Après la guerre du Kippour (1973) le conflit israélo-arabe change de caractère : si jusqu’à la guerre, le conflit était entre les pays arabes et Israël, après cette guerre il se définit de plus en plus comme conflit entre Israël et les Palestiniens. Le narratif israélien jusque-là était concentré sur « le refus arabe » et les résolutions de Khartoum (avec « les trois non »: pas de paix avec Israël, pas de reconnaissance et pas de négociation).  Il n’y avait donc pas de partenaires pour faire la paix et les causes du conflit étaient clairement imputées aux pays arabes.

Mais dès 1977, après les accords de paix avec l’Egypte, le retrait du Liban et les accords d’Oslo, se développe un nouveau narratif qui met l’accent sur le besoin de compromis, sur la possibilité réelle d’un processus de paix, l’humanisation du Palestinien et la légitimité de ses exigences nationales.

Ce nouveau narratif représentait un terreau favorable à des négociations sérieuses pouvant mener à la réussite d’un processus de paix.

Malheureusement ce nouveau narratif commença à se détériorer après l’assassinat d’Isthak Rabin, les attentats meurtriers de 1995 et la venue au pouvoir de Benjamin Netanyahu.

L’échec des pourparlers de Camp David entre Ehud Barak, Yasser Arafat et Bill Clinton et la deuxième intifada ont accéléré le changement de narratif.

Le nouveau narratif affirme que toutes les tentatives d’arriver à un accord avec les Palestiniens ont échoué. Il n’y a aucune chance d’arriver à un compromis et donc il s’agit d’assumer cette situation, faire durer le statu quo, s’enfermer derrière des murs et « développer notre société comme une villa dans la jungle ».

Ce nouveau narratif entraine un changement dans la manière dont l’opinion publique considère la situation.

De nombreux sondages récents (« l’indice de paix » mené par l’Université de Tel Aviv en mai-juin 2016, Samy Smooha – Université de Haifa 2015, Université de Jerusalem 2015 et autres) rapportent que:

  • 79% des juifs israéliens ne croient pas aux chances d’un accord de paix,
  • 62% des Israéliens croient que « les Palestiniens sont des arabes qui se sont installés dans les terres d’Israël qui appartiennent au peuple juif » et que « les Palestiniens n’ont pas de droits nationaux dans ces territoires n’étant pas les habitants d’origine ».
  • 72% ne considèrent pas que les territoires de Judée et Samarie sont « occupés » mais qu’ils font en fait partie du territoire israélien
  • 43% des Israéliens croient que les aspirations profondes à longue échéance des Palestiniens sont de conquérir Israël et d’anéantir la population juive qui y vit.
  • 72% des juifs israéliens pensent que les Palestiniens sont les principaux responsables de ce conflit qui n’en finit pas.
  • 70% affirment que tous les moyens sont bons dans la lutte d’Israël contre la « terreur palestinienne ».
  • 55% déclarent que chaque action militaire entreprise par Israël est justifiée.
  • 77% des Israéliens considèrent les Palestiniens comme non crédible, et 60% affirment que le niveau moral des Palestiniens est inférieur par rapport au standard d’autres sociétés humaines.

Le nouveau narratif israélien renforce l’idée que le peuple juif a des racines historiques profondes et des droits légitimes sur la « terre d’Israël », basant ces convictions sur les textes de la Bible. D’après ce narratif la guerre des Six jours a permis de libérer une nouvelle partie de cette terre (après celle acquise après la guerre d’indépendance) et que l’abandon des territoires aujourd’hui occupés serait un renoncement à des terres acquises de bon droit.

Le stéréotype du Palestinien le présente comme agressif et cruel, insensible à la vie humaine (« ils sanctifient la mort, nous la vie »), et à qui on ne peut faire confiance.

Ce nouveau narratif ne fait que renforcer la conviction des Israéliens que les guerres répétées et cette situation d’insécurité perpétuelle font partis d’un destin incontournable.

L’habitude de vivre quotidiennement l’insécurité et les attentats, (69% des Israéliens craignent constamment qu’un de leur proche ne soit touché par un attentat), renforcé par le souvenir entretenu de la Shoah, ne font que renforcer ce narratif.

Dans ces conditions il est très difficile d’envisager une solution au conflit.

Changement de narratif ?

Le changement de narratif est possible et survient lorsque des dirigeants ayant une vision d’avenir claire s’engagent avec courage à l’accomplir dans un processus qui mènent à la mise en pratique (Begin s’employant à faire la paix avec l’Egypte, Rabin avec les accords d’Oslo, Sharon avec le retrait de la bande de Gaza).

D’autres fois ce changement survient « d’en bas » lorsque l’accumulation d’évènements spécifiques transforment l’opinion publique et l’amène à faire pression sur les dirigeants.

L’histoire est toujours imprévisible et nous réserve des surprises auxquelles nous ne nous doutons pas peu de temps avant leur apparition – espérons un  nouveau changement de narratif….

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Inspiré de l’article paru dans Haaretz: « pourquoi vous ne voulez pas la paix » – Daniel Bar Tal – 2/9/2016.