Il y a des jours, des moments singuliers qui dépassent le rythme des chronomètres affamés de brèves événementielles. La rencontre inédite, un peu extravagante et « Nouveau Monde », entre le Pape de Rome, chef de l’Eglise catholique de rite latin et de plus d’une dizaine de rites orientaux et le Patriarche Cyrille de Moscou et de toute la Russie (Rus’/Русь) ne présentait pas beaucoup d’ingrédients épicés susceptibles d’intéresser le public israélien en ce vendredi 12 février 2016, veille du Shabbat T’rumah\תרומה). Quelques entrefilets copiés sur la presse internationale apparurent succinctement à la fin du Shabbat.

Le Pape de Rome intéresse peu : on le mentionnera s’il fait quelque chose qui concerne les Juifs – voire les Israéliens – de manière positive comme lors de la visite, fin janvier, à la synagogue de Rome.

Cela devient une sorte de temps « suspendu » où la Rome catholique avance enfin vers plus de reconnaissance du judaïsme. La communauté juive s’adresse alors au successeur de Saint Pierre le Galiléen d’antan aujourd’hui venu de Buenos Aires, en soulignant les tragédies passées et l’endurance d’une vocation de toujours. Il ne s’agit plus seulement d’un droit d’aînesse déclaré de manière unilatérale par le Siège romain.

Le judaïsme affirme ainsi sa présence, son existence, rappelle ses rares survivants de la Shoah et martèle que sa destinée est une, première, tournée vers les Nations du monde habité, authentique par la foi au Dieu Un et eschatologique. Le reste n’est que broutilles. Les choses peuvent se gâter quand le chef de l’Eglise de Rome se recueille au mur de béton qui sépare, en Eretz, les villages juifs des très anciens fiefs de la présence arabe dite « palestinienne », nom dont le sens est aujourd’hui pluriel. Le Pape François le dit lui-même : « Qui suis-je pour juger ? » – C’est précisément là que la question se pose tandis que règne une sorte de confusion relationnelle.

La fin de 2015 fut marquée par des satisfecits romains pour le cinquantième anniversaire du décret conciliaire Nostra Ætate sans provoquer d’exultations enthousiastes chez la majorité des Juifs d’Israël et des paysages diasporiques. Soyons francs : la rencontre au Saint Sépulcre entre le Pape François et le Patriarche Bartholomée de Constantinople – à laquelle j’ai assisté – baignait sans aucun doute d’une profonde amitié respectueuse entre les deux responsables de l’Eglise, dans un climat qui n’était pas « interreligieux ni oecuménique » mais assez formel, balisé, sans la présence des représentants des nombreuses Eglises orthodoxes russes, roumaine, serbe, géorgienne et autres. Celles-ci n’étaient d’ailleurs pas libres en 1964 lors de la rencontre entre le Pape Paul VI et le Patriarche Athénagoras.

En 1964, l’enthousiasme imprégné d’une profonde chaleur orientale avait soulevé les foules de Jérusalem et d’une région dont les frontières étaient différentes. Au fond, le Patriarche Athénagoras avait lancé l’invitation sans vraiment y percevoir tout ce qui, dans les relations inter-communautaires, allait être mis à jour entre les Eglises chrétiennes des origines. La rencontre de 1964, soutenue par le Patriarche Benediktos de Jérusalem, permettait surtout de conclure le Concile de Vatican II de manière positive, d’abord pour l’Eglise catholique romaine. Rome pouvait-elle clore un Concile dit « oecuménique » (il ne l’est pas pour les Eglises orientales) sans un contact direct avec le primat de l’Eglise de Constantinople alors que les patriarches orientaux orthodoxes étant absents car soumis à des régimes dictatoriaux et officiellement athées ?

Il n’était pas question de se rapprocher du Patriarcat de Moscou. Certes, des théologiens comprenaient le besoin d’ouvrir la porte de l’Eglise catholique romaine à des héritages qui avaient été délaissés (la tradition des Eglises orientales unies à Rome). Il était temps de lancer le dialogue indispensable avec l’Eglise orthodoxe.

