Nous vivons un temps où la religion, les religions devrais-je dire, font une brutale irruption dans nos sociétés. Il s’agit là d’un phénomène dont nous nous serions bien passés dans la mesure où cette irruption, loin de se traduire par un épanouissement moral, une accalmie des nombreux foyers de guerre − internationales ou civiles – les alimente et les intensifie.

La religion, qui est censée relier (religare) les hommes, les divise et les oppose cruellement. Vous me direz que ce n’est pas nouveau et que l’histoire a tristement illustré cette réalité presque sans discontinuer. C’est exact en un sens, mais aujourd’hui s’y ajoute une dimension géopolitique qui risque de faire imploser l’humanité tout entière. C’est un constat inquiétant sur lequel, faute de qualification, je ne m’étendrai pas.

En revanche, à partir du judaïsme, j’aimerais partager avec vous une réflexion dont le point de départ est la parution récente d’un livre écrit par un rabbin orthodoxe, au titre provocateur : « Placer Dieu en deuxième » accompagné d’un sous-titre non moins étrange auquel j’ai emprunté le titre de cette chronique : « Comment sauver la religion d’elle-même » !

De quoi s’agit-il ? C’est le Times of Israel qui, en publiant une longue interview de son auteur – Donniel Hartman – par David Horovitz le 3 septembre dernier a révélé les grandes lignes du projet de celui-ci.

Qui est le rabbin Donniel Hartman ? C’est le président de l’Institut Shalom Hartman de Jérusalem. L’objectif de cette institution, qui forme chaque année des centaines d’enseignants pour appliquer dans quelque 130 lycées israéliens laïcs (le tiers de l’ensemble des lycées du pays) son programme tarbout yisraelit – culture israélienne – est « d’élever les idées et les programmes pédagogiques de la vie juive pour créer ainsi un judaïsme puissant et porteur de sens pour le monde moderne ».

L’Institut a également formé plus de 1000 rabbins en Amérique du Nord, et a fourni le programme Hillel appliqué par des éducateurs dans des dizaines de campus universitaires américains. En Israël, il reçoit chaque année 1000 officiers de l’armée. Il héberge aussi deux lycées orthodoxes de 700 élèves.

Derrière ces chiffre, un rabbin qui affirme que le judaïsme s’est dévoyé, que les Juifs l’ont dévoyé en plaçant Dieu au premier plan et en Lui référant tous les commandements, y compris de la vie ordinaire, créant ainsi un système de valeurs où l’éthique est passée au second plan, laissant la place à un judaïsme figé, incapable d’affronter la modernité et ses défis.

Il dit : « Quand la tradition reste exactement la même, elle devient médiocre ». Il ajoute que la religion actuelle ne comprend pas l’impact de Dieu sur les hommes. Il cite, par exemple, le prophète Isaïe qui tourne en ridicule le fait, pour ses contemporains, d’apporter des sacrifices au Temple de Jérusalem, allant jusqu’à interroger : qui vous a demandé cela ? Et devant la réponse interloquée de ses auditeurs se réclamant des commandements du Lévitique instituant ces mêmes sacrifices, il essaye de leur faire comprendre que ce que Dieu attend réellement d’eux, ce n’est pas ce rituel vide de sens, mais une prise de conscience des besoins d’autrui.

Le rabbin Donniel Hartman remarque judicieusement que lorsque le païen vient trouver Hillel pour lui enseigner la Torah tandis qu’il se tient sur un pied (il s’agit évidemment d’une provocation), celui-ci lui répond : « Ce qui est détestable pour toi, ne le fais pas aux autres. Voici la Torah tout entière. Va et étudie ! » Le grand sage de l’époque romaine qu’était Hillel, dans sa réponse, n’a pas cité Dieu !

Comment sauver la religion d’elle-même ? Donniel Hartman nous répond qu’il y a deux types de religion. Le premier résiderait dans une lecture littérale de la Akéda, le sacrifice d’Isaac. Dieu dirait à Abraham : si tu veux marcher avec Moi, tu dois te détacher de tout ce à quoi tu tiens, absolument tout, y compris ton fils, tu dois discriminer les non-juifs, etc.

