et sa société composite n’ont pas vraiment pris conscience. Cette conscience échappe de manière assez grave et troublante, aux nations extérieures, aux Eglises et structures religieuses présentes depuis des siècles dans un Proche-Orient qui reprend le fil de ses destinées.

יום ה’ מבורך און א שיינעם דאנערשטיק י »ב דאלול בשנת שמיטה תשע״ה – Jeudi 27\14 of août, 2015/7523 – Dhul-Qi’dah 12, 1436.

[1] Raphaël Israeli, « Islamikaze » (Vent de l’Islam),  2004 ; Vallentine Mitchell « The Third Islamic Invasion Of Europe » (2007).