Du côté catholique, il faut souligner le rôle fondamental du Pape Jean XXIII (récemment canonisé en même temps que Jean-Paul II par l’Eglise de Rome) qui, comme représentant du Saint-Siège à Constantinople, a eu le souci réel de permettre des contacts avec toutes les traditions chrétiennes de l’Europe orientale. Il fut aidé, dans cette tâche par le Cardinal Eugène Tisserant, Secrétaire de la Congrégation pour les Eglises Orientales, qui, par des contacts multiples en Russie et dans les Pays de l’Est a su établir des liens qui s’avérèrent bénéfiques sur le long-terme. Tous deux furent des hommes de foi qui ont largement soutenu l’ouverture au judaïsme et à la prière chrétienne en hébreu.

Mais les stratégies étaient plus que nuancées : l’Eglise romaine avait eu le projet – parfois ambigu au sortir de la victoire de 1945 – de lutter contre l’athéisme communisme. L’un des projets initiaux consistait à « convertir la Russie » à la foi catholique. Un grand nombre d’organisations d’aides à l’Eglise persécutée dans les pays de l’Est ont explicitement agi dans ce but.

Un Jésuite français, Mgr Michel d’Herbigny, fut même secrètement consacré évêque en 1926 par le futur Pape Pie XII et envoyé en Russie afin d’y établir une Eglise catholique de rite latin. A la même époque, l’Eglise orthodoxe russe était démantelée par les autorités communistes. Des milliers de nouveaux martyrs, auxquels furent adjoints les victimes de toutes confessions chrétiennes, en particulier les gréco-catholiques, furent systématiquement déportés dans les camps et assassinés.

De 1945 à 1988, les Eglises d’Occident ont eu du mal à concevoir que les Eglises orthodoxes, issues de l’une des persécutions les plus infâmes du 20ème siècle, retrouveraient bientôt leur autonomie, leur capacité à surgir des tombeaux staliniens, à se redéployer avec vigueur à travers tous les continents où la traditionnelle différenciation entre Orient et Occident chrétiens était neutralisée par-delà le temps et l’espace.

L’Eglise orthodoxe russe de l’ex-Union Soviétique n’est pas uniquement « russienne », elle est composée de nombreuses ethnies, de langues et de cultures très différentes. Il faut noter que la seconde reconstitution du Patriarcat de Moscou au 20ème siècle, eut lieu en 1943, lorsque Staline fit appel aux croyants pour sauver la Mère Patrie face à l’agression nazie. Après la guerre, les persécutions reprirent, contraignant les traditions religieuses orthodoxes de résister selon des principes inconnus en Occident.

La Havane, une rencontre historique ? Sans nul doute. Une dimension quasi « civilisationnelle » qui aurait permis aux deux représentants d’Eglises indéfectiblement liées par les Sacrements et la foi au même Christ ressuscité ? Oui… et pourtant ! Oui en ce qui concerne la foi, beaucoup d’atermoiements pour ce qui s’est véritablement produit à l’aéroport Jose Martí de la La Havane. Qui a fait des concessions ? Elles furent et resteront inévitablement communes et similaires, au-delà des apparences. Les 30 Points de l’accord signé à La Havane le 12 février 2015 sont actuellement considérés comme un document élaboré sur deux ans par les deux chefs des Eglises de Rome et de Moscou, assistés par leurs collaborateurs directs en charge du dialogue oecuménique (le Cardinal Kurt Koch et le Métropolite Hilarion de Volokolamsk).

Le catholicisme romain admet que l’Evêque de Rome écrive des « encycliques » , à titre personnel. Tous les papes en ont publiés. Le Pape François a rédigé le texte « Laudato Si » sur l’importance de l’écologie. Ces documents ne requièrent pas l’aval d’un Synode romain ou du Collège des cardinaux. Les choses sont différentes dans la tradition orthodoxe. Certains observateurs de l’évolution du Patriarcat de Moscou s’interrogent sur la validité d’un texte qui, selon la tradition apostolique en usage dans les Eglises de l’Orient byzantin, ne pourrait exprimer la position de l’Eglise orthodoxe russe de Moscou – encore moins celle du seul Patriarche Cyrille –  car il n’est pas le fruit de réflexions, de débats menés au sein du Synode local de l’Eglise russe.

