« Je n’ai pas honte de dire, dussé-je m’exposer au ridicule, ce faisant, que dès lors que j’aurai assisté à la rédemption des Juifs, de mon peuple, mon vœu sera d’assister aussi à celle des Africains. » Theodore Herzl (cité par Golda Meir)

« Quand vous entendez dire du mal des juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. » (Citation popularisée par Frantz Fanon, mais qui lui aurait été dite par Joseph Henri, son professeur de philosophie. Certaines sources citent également Césaire comme l’ayant dit, d’autres que Fanon aurait dits cela a Sartre.)

Lors du vingtième anniversaire du Génocide Rwandais, ça n’est pas le Musée du Quai Branly qui a proposé une exposition, mais bien le Mémorial de la Shoah qui a proposé de revenir sur ce crime.

Ça n’a semblé posé de problème a personne, et la pertinence de créer le parallèle entre ces deux crimes contre l’humanité révèle une perceptivité qui semble manquer a bon nombre d’organisations du milieu associatif.

Le CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France) et le CREFOM (Conseil Représentatif des Français d’Outre-Mer) ont récemment annoncé leur collaboration dans la mémoire de l’esclavage et de la shoah, dans le but de combattre le racisme et l’antisémitisme, de manière conjointe.

Et pourtant une partie du milieu associatif (noir en particulier) en France crie au scandale, à l’amalgame, à la supercherie politique.

En effet pourquoi ce CREFOM nouvellement créé, et non le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires de France) ? Pourquoi est-ce que l’esclavage et la shoah seraient perçus de la même façon ?

Ce sont des questions pertinentes, tentons d’y répondre :

Le CRAN représente les associations de « noirs » en France, le CRAN n’est pas représentatif de l’outre-mer, dont la réalité n’est pas la même que celle des associations noires, qui peuvent être autant des sénégalaises que tanzaniennes, que tout simplement de gens noirs français sans association ethnique ou nationale particulière.

Le fait que le CRAN représente le milieu associatif noir en France, et se fait le porte-parole de la communauté noire au sens large n’en fait pas le représentant des descendants d’esclaves, ou de la communauté afro-caribéenne, ou de l’océan indien en particulier.

La réalité des Caraïbes de la Réunion, de la Guyane, n’est pas qu’une réalité noire, mais multiculturelle, noire, libanaise, blanche et asiatique. Il semble que le milieu associatif dans son indignation oublie que bien que l’esclavage et la colonisation sont aux cœurs de l’identité outre-mer française, à l’heure d’aujourd’hui on parle de représentation multicommunautaire. Le CREFOM n’est pas une équivalence étatique du collectif associatif qu’est le CRAN.

Il est également vrai que le milieu associatif a tendance à se tirer dans les pattes, et que les gens pensent plus volontiers a Admiral T que a M. Patrick Karam quand il s’agit des caraïbes mais c’est bien cela le sujet, les caraïbes sont plus que le raggamuffin, et l’outre-mer est plus que les caraïbes.

D’autant que l’Article 1 des codes noirs à ce sujet est plus que clair :

Article 1 :

Voulons que l’Édit du feu roi de glorieuse mémoire, notre très honoré seigneur et père, du 23 avril 1615, soit exécuté dans nos îles ; se faisant, enjoignons à tous nos officiers de chasser de nos dites îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d’en sortir dans trois mois à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens.

Quand Isaac sauve Regis et Joel dans le film Case Départ, il leur rappelle que les Juifs sont appelé les Négres d’Europe, compte tenu que le premier Article des Codes Noirs supposés régir la vie des esclaves soit entièrement consacré aux juifs, on ne s’en étonne pas particulièrement.

Regardez cette scene, elle et en dit long sur les petits conflits, les rivalités et leur relativité absolue.

Les deux noirs s’étonnent que le juif les sauve, le juif lui ne comprends pas leur étonnement, et le jeune multirécidiviste colérique s’en prend à son sauveur pour le conflit israélo-palestinien quatre cents ans plus tard.

Et au cœur de leur engueulade surréelle et anachronique la même question que celle qui divise la mémoire noire vs la mémoire juive : C’est nous qui avons le plus souffert !

Et alors ?

Les juifs ont souffert l’Holocauste et les noirs l’Esclavage, les palestiniens la Naqba, et les arméniens aux mains des Ottomans. Les tribus originales des Amériques ont pratiquement disparu de la surface et je ne les vois pas manifester pour me rappeler que c’est a eu qu’on en doit le plus, mais c’est normal aussi il n’en reste plus beaucoup, et leur histoire est réduite a Thanksgiving, Pocahontas et les Washington Redskins, dont le nom même est une insulte et une moquerie.

Tout le monde veut dans ce monde globalisé a grand coups de Superbowl, rappeler leur douleur, leur souffrance, dire au monde moi aussi j’ai existé parce que j’ai eu mal.

On peut difficilement reprocher aux gens de vouloir faire la lumière sur les injustices qui leur ont été faites, et que leurs communautés soient représentées et puissent jouir des mêmes droits et de représentation, surtout lorsqu’elles sont minoritaires ; et lorsqu’en France on passe des semaines sur Henri IV, mais deux heures sur la Colonisation qui a touché toute la planète, et qui a permis à la France ce qu’elle est aujourd’hui on comprend bien que le devoir de mémoire est quelque chose d’essentiel, mais il devient contreproductif lorsque compétitif.

Le Front National nous bombarde de posters blonds aux yeux bleus hurlant à qui veut l’entendre : On est chez nous !

Oui mais nous aussi, et c’est bien là le problème. Mon grand-père est de Saint Louis du Sénégal, prisonnier de guerre et tirailleur, mais je ne suis pas chez moi ? Merci Madame le Pen mais ma famille s’est battue pour ce pays, et ce sans torturer d’Algériens.

Se noyer dans sa souffrance est une faiblesse, reconnaitre sa souffrance dans celle des autres est une force.

Cette tentative de rapprocher les communautés par le CRIF et le CREFOM ne peut qu’être saluée comme un pas positif dans la compréhension de ce qui fait l’humanité, et de ce qui fait la France, un pays dont les impacts sont divers, dont les communautés sont multiples et dont la responsabilité historique doit être enseignée universellement.

Qui plus est, il ne s’agit pas simplement d’évoquer le souvenir mais de le placer dans un contexte dynamique de lutte contre le racisme et l’antisémitisme du quotidien.

L’identité Française, collective et nationale, passe aussi par là.