Il était une fois deux jeunes garçons qui avaient grandi ensemble dans la courette d’un vieil immeuble parisien. Leurs parents travaillaient tous deux la journée durant. Aussi, lorsqu’ils rentraient de l’école, le soir, ils montaient déposer leur cartable, ramassaient sur la table de la cuisine le pain et le morceau de chocolat qu’on avait déposés à leur intention, puis se rejoignaient en bas où, tout en mangeant leur goûter, ils bavardaient et jouaient.

D‘autres enfants se réunissaient aussi, bien sûr, mais pour eux deux, c’était comme si le reste du monde n’existait pas, n’existait plus, lorsqu’ils étaient ensemble. L’été en culottes courtes et chemisette, l’hiver en pull-over et grosses chaussures, les saisons passaient mais leur bavardage ne se tarissait pas.

Les années passèrent ainsi. En grandissant, leur camaraderie devint amitié, complicité, face au monde extérieur. Ils n’aimaient rien tant que se retrouver ensemble à leurs moments de loisirs. Ils pouvaient discuter des heures de suite sur des sujets très graves. Ils imaginaient un monde meilleur, un homme nouveau, la disparition des conflits sociaux et des guerres. Ils réécrivaient une histoire à leur idée. Dans ces moments-là, ils étaient bons et purs ; ils se sentaient capables de refaire le monde.

Malheureusement, l’un d’eux fit des études et l’autre les interrompit, obligé de travailler avec son père pour faire vivre sa famille. Celui qui avait fait des études devint un puissant industriel ; il quitta la courette pour aller vivre dans les beaux quartiers. L’autre resta là et s’installa un atelier dans la cour. C’était une espèce d’appentis, moitié vitré, moitié muré où il travaillait toute la journée et fort tard le soir et où, dans un angle, il avait installé une couche, de sorte qu’il y vivait en permanence. L’été, c’était torride ; l’hiver glacial malgré un poêle qui occupait le centre et dont le tuyau s’élevait au milieu de la pièce.

Les premières années après leur séparation, l’industriel fut bien trop pris par son travail pour penser à son ami dans la courette. Mais au bout d’un certain temps, il lui vint une nostalgie du vieil immeuble, des longues conversations, et il se demanda ce qu’était devenu le compagnon de son enfance.

Un jour, il décida de retourner là-bas : peut-être aurait-il la chance de le retrouver ? C’était un dimanche d’automne. Dans son quartier, les arbres des parcs arboraient les couleurs d’or et de feu les plus belles. Il marcha lentement pendant une heure ou deux.

Au fur et à mesure qu’il traversait la ville, les arbres se raréfiaient ; les murs de briques s’allongeaient ; les façades se lézardaient. Il arriva enfin dans la rue où il avait vécu plus de la moitié de sa vie. L’immeuble était toujours là, la courette aussi. Sur un côté, il aperçut l’appentis qu’il prit de loin pour une resserre. Mais en approchant, il vit une lumière et, dans l’angle de la pièce celui qu’il reconnut tout de suite comme son ami d’autrefois. Il était étendu sur sa couche, mais ne dormait pas. Ses yeux étaient perdus dans le vague. Il fumait une cigarette lentement.

Lorsqu’il vit entrer l’industriel, il n’eut aucune peine à le reconnaître malgré les années et malgré les vêtements. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre s’enquérant de leurs vies respectives. Au bout de quelques minutes, on eût dit qu’ils s’étaient quittés la veille, si simple avait été leur reprise de contact. Ce soir-là, ils bavardèrent fort tard mais ne s’en aperçurent pas. Le lendemain, chacun était retourné à sa vie, à ses occupations. L’industriel, dans son immense bureau aux baies vitrées, au dernier étage d’une importante tour, d’où il dominait la ville, pensait à la courette, à l’appentis, à son ami ; il lui arrivait de se demander lequel des deux était le plus heureux.

Surtout, il avait l’impression que, dans son appentis, fragile et inconfortable, d’où l’on apercevait le ciel par le trou du tuyau de poêle, son ami percevait mieux la réalité des choses que lui, enfermé dans son cocon douillet, entouré de sa dizaine de téléphones multicolores et d’un ballet permanent de secrétaires perchées sur leurs talons-aiguille.