Il y va ainsi de la conciliarité de l’Eglise, tant de la partie catholique qu’orthodoxe. En effet, les actes autoritaires, les décrets univoques sont canoniquement bannis… du moins en principe. Or, dans le cas précis, peut-on parler d’une vraie conciliarité alors que celle-ci est au fondement de la vie ecclésiale orientale… lentement mise en place dans le catholicisme dans la suite du Concile de Vatican II.

Pour revenir à Jérusalem, au Lieu-même de la naissance de l’Eglise, le Patriarche Cyrille, comme tous les patriarches des Eglises orientales, est pratiquement inconnu du grand public israélien.

Le chef de l’Eglise russe orthodoxe est « visualisé » médiatiquement par les Juifs de la diaspora parce qu’il apparaît parfois dans les journaux écrits ou télévisés. En Israël, beaucoup d’Israéliens originaires de l’ex-Union Soviétique situent le primat russe sans connaître sa fonction exacte. Une minorité de citoyens, orthodoxes ou sécularisés, savent qu’il est à la tête de l’Eglise orthodoxe russe. Beaucoup pensent, par une connivence due à leur origine, qu’il est aussi responsable des Russes de Terre Sainte et de Jérusalem, ignorant involontairement que nous avons un patriarche orthodoxe à Sion et dans toute la Terre Sainte (Israël, Jordanie, Territoires Palestiniens).

Dans les Territoires Palestiniens, le Patriarche Cyrille est mieux connu : l’Eglise orthodoxe du Patriarcat de Moscou, aujourd’hui réunie à l’Eglise russe Hors-Frontière – majoritairement traditionnelle – se maintient dans des établissements scolaires arabes (l’Ecole de Béthanie près de Jérusalem) où les cours sont donnés en russe et en arabe, sans contact véritable avec les autorités de tutelle israéliennes.

De nombreux Arabes palestiniens ontt fait leurs études en Union Soviétique et s’y sont mariés. Les épouses fréquentent les Eglises d’expression slave en territoire arabe. Enfin, les Samaritains ont souvent des femmes ukrainiennes ou biélorusses qui, à l’occasion, apprécient de se rendre dans les différents monastères de la tradition orthodoxe russe. Cela crée un lien renforcé par les émissions religieuses en provenance de l’ex-URSS et l’usage des langues russe, ukrainienne et biélorusse. Le Patriarcat de Moscou est donc une réalité pour une partie de la population locale. En Jordanie, l’Eglise orthodoxe russe se développe de manière plus sensible.

La presse israélienne ne mentionne que très rarement le hiérarque russe; cela se produit surtout lorsqu’il y a des problèmes. Il arrive qu’Israël fasse valoir ses droits sur des possessions qui appartiendraient à l’Eglise russe (les documents officiels de propriété font souvent, trop souvent défaut)… Comme lorsque l’Etat hébreu a retourné un bâtiment qui était devenu le siège du ministère israélien de l’agriculture. Khrouchtchev l’avait négligemment cédé à Israël moyennant quelques milliers de tonnes de citrons… L’édifice fut rendu à la Mission ecclésiastique du Patriarcat de Moscou après de longues tractations. Il est arrivé dernièrement que le patriarche se rende inopinément à Jérusalem pour résoudre des problèmes de dettes que les Eglises du Saint-Sépulcre doivent acquitter envers les sociétés israéliennes (électricité, eau,…) au bénéfice de l’Eglise orthodoxe de Jérusalem.

La rencontre dans un espace presque « duty-free » de l’aéroport Jose Martí de La Havane à Cuba, aujourd’hui république socialiste d’inspiration marxiste-léniniste a certes un côté un peu décalé. Le catholicisme fervent, parfois imposé et métissé d’héritages cubains et africains s’est orienté vers le socialisme et la « libération » qui a imprégné toute l’Amérique latine, en version religieuse ou athée. Apparemment, cela ne concerne pas Jérusalem et Israël, du moins en surface car, dans les faits, les choses sont bien différentes même si rares sont ceux qui s’y intéressent ouvertement.

