Quand les interlocuteurs de Leibowitz[i]  s’étonnaient de certaines de ses idées, celui-ci insistait pour dire qu’il n’avait jamais rien inventé ni rien trouvé d’original. Il aimait citer Goethe qui disait que « tout ce qui est sage a déjà été pensé : il faut seulement essayer de le penser encore une fois. » A propos du problème psycho-physique, il rappelait que deux mille quatre cent ans  avant lui, Aristote s’était déjà interrogé sur la question de savoir comment  l’esprit communiquait avec la matière.

Leibowitz pose donc dans son essai « Corps et Esprit » une question aussi vielle que la science, qui est celle de la dichotomie entre  esprit et matière, mais la manière dont il conduit sa réflexion sous-tend que son intime conviction est qu’au fond ce n’est pas une question scientifique.

Selon Spinoza le monde serait exclusivement déterminé par les lois de la nature. Le cosmos ne serait qu’une chaine de causalité, où tout, depuis le magma originel jusqu’à l’être humain, serait matériel, et que la conscience ne serait qu’une illusion. Le monde ne serait que le produit d’algorithmes résolus par des atomes se combinant sans fin, comme le pensait déjà Démocrite. Deux siècles plus tard Darwin avançait qu’il n’y avait aucune différence de nature entre les formes de vie les plus élémentaires et l’Homo Sapiens.

Descartes était d’avis que les hommes avaient une âme, mais que les animaux en étaient dépourvus, et n’étaient en quelque sorte que des robots naturels qui fonctionnaient sans rien éprouver. Il y a aujourd’hui un courant qui reprend l’idée de Descartes concernant les animaux pour l’étendre à l’homme, qui ne serait lui non plus rien d’autre qu’un robot naturel, la différence avec l’animal ne résidant que dans le degré de complexité. L’homme, tout comme l’animal, tout comme le monde végétal,  tout comme la matière inerte, ne serait qu’un agencement de matériaux, comme si le monde n’était qu’un jeu de Lego dont les pièces s’assembleraient et se désassembleraient selon un déterminisme absolu.

Leibowitz est d’avis que l’homme échappe au déterminisme grâce à son esprit. En tant que neurobiologiste il voit la pensée à l’œuvre au travers de l’activité cérébrale, mais constate que du point de vue scientifique ce phénomène est incompréhensible, puisque la pensée ne dégage aucun énergie et ne laisse aucune trace dans la matière. Il estime par conséquent que le siège de la pensée n’est pas le cerveau, celui-ci n’étant que le relais entre le corps et l’esprit.

La question psycho-physique est donc relative à cet échange entre le cerveau – ordinateur de l’organisme –  et la pensée,  entité immatérielle quel que soit l’angle d’où on la considère.

Leibowitz note qu’alors que dans l’univers tout se meut, rien ne « veut », excepté l’être humain. Celui-ci aurait une réflexivité lui permettant de transcender la nature, ce qui suppose un dualisme entre matière et esprit. La question psycho-physique soulève donc la seule question philosophique sérieuse, qui est celle du libre arbitre. Leibowitz croit que nous en disposons, même si c’est une réalité dont nous ne comprenons pas la nature.

Comme Leibowitz a pour principe de poursuivre ses raisonnements jusqu’à l’épuisement – et parfois jusqu’à l’absurde –  il finit par conclure que bien que la question psycho-physique soit pertinente, nous n’en connaîtrons jamais la réponse parce que cette quête aux confins de la science nous mène aux abords de la métaphysique.

Etymologiquement la métaphysique est une discipline qui traite de thèmes que l’on ne peut ranger parmi la physique. La métaphysique pose donc des problèmes par définition insolubles. La question est donc de savoir pourquoi l’homme se pose des questions insolubles. La réponse est que c’est une question métaphysique.

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[i] Décédé en 1994.  Professeur de biochimie, philosophie, neuropsychologie, chimie organique et neurologie. Erudit de la pensée juive, il fut rédacteur en chef de la première encyclopédie universelle en langue hébraïque.