Je sais que tu es pressé et que ta capacité d’écoute est limitée parce que tu es jeune.

On dit que tu es le nouveau James Dean des temps modernes. Tu veux vivre à cent à l’heure, avec ou sans BMW. Tu veux avoir ta minute de gloire, être connu. Tous les jeunes sont comme ça. Tu n’es pas différent, tu sais.

Tu estimes que ce que tu appelles «ton peuple» est agressé, ce qui est injuste. Tu vas agresser l’agresseur et ajouter l’injustice à l’injustice. Tu manques de respect à ta propre intelligence. Tous les jeunes sont comme ça. Tu n’es pas différent, tu sais.

Un homme manque toujours de respect à sa propre intelligence. Shakespeare disait déjà que «c’est un malheur du temps que les fous guident les aveugles.» (Le roi Lear)

Tu as besoin d’un idéal, d’un absolu qui transforme l’ennui et la faiblesse de la condition humaine. Musulman ou pas, te faire sauter au nom de Dieu te paraît être messianique, un amor dei contre des mécréants, des gens qui ne respectent pas «ton peuple» et « ta religion ».

Parlons-en de ta religion: elle ne t’a pas appris que c’était la vie humaine qui relevait de l’absolu et pas l’idée qu’on se fait de Dieu?

Veux-tu des absolus? Alors, cesse de te mettre dans une position de victime qui finit par être confortable, organise-toi, regroupe-toi pour te faire entendre et lutter véritablement contre le mal qui court dans les rues. Là, tu ressembleras à une figure messianique.

Mais peut-être que tu verras que tu ne supportes pas le réel et que c’est bien plus difficile de s’engager que de «se faire péter» avec une ceinture d’explosifs ou arroser ton jardin de haine avec ta «kalash».

Et si c’était toi, absolu? Tu y avais déjà pensé? En fait, tu ne fais que reproduire les impasses de la modernité qui pense le sens comme un résultat, comme un produit, au lieu de le penser comme un chemin, un exercice.

Moi, je te dis que c’est la manière dont tu vas te dessiner qui fera sens. Toi, tu préfères te raturer, te déchirer, te tuer et surtout tuer les autres, ceux qui ne pensent pas comme toi. Tuer, c’est un absolu. Après moi, le déluge…

Et si c’était les autres, l’absolu? Toi et les autres, c’est pareil. C’est parce que la vie humaine n’a aucune valeur pour toi que tu cherches cet absolu. Je n’ai pas peur de te dire que, dans ces conditions, tu seras mon ennemi.

Tu ressembles vaguement aux grands amants de la littérature qui ont besoin de surmonter la condition humaine parce qu’ils ne veulent faire qu’un seul être. Ils aiment à en mourir.

Toi, tu as besoin de personne ou plutôt tu as besoin de Dieu pour justifier la haine. Tu ne te suicides pas par amour, mais par haine… l’amour des perdants, comme le dit Kertész.

Alors, tu penses que je ne respecte pas ta religion parce que j’en ris. Je t’invite davantage à respecter l’islam, en te plongeant dans la lecture des grands philosophes de l’islam et du soufisme, à commencer par Averroés et Avicenne, sans oublier Ibn Arabi.

Je sais que le terme « intellectuel » est souvent, à tes yeux, une insulte, mais j’ai envie de te traîner dans cet endroit si étonnant qu’on appelle une librairie.

Mieux, je t’achèterai le dernier livre d’Ali Benmakhlouf « Pourquoi lire les philosophes arabes ». Si j’arrive à te faire entrer dans ce lieu, à la fois sacré et laïque, qu’est une librairie, j’aurai passé un cap.

Pour fêter ça, je t’offrirai « La généalogie de la morale » de Nietzsche et nous passerons la journée sur la 3ème dissertation « Que signifient les idéaux ascétiques? » On essaiera de voir comment donner du sens à ta vie. C’est possible et souhaitable.

Peut-être que tu verras que le langage est plus puissant que la violence. Regarde! Même si les attentats créent du désordre et du trouble, ils ne nous font pas taire.

On ira boire un verre et quand tu auras fini de m’insulter parce que je m’intéresse à toi, et que c’est un manque de respect à tes yeux, je te demanderai de me faire un discours sur quelques thèmes:

Quelle est la place de la femme dans ton idéal de civilisation?

Quelle est la place du rire dans une existence heureuse?

Si tu me réponds que 72 vierges t’attendent au paradis, je te ferai remarquer que tu as déjà suffisamment de mal avec une seule. Que feras-tu des 71 autres?

Tu as un léger problème avec le féminin, c’est-à-dire avec la vie.

Excuse-moi d’être un peu grossier, mais pour encourager à niquer ma mère, il faut un Oedipe bien refoulé et une capacité de refoulement peu sommaire, non? Ce ressentiment du mâle incapable de créer de la vie… «Ta mère!». Les gros mots ont souvent un sens psychanalytique, tu sais.

Une fois qu’on sera sorti des urgences, vu la violence que tu n’as pas su retenir, tu me parleras d’un pays qui n’a pas su t’accepter. Je te répondrai que je ne suis pas là pour nier les problèmes, mais qu’il faut les résoudre avec des mots, tu sais, ces caractères qu’on a lus dans les livres.

Fatigué par le coup de boule que tu viens de me mettre, tu te contenteras de me dire que « tout est relatif, y compris les cultures ». Le nez saignant, bien à point, je te rétorquerai, en me mouchant, que la culture qui vaut le mieux, c’est celle qui libère d’elle.

Tu m’as dit «à demain» parce que ça t’a fait du bien de taper. C’est un peu ton mode de réflexion à toi. Un marquage de territoire. La dialectique du philosophe et de l’apprenti-djihadiste. Passer par la violence pour se faire reconnaître en prenant le risque de sa propre vie.

Tu m’as dit que j’étais «chelou». Je t’ai répondu que pour chaque djihadiste en puissance, il faudrait un précepteur. Tu m’as dit que tes parents ne payaient pas d’impôts. L’humour est l’intuition qu’on ne peut produire une vérité absolue sur le monde et que cette vérité n’est souvent accessible que par le déplacement. Tu étais sur la voie de la guérison ou alors c’était juste une erreur de français.

Tu m’as dit qu’on n’était pas humain si on ne croyait pas en Allah.

Je t’ai dit qu’on n’était pas humain si on ne croyait pas en l’homme.

Tu m’as dit d’aller me faire en…..

Je t’ai dit que ce n’était pas un argument et que les gros mots, c’est bon pour les petits enfants.

Tu m’as dit que j’avais vraiment du temps à perdre en m’occupant de toi.

Je t’ai répondu que j’avais vraiment du temps à gagner en m’occupant de toi.

Tu m’as dit que personne ne t’avait jamais dit ça.

Je t’ai dit que tu tapais trop vite les gens pour qu’ils aient le temps de te le dire.

Tu m’as demandé ce qu’il fallait faire pour trouver un absolu sans te faire sauter, comme ça pour savoir, sans conviction parce qu’il ne fallait pas que je me la raconte.

Je t’ai dit d’ouvrir un livre.

Tu m’as répondu que c’était chaud, la lecture.

Je t’ai répondu que l’absolu était chaud.

Tu m’as demandé si c’était écrit dans le Coran.

Je t’ai rappelé l’épisode des 72 vierges.

Quel livre vas-tu ouvrir en premier, ce soir?