La rencontre a eu lieu au jour de la Fêtes des Saints Hiérarques et théologiens (Basile le Grand, Jean Chrysostome, Grégoire le Théologien) selon le calendrier julien en usage dans l’Eglise russe. Ils sont également reconnus par l’Eglise de Rome et la plupart des Eglises orientales orthodoxes ou catholiques. Cela plaçait cette brève rencontre sous le haut patronage de théologiens qui ont irrigué, par leurs réflexions, leurs enseignement et leur enracinements liturgiques, les premiers temps du christianisme d’Orient et d’Occident.

La rencontre ! Chacun y est allé de son interprétation. Il y a ceux qui ne révèlent rien tout en exposant des délits d’initiés pieux sur la rédaction du document final. Certes il est inédit par la teneur de certaines affirmations apparemment inattendues, voire en rupture partielle avec la langue de bois classique de toute les diplomaties religieuses et chrétiennes. Le texte est long et c’est inédit. En soi, cela prouverait qu’il a été conçu dans le but de rattraper le temps… non pas que celui-ci ait été perdu, mais qu’il est apprécié de manière différente par la tradition des deux juridictions religieuses. C’est d’ailleurs une question tout-à-fait pertinente dans le contexte des relations entre l’Eglise catholique romaine et la « récente » Eglise orthodoxe russe du Patriarcat de Moscou créé en 1589.

Quel était le Patriarcat de Moscou en 1589 ? En 1448, un concile national, réuni à Moscou, confirmait le choix du Russe Jonas comme métropolite de Moscou, non reconnu par Byzance. En 1453, la chute de Constantinople permettait l’autocéphalie (autonomie) de Moscou. Cette indépendance ne fut confirmée qu’un siècle plus tard par les autres patriarcats orientaux. L’indépendance religieuse de la Rus’ de Moscou ne fut donc reconnue véritablement qu’au 16ème siècle. On est loin de l’an 988, de la conversion du prince Vladimir de Kiev, de la création de la première Rus’ de Kiev.

Ce furent ensuite les décisions du Tsar Pierre le Grand, fasciné par l’Occident qui, de retour en Russie après un séjour en Europe, s’en prit au clergé orthodoxe russe, coupant les barbes et supprimant la structure patriarcale pour le remplacer par un Saint Synode, dirigé par un responsable laïc (1721-22, « Règlement ecclésiastique »). Pierre le Grand plaçait ainsi le clergé et la noblesse sous le contrôle direct de l’Etat. Il faut en tenir compte, en particulier dans le redéploiement actuel de Moscou. Il a fallu attendre la Révolution bolchévique de 1917 pour que le Patriarcat de Moscou soit rétabli puis rapidement décapité par la mainmise étatique dès 1918. En 1939, le clergé orthodoxe russe était pratiquement anéanti.

Cette tragédie a profondément affecté l’Eglise russe au cours des brèves périodes de son indépendance. Tragédies humaines, tragédies d’une identité qui cherche à se définir et a donné naissance à l’une des plus belles expressions de la foi chrétienne. Cela va jusqu’à la langue : le slavon d’Eglise assure un lien pan-slave sans accorder vraiment d’autonomie mentale au croyant russe : les textes, dans cette langue d’Eglise, sont beaucoup trop des décalques à l’identique de l’original grec. La confiscation autoritaire des biens de l’Eglise, la surveillance spirituelle, y compris de la Sainte Confession privée par les autorités impériales, ont profondément marqué une collusion entre l’Etat et les structures ecclésiastiques dont les droits furent trop souvent bafoués.

En regard de pareilles turbulences, le catholicisme n’est guère plus paisible et ne date sûrement pas de 1965 et des décisions conciliaires. Les 44 hectares de l’Etat du Vatican sont une portion congrue sauvée d’immenses territoires perdus par l’Eglise romaine, en 1929 lors des Accords du Latran. Partout, les Eglises traditionnelles sont confrontées à vivre du pari spirituel puissant qui dépasse tout territoire, toute possession ou saisie des âme et des corps. Israël constitue, à cet égard, un véritable hapax et marque une nouveauté pour des puissances théologiques, culturelles et sacramentelles. L’Etat hébreu et le remodelage du Proche-Orient obligent les deux principales Eglises chrétiennes à clarifier leurs relations. En l’occurrence par une rerncontre brève et préalable en exil excentré à Cuba.