Il trouvait çà vraiment bizarre. Il se disait : je ne suis quand même pas un roi dans son palais à qui l’on ne parle qu’à la troisième personne. Je vois des gens, je travaille, je vis dans le monde de tous les jours ! Il lui vint alors l’idée que, peut-être, c’était à cause de son magnifique bureau qui l’empêchait de se concentrer sur les choses vraiment importantes.

Il se fit donc aménager, sur l’immense terrasse, en haut de la tour, un appentis de bois et de verre pour pouvoir s’y retirer une heure par jour. Mais rien n’y fit : lorsqu’il était dans sa piécette, par la fenêtre il pouvait contempler toute la ville qui s’étendait à ses pieds et il n’arrivait plus à se concentrer. Il décida de faire venir son ami à son bureau. L’infortuné arriva donc un après-midi, après avoir emprunté un ascenseur qui, à lui seul, était presque aussi grand que son atelier et qui lui distillait une musique douce. Il attendit pendant une demi-heure dans une salle gigantesque, moquettée, s’enfonça et s’endormit presque dans un fauteuil luxueux.

Lorsqu’on l’introduisit dans le bureau de son ami industriel, il se sentit engoncé dans ses vêtements bon marché, mal à l’aise, ne sachant s’il pouvait croiser ses jambes ou pas, ne pouvant parler plus de deux minutes d’affilée à cause des innombrables appels téléphoniques. Ce fut encore un échec.

Alors, l’industriel réfléchit longtemps. Il en arriva à la conclusion que pour que l’état de grâce se produise, il fallait à la fois l’appentis, la courette et son ami. Ce n’était qu’alors qu’il perdait un instant ses certitudes, qu’il abandonnait l’arrogance de son bureau, la hauteur de sa tour et qu’il pouvait enfin se plonger avec son ami dans une conversation fructueuse dont, toujours, il ressortait raffermi, heureux, confiant dans l’avenir et aussi moins imbu de sa personne. Malheureusement, il ne pouvait multiplier autant qu’il l’eût voulu ces moments privilégiés, happé qu’il était par ses affaires.

Aussi prit-il l’habitude, une fois par an, de s’accorder une semaine de congés pendant laquelle il disparaissait complètement, laissant ses collaborateurs dans l’expectative. Il se rendait chez son ami dont il partageait pendant ces quelques jours la vie simple et tranquille. Ils passaient de longs moments à discuter, à échanger sur leurs lectures, insensibles à la fraîcheur qui, aux premiers jours d’automne, s’introduisait dans le local. Car, ils avaient pris l’habitude de se ménager cette semaine de parenthèse sitôt l’activité reprise après l’interruption de l’été et de ses vacances.

Ainsi, sans qu’ils eussent à en convenir à l’avance, ils se retrouvaient régulièrement, à date fixe au milieu du fouillis de l’appentis, dans la courette. Pendant une semaine, ils dormaient sur des couches inconfortables, se nourrissaient frugalement, heureux pourtant de pouvoir partager ces moments de vérité et de communion.

Un jour vint cependant, où un promoteur gourmand jeta son dévolu sur le vieil immeuble et sa courette pour y construire des appartements confortables. On expropria donc l’ami, on rasa les murs de son appentis et l’on creusa d’énormes fondations qui faisaient penser à celles d’une tour… Les deux amis en furent consternés.

Pendant un ou deux ans, ils ne se virent plus, puis l’ami de la courette s’étant installé loin de la ville, décida de construire dans son jardin une petite remise qu’il aménagea pour y recevoir l’industriel. Ils reprirent leurs rencontres annuelles, s’y préparant quelques jours avant en renforçant les murs, en garnissant le toit de branchages et en installant table et banquettes pour y séjourner tout à leur gré.

Comme ils n’étaient pas juifs, ils ne surent jamais qu’ils avaient redécouvert la fête de Souccoth jusqu’au jour où un voisin, les voyant faire, leur raconta qu’il avait déjà vu des amis à lui faire comme eux, sans comprendre très bien le pourquoi de la chose.

Eux se contentèrent de lui dire évasivement que c’était difficile à comprendre avant de l’avoir fait soi-même. Comment auraient-ils pu, en effet, lui expliquer la courette, et l’appentis, et les heures de discussion et de méditation ?

Daniel Farhi.

Une souccah flottante à Venise. (Google)