« Monsieur le rabbin ! Monsieur le rabbin ! Puis-je vous poser une question ? je demande. Je vois le cabaliste se retourner. Surpris. Dérangé. Me toiser. Avant de m’écouter.

Je porte le dibbouk de mon jeune oncle Ephraïm, assassiné à Auschwitz. Mais il paraît que les dibbouk(s) n’existent pas, dis-je, sur mes gardes. Tant j’ai du mal à entendre à chaque fois la même remarque. Comme une remontrance de l’homme de religion. De rabbins de cour. Ou de tous les jours. Qui croient savoir. Mais ne savent pas plus que moi. Avant de me renvoyer sans états d’âmes ou compassion. Avec perte et fracas. Encore. Et encore. Cassé. Abandonné. Entre deux feux. De la religion à la psyché.

Où, les maîtres du psychisme affirment, les maîtres du religieux infirment. Affectant de part et d’autre une telle fragrance. D’insensibilité. Que je me ramasse à chaque fois. Sur le pavé. Rompu, brisé. Désaccordé.

L’homme me coupe. Reprenant dans la profondeur de la nuit noire. La suite de mon discours : « En Israël, ils feraient mieux de ne pas donner le nom des soldats morts à leurs enfants. » Reconnaissant la légitimité de mon dire. Ou mon parcours.

Alors que le concierge s’approche nous demandant de quitter les lieux, devant rouvrir de bonne heure les grilles de la synagogue. Il me conseille brièvement de verser une certaine somme à un centre de Safed. Où, des prières seront dites à la mémoire de mon oncle.

Un conseil que je ne suivrai pas. Devant la rapidité du propos. Dans une totale méconnaissance de la situation ou de la tradition. Mal à l’aise devant les affaires mêlant argent et religion.

( Extrait : « Le porteur de fantôme » – chapitre 85 – (Kaddish).

On peut avoir la solution sous les yeux et ne pas la voir. Ces quelques lignes résument tout ce qu’il faut savoir en matière de guérison par rapport à la Shoah.

La tradition ashkénaze est de donner le nom des morts aux vivants. Si l’intention de départ est respectable, dans sa volonté d’honorer ou de prolonger la mémoire familiale, l’identité juive se transmet par le prénom hébraïque et donc il faut être prudent avant de (pré)nommer nos enfants.

Avoir une certaine connaissance de nos arrières plans inconscients et/ou de l’histoire familiale. Au risque d’encombrer le nouveau-né, l’enfant de valises qui ne lui appartiennent pas. Dont il aura un mal fou à se libérer. Et au risque de déclencher un processus de répétitions ou loyautés familiales inutiles.

Ou selon les propos du rabbin. « En Israël, ils feraient mieux de ne pas donner le nom des soldats morts à leurs enfants. »

Loin de moi l’idée de faire la leçon. Sinon mettre en garde contre une prison, une certaine aliénation qu’on peut transmettre à nos enfants involontairement.

En hébraïsant son nom en David Ben Gourion, le « Fils du Lion », David Grün cassait les codes anciens. De répétition.

Ce faisant, les Israéliens ouvraient tous les champs des possibles. Jusqu’à devenir la nation start-up par excellence.

Les enfants israéliens s’appellent Gal, la vague, Maayan, la source, Tal, la rosée, Or, la lumière, Aviv, le printemps, etc. leur permettant une liberté de choix de vie.

A la naissance de mon petit-fils, le jeune couple m’a proposé de choisir le nom hébraïque de leur enfant. J’ai refusé. L’identité se transmet par le prénom. On dit Jacob fils d’Isaac, fils d’Abraham. On ne dit pas Jacob Levy, fils d’Isaac Lévy, fils d’Abraham Lévy.

Ma femme et moi avons choisis les noms de nos enfants. A nos enfants de choisir les noms de leurs enfants. Accepter aurait été une intrusion dans leurs vies. Le prénom écrit l’être humain dans une histoire. Il ouvre la porte du futur. Accepter aurait été une confusion des rôles ou des générations.