Hartman qualifie cette lecture de « toxique ». Il cite également l’exemple de Shimeone ben Shétah qui, sortant de sa grotte après des années passées à étudier la Torah et rencontrant des paysans vaquant aux travaux des champs, leur enjoint de tout quitter et veut les tuer au nom de Dieu. Si c’est ainsi, lui est-il dit, c’est que l’étude ne t’a rien apporté ; retourne dans ta grotte ! – L’autre type de religion, c’est l’exemple d’Abraham lorsqu’il apprend que Dieu a décidé de détruire Sodome et Gomorrhe à cause de la méchanceté de ses habitants. Sa réaction instantanée est de prendre la défense de ces hommes et d’implorer Dieu de ne pas accomplir Son projet. Face à ce qu’il considère comme une injustice (« Est-ce que le juge de toute la terre ne ferait pas justice ? »), il se dresse courageusement, plaçant son éthique avant ses intérêts personnels.

Pour sauver la religion, nous dit malicieusement Donniel Hartman, il ne s’agit pas de mettre Dieu en 14ème position, simplement en deuxième ! La deuxième place, ce n’est pas si mal après tout ! Il ajoute : « Je pense que Dieu veut être à la deuxième place. Dieu n’est pas venu dans ce monde pour Se grandir lui-même, c’est pour créer un autre type d’être humain, pour élever ce monde. […] Notre dévotion pour Dieu est si dévorante que nous n’entendons plus ou ne voyons plus les besoins des autres. La manipulation de Dieu est là où nous Le transformons en défenseur privé de nos besoins individuels et de notre agenda. »

Ailleurs, il évoque l’épisode fameux où le prophète Elie, lassé par son combat contre l’idolâtrie des souverains Achab et Jézabel ainsi que de leurs 400 prophètes, s’est retiré dans une grotte et a demandé à Dieu de mourir car les Israélites ont profané Son nom. La réponse de Dieu, selon la Bible, est cinglante : lève-toi et va accomplir ta mission ! Le midrash ajoute que Dieu a demandé à Elie si on s’en était pris à sa personne. Celui-ci ayant répondu que non, Dieu lui dit : si c’est après Moi qu’ils en ont, de quoi te mêles-tu ? Laisse-Moi prendre moi-même soin de mes intérêts ! Cette identification du prophète à ce qu’il pense être sa mission, c’est-à-dire protéger le nom de Dieu, n’est pas admissible dans l’optique proposée par Hartman.

Ce Dieu au nom duquel on justifierait tous ses besoins ou aspirations diverses, n’est pas celui de la véritable religion. Le racisme, la xénophobie, la discrimination sont le résultat d’une prévalence du rituel sur la morale. En « communautarisant » la religion, nous nous écartons de son vrai but qui est de nous ouvrir à l’autre, non de voir en lui l’ennemi que nous combattrions au nom d’un dieu que nous nous serions forgé, tout comme les Israélites au pied du Sinaï lorsqu’ils se sont fabriqué un veau d’or.

Quant à sa vision d’Israël (où il vit depuis 30 ans), Donniel Hartman la façonne à l’aune de ce judaïsme moderne tel que lui, orthodoxe éclairé, le conçoit. « C’est un Israël à la fois plus démocratique et plus juif ; plus juif non pas en termes de lois officielles, mais dans son éthique, ses valeurs, sa culture, et dans l’identité de ses citoyens juifs. C’est un Israël où la démocratie est une valeur juive, où la qualité et la valeur morale de ce qui arrive au sein de la société sont vues comme aussi existentiellement importantes que les frontières externes et les barrières du pays ; où la liberté religieuse et les droits de l’Homme définissent notre société, où le judaïsme est dynamique et réinterprété de multiples manières. […] Et où orthodoxes, laïcs et traditionalistes apprennent les uns des autres et se respectent les uns les autres ».

Hartman rappelle aussi la crainte que nourrissait Yeshayahou Leibowitz que la religion ne devienne la domestique du nationalisme, et c’est pourtant ce qui se passe actuellement : l’idéologie religieuse sert les agendas nationalistes. Il craignait aussi une autre forme d’idolâtrie : celle de la Torah qui ne peut déboucher que sur le fondamentalisme. Nationalisme et intégrisme sont le résultat de l’idolâtrie respectivement de la terre et de la Torah.

J’adhère pleinement pour ma part au discours et à la vision du rabbin Donniel Hartman. Je remarque au passage qu’il se place au-dessus des alternatives trop souvent proposées : laïcs/religieux, orthodoxes/libéraux, Juifs/non-juifs, droite/gauche, etc. Ce n’est en effet qu’en prenant de la hauteur par rapport à ces compartimentations artificielles, qu’on peut espérer rendre à la religion sa vocation première de lien entre les hommes. Au seuil de la nouvelle année, quoi de plus constructif que cette réflexion qui pourra paraître à certains iconoclaste, mais qui, en réalité, nous dirigera vers une religion vraie d’où les valeurs morales ne seront pas reléguées au second plan.

Daniel Farhi.