Cela fait presque onze ans que je vais au mikvé, onze ans moins les grossesses, les suites d’accouchements. Onze ans qu’un jour par mois je suis nue devant une femme qui n’est ni médecin ni ma mère. Nue dans ma mince serviette devant une inconnue qui me presse de questions sur mes ongles, mes lentilles (je n’en porte pas), mes boucles d’oreille (je n’en ai pas), mes petites coupures. Nue devant une femme qui inspecte mon corps comme mon droit à l’existence.

Onze ans que le cheveu imaginaire sur mon dos lui donne automatiquement le droit de me toucher. Onze ans que je suis mal à l’aise, que je scrute le bassin en implorant que l’eau qui m’enveloppe me protège enfin du regard inquisiteur de la femme.

Mais la femme s’approche, et imperméable à l’ironie de la situation, me met sur la tête ma serviette pliée pour la bénédiction. Nue mais la tête couverte, les apparences sont sauves !

Onze ans que je suis énervée, stressée, irritable, avant, pendant et après le mikvé. Ce n’est rien de mentionner que ça a naturellement des influences sur notre couple.

Un jour, j’ai décidé que ça suffisait, que j’étais libre de mon corps.

La première fois, j’ai demandé à la femme d’arrêter de faire une enquête sur mes préparatifs. Elle a accepté mais ça n’a pas vraiment aidé.

La deuxième fois, j’ai fait comprendre à la femme que dans l’état de déshabillement dans lequel j’étais, je ne trouvais pas indispensable d’avoir la tête couverte pour faire une bénédiction. Elle aussi, a accepté, mais devinez quoi ? Ça n’a pas vraiment aidé…

La troisième fois, j’ai convenu que j’étais parfaitement capable de savoir si tous mes cheveux étaient dans l’eau ou pas et que je n’appuierai pas sur la sonnette pour appeler la femme. J’ai décidé que j’étais maitre de mon corps, que personne ne s’immiscerait plus dans cette pièce pour inspecter, vérifier, regarder, contrôler.

J’ai descendu les escaliers du bassin avec le sentiment que le temps s’arrêtait, et j’ai dit la bénédiction lentement, seule avec moi-même. J’ai plongé et soudain j’ai senti une énorme libération et une énorme émotion. Enfin je m’appartiens, mon corps est à moi, je vais au mikvé pour moi.

Quand je suis remontée, je pleurais.

Je ne vous raconte pas la sortie du mikvé, c’est trop long et ça mériterait un post à part. La suite n’a évidemment pas été aussi limpide et le soulagement ressenti cette fois-là est un moment trop rare.

Un jour par mois je me bats, moi et des centaines d’autres femmes pour avoir le droit de me tremper seule, pour le droit à l’intimité, pour le droit d’être l’unique responsable des commandements que je respecte.