« Au fond des sourdes destinées, / au fond des terres et des années, / au long des siècles,… / Qu’éclate et sonne la bonne nouvelle : ‘Christ est ressuscité !’ Cela fut, cela sera, cela est. » (1).

Certains disent que le pape et le patriarche russe devaient se rencontrer. C’est possible. Cela restait et restera une évidence pour l’avenir. Que tous deux souhaitaient faire le point sur la situation des Eglises dans le monde, en particulier dans la situation tragique du Proche-Orient et de l’Ukraine, pourquoi pas ? Catholiques et orthodoxes ont été présents au cours des siècles, fascinés par les Lieux Saints de la Chrétienté. L’an 1856 et la fin d’une guerre de Crimée coloniale, bataillant sur les droits d’assurer le protectorat sur les Lieux Saints du christianisme sous férule ottomane, marqua un tournant important, accordant une primauté – au demeurant originelle – à l’Eglise orthodoxe de Jérusalem sauvée par l’intervention de la Sainte Russie.

La persécution terrible à laquelle les chrétiens d’Orient sont soumis depuis plusieurs décennies, leur fragilisation et leur exil lent mais significatif affectent l’influence de Rome et de Moscou. En Terre Sainte, les contacts entre les deux juridictions sont factuelles et diplomatiques. Il existe une vraie concurrence interreligieuse et, souvent, des réflexes de rejets plus forts que les rencontres. Il faut en tenir compte pour comprendre la teneur de dialogues parfois « monologués » malgré des communiqués finaux moins conventionnels.

C’est d’autant plus ambigu que les « Chrétiens d’Orient » actuellement persécutés ont été, en leur temps, les victimes de la volonté romaine de latinisation (Melkites, Syriaques, Coptes, Ethiopiens, Nestoriens-Assyriens, Arméniens). E ln revanche,es Eglises pré-Chalcédoniennes autrefois appelées « monophysites » sont les véritables enjeux des combats menés par le radicalisme musulman.

On en parle très peu, mais ces Eglises orthodoxes anciennes sont en pleine dynamique de résistance et de déploiement spirituel (environ 100 mariages éthiopiens orthodoxes Tawahedo par semaine en Israël). Leur présence s’accroît aussi par le nombre imposant des travailleurs immigrés dans les pays du Golfe, en Arabie Saoudite. Abune Mateos, patriarche éthiopien, ancien archevêque – par deux fois – de Jérusalem, Mar Ephrem Ignatius III des Syriens orthodoxes, le Pape Tawadros des Coptes orthodoxes témoignent de la vitalité et du renouveau singulier de ces Eglises anciennes. Elles ne dépendent ni de l’Evêque de Rome ni du Patriarche de toute les Russies.

Il faut alors souligner un paradoxe qui est sensible en Israël. La majorité des Juifs de l’Empire russe étaient cantonnés dans les régions limitrophes de la Russie, donc en Ukraine, en Biélorussie, dans les Pays Baltes et dans le Caucase. En 1991, lors de l’émigration massive vers Israël, de très nombreux couples mixtes juifs-chrétiens d’Ukraine ont immigré dans le pays. Bien que de langue et de culture slaves et russes, nombreux sont ceux qui parlent l’ukrainien, le comprennent et se reconnaissent dans ce paysage balloté par l’histoire aux confins des Empires et des religions monothéistes.

C’est en Ukraine que le mouvement hésychaste de l’Orient chrétien a croisé l’esprit du hassidisme et que l’essence du judaïsme pieux ashkénaze a frayé, en dépit de tout, avec les confessions chrétiennes, entre pogroms et assassinats et le dialogue à peine ébauchés avec le judaïsme présent dès avant le Baptême de la Rus’ de Kiev.

C’est précisément dans ces années de perestroïka que l’Eglise gréco-catholique ukrainienne fut à nouveau reconnue par les autorités post-soviétiques. Romaine, tentée souvent par le nationalisme d’une Ukraine aux frontières incertaines, cette Eglise est aussi l’héritière de la Rus’ de Kiev. L’ukrainien est très proche du slavon. En 1596, l’Union de Brest-Litovsk scella l’allégeance de certains Ruthènes de rite byzantin, issus de la tradition de Kiev, au Siège de Rome, maintenant un rite byzantin fragilisé dans la communion de l’Eglise romaine d’Occident.

On ne peut taire, dans le contexte présent, l’oeuvre du Métropolite André Sheptytsky, archevêque majeur de L’viv (Lemberg, Lwów), mort le 1er novembre 1944 qui a réformé la liturgie ukrainienne, lui redonnant sa singularité byzantine présente dans l’orthodoxie. Cela assura l’enracinement, partout dans le monde, de communautés ukrainiennes orientales, dégageant son Eglise d’un cadre géographique trop limité.

C’est le Vénérable André Sheptytsky qui, en dépit des séparatistes ukrainiens, obtînt les laisser-passer nécessaires pour que le Métropolite Euloge, chargé des Eglises russes à l’étranger par le Patriarche Tikhon, puisse se rendre en Europe occidentale. Il permit ainsi à l’Eglise orthodoxe russe de s’implanter en Europe occidentale et de renouer avec le catholicisme et le protestantisme après des siècles de dialogues épars. Cette dimension faite d’ouvertures et de prophétisme ecclésial, basée sur le sens d’une vraie conciliarité en recherche, doit interroger sur des épisodes apparemment distanciés dans les Caraïbes et l’Amérique du Sud.

Le document final de la rencontre entre le Pape François et le Patriarche Cyrille mentionne dans le Point 25 : « Il est clair aujourd’hui que la méthode de l’«uniatisme» du passé, comprise comme la réunion d’une communauté à une autre, en la détachant de son Église, n’est pas un moyen pour recouvrir l’unité. Cependant, les communautés ecclésiales qui sont apparues en ces circonstances historiques ont le droit d’exister et d’entreprendre tout ce qui est nécessaire pour répondre aux besoins spirituels de leurs fidèles, recherchant la paix avec leurs voisins. Orthodoxes et gréco-catholiques ont besoin de se réconcilier et de trouver des formes de coexistence mutuellement acceptables ».

On ne peut mieux évaluer les dangers actuels de confusions et de non-respects qui ont prévalu jusqu’à aujourd’hui. Ils ne sont pas dépassés en Ukraine qui est fissurée entre de nombreuses juridictions antagonistes. A l’Université de L’viv, à Kiev et ailleurs dans le monde, il existe des lieux où l’on explore la possibilité de résoudre sur la durée le défi de l’altérité historique en scrutant le témoignage de la foi. Au fond, si Moscou s’est perçue comme une « Troisième Rome » après la chute de Constantinople, l’Eglise d’Ukraine reprend, ces jours-ci, un rôle inédit de « Quatrième Rome ».

Elle retrouve, parallèlement à la communauté orthodoxe, la sève de la Rus’ initiale de Saint Vladimir et du choix liturgique de Byzance qui les anime. C’est d’autant plus vrai que l’Eglise gréco-catholique d’Ukraine a surgi alors que le Patriarcat de Moscou sortait des catacombes. Au bout de vingt ans, la vigueur dynamique ne peut uniquemement reposer sur des stratégies de pouvoir et d’opposition. Il y a un devoir de pacification et de silence comme le souligne le Métropolite Onufryi à Kiev (Patriarcat de Moscou)

Au moment où, à Jérusalem, les groupes de prières interreligieux foisonnent un peu dans le désordre, ou que chacun crie vers Dieu sans s’écouter au Mur et au Saint Sépulcre, l’aéroport Jose Martí de Cuba est resté une étape « administrative ». Imagine-t-on vraiment, comme le notait l’Archevêque majeur Sviatoslav Shevchuk des Ukrainiens byzantins catholiques, que deux hiérarques représentant tant de millions de fidèles et de serviteurs de l’Eucharistie puissent signer un document vrai sans prier et, au moins, dire ensemble et avec leurs compagnons, un « Notre Père qui es aux Cieux » ?

L’Orient – comme les anciennes républiques soviétiques – viennent le rappeler dans la tragédie syrienne et proche-orientale. On notera que l’Etat hébreu est le seul à résister à toute ingérance ou pression d’une chrétienté qu’il se doit de respecter tout en l’appelant à se conformer au droit et à la reconnaissance d’autrui.

(1) André Biély, Poèmes, cité par O. Clément in Les Orthodoxes Russes, Brepols 1993