Alors que je travaillais dans l’immobilier, je racontais à mes clients que je portais un fantôme. Ils pouvaient l’entendre. Mieux que les Juifs.

Elle n’était pas étonnée, disait-elle. Une jeune fille de sa famille avait été violée avant d’être assassinée. Elle relatait la une des journaux. La honte, la gêne, la culpabilité. L’enterrement bâclé. Pour aller vite. Oublier plus vite. Encore.

Elle expliquait les années (d’)après. Les malheurs qui frappaient. Les troubles de la parentèle. Les liens rompus. La famille désintégrée. Comme si elle était maudite.

Les handicaps, les infirmités, les maladies, les échecs, les divorces, les faillites, etc.

Jusqu’à ce qu’un de ses membres parle à un fossoyeur. L’histoire connue dans tous les cimetières. Les morts se vengent. Lorsqu’ils n’ont pas été inhumés avec respect.

La famille fit exhumer le corps pour le ré-enterrer avec tout le respect dû aux défunts.

En regardant la cérémonie du 67ème anniversaire de l’Etat d’Israël, j’ai compris ce que nous avions manqué.

C’était après Yom HaShoah. Où mon blog sur « The Times of Israël » m’avait donné quelque agrément. Une interview sur une radio juive. L’ouverture de Yom HaShoah sur le site Facebook du « Times of Israël » avec mon dernier article. Ou encore d’avoir été le plus lu de la semaine.

Dans la foulée, Esther Esti Gerber me contactait pour répondre à sa question « C’est quoi être un Juif ? »

Je répondais : « […] Etre un Juif, c’est être enterré dignement selon la tradition millénaire du Kaddish, parce qu’à mon sens les six millions de morts ne sont jamais arrivés au Gan Eden […] »

On dit que le Juif répond toujours par une question. Certains Juifs répondent par l’insulte. C’est une constante sur les réseaux sociaux.

Jusqu’à tomber dans le vulgaire, dans certains groupes. Où, le nom d’HaShem est utilisé à tout bout de champ. D’un religieux qui se shoote. Au nom de Dieu.

Si la haine ment toujours. L’insulte est toujours un rapport à soi, jamais à l’autre.

Elle est une thérapie. A bon marché. Qui permet une compensation. Momentanée. De celui qui ne souffre pas. Le débat. De la prétention. Du savoir. Elle touche toujours un point faible. De l’altérité.

La vérité a plusieurs facettes. Suivant l’angle de vue. Il n’y a que les bornés qui pensent la détenir. En exclusivité.

Mais où était HaShem pendant la Shoah ?

La police religieuse qui s’approprie la pensée juive ou la phagocyte, au détriment du plus grand nombre, dans un ethnocentrisme insupportable, m’indispose.

Selon ce que je pense et je peux me tromper, l’essence de l’âme juive est le respect de l’autre. J’aurais adoré entendre, plus de : « Surprenante réponse… que je respecte absolument ! »

Au lieu de : « Bof ! … J’adore entendre débiter des âneries. … Je suis choquée de lire des propos aussi stupides. … Loose Freddy ! … etc.

« Les six millions ne sont jamais arrivés au Gan Eden »… Moi, je lis ça, je renonce au reste… »

Qui suis-je ? Pour avoir le droit, d’émettre une opinion. Même si ma réponse n’est pas anodine. Encore moins provocatrice. Sinon le cheminement d’une réflexion.

La prière du « El Malé Rahamim » spécifique à la mémoire des six millions des nôtres affirme qu’ils sont morts « Al Kiddoush HaShem » et que leur place est au Gan Eden.

Pour les bûchers de l’Inquisition, les pogromes de l’Histoire juive, Ilan Halimi et tous les autres, morts « Al Kiddoush HaShem », j’accