Invite à l’adresse des « vrais » juifs

« Maudit celui qui fausse le droit de l’étranger, de l’orphelin ou de la veuve ! Et tout le peuple dira amen » est-il écrit dans la Paracha Ki Tavo (Deutéronome, 27,19) que nous avons entendue et commentée ce chabbat.

A ceux qui ont voulu rappeler ces jours-ci la nécessité de secourir et d’accueillir les réfugiés syriens et autres, c’est-à-dire de ne pas fausser leur droit, le peuple – ou du moins une partie du peuple plus que significative et surtout ultra-présente sur les réseaux sociaux – a cependant plutôt répondu par des invectives, des insultes, quand ce n’était pas par des menaces physiques.

Comme d’autres contributeurs de Times of Israël, l’auteur de ces lignes a eu droit à quelques remarques dépourvues de nuance. « Gros antisémite » et « sombre crétin » furent parmi les plus aimables, entre soupçons d’une franche complicité avec un prétendu humoriste plusieurs fois condamné par la justice française pour incitation à la haine raciale et soupçons de vouloir nier l’existence de la Shoah. Qu’on se rassure, un individu normalement constitué survit en règle générale aux injures.

Moins rassurant est l’état d’esprit des « vrais » juifs qui se croient autorisés à parler – ou plutôt éructer ! – au nom de la communauté pour appeler au refoulement d’enfants arabes risquant la noyade sous prétexte « qu’ils nous ont chassé d’Afrique du nord », « qu’ils sont musulmans », qu’ils « détestent les juifs ».

Tout à leur fureur les susdits en vont même jusqu’à s’en prendre aussi, dans leurs commentaires, à l’humanisme du président de l’Etat d’Israël ou du grand rabbin de France.

Certes, les réseaux sociaux ne facilitent ni les échanges d’idées contradictoires ni l’écoute de l’autre. Emmanuel Levinas avait raison : il manque ici le visage de cet autre. C’est ce qui fait la limite des Facebook et compagnie, instruments du narcissisme des individus modernes qui s’y croit en d’autant plus de grands penseurs qu’ils ne se rendent sur ces réseaux, où tout ça vaut sans nulle autorité intellectuelle pour imposer la moindre norme, que pour nous asséner qu’ils ont raison et que leurs contradicteurs sont donc forcément des imbéciles (comme l’affirmait avec aplomb le douanier de Fernand Raynaud : « lorsque quelqu’un s’exprime et que l’on comprend pas ce qu’il dit, c’est qu’il est bête ! »)

Il n’en demeure pas moins qu’à lire des propos si peu attentionnés pour des hommes, des femmes et des enfants qui ne rêvent de l’Europe ni pour y exterminer les juifs ni pour y abuser des transferts sociaux mais simplement pour sauver leur existence, à subir cette logorrhée qui renvoie comme en miroir – c’est un comble ! – aux propos antisémites des années noires, on se surprend à se demander ce qu’il est demeuré dans certains esprits de la tradition juive.

Une tradition – et cela qu’on soit croyant ou non, chomer chabbat ou mécréant – reçue en héritage et qui affirme que tous les hommes descendent d’un seul couple pour que personne ne puisse se croire supérieur aux autres, qu’Abraham s’est fait enterrer à Hébron dans le caveau d’Adam et Eve pour affirmer l’universalité de son message, que la Torah a été donnée dans le désert pour que personne ne puisse la revendiquer à des fins exclusives. Une tradition encore qui a si souvent fait des juifs les révolutionnaires qui ont amélioré le monde, surtout depuis les émancipations.

Se peut-il que tout cela soit désormais perdu ? Se peut-il que les antisémites, à force de s’attaquer aux juifs, aient réussi à nous normaliser, à nous rendre aussi mauvais qu’eux ? Se peut-il que l’antisémitisme ait ainsi remporté la partie et que sa victoire s’exprime dans les vociférations des « vrais » juifs contre le rabbin Daniel Fahri ou Eric Gozlan, dont les écrits sont pourtant fidèles à l’esprit du judaïsme au cours des siècles ?

On veut croire que la peur est mauvaise conseillère et qu’un effort de pédagogie est encore possible pour faire revenir à nous nos injurieurs, qui, à leurs corps défendants, sont en quelque sorte le cinquième enfant de Pessah, celui dont on ne parle pas parce qu’il est trop lointain (mais que nous attendons quand même), trop sécularisé par son comportement nous disent les sages, et en l’occurrence plutôt trop sécularisé par son incompréhension de la Torah – car on peut aller entendre chaque semaine la Parachah à la synagogue sans rien n’y comprendre –

A eux tous, je dis que s’ils veulent me traiter d’imbécile ma vie quotidienne leur en offre de nombreuses occasions, et hélas avec raison, mais qu’il leur serait profitable de ne pas le faire lorsque je leur rappelle qu’il est écrit 37 fois dans la Torah qu’il faut aimer l’étranger.

A eux tous, je dis : frères et sœurs, revenez prendre possession de votre héritage, il nous est commun, et le monde dans l’état où il se trouve aujourd’hui en a plus que jamais besoin.

Shavoua tov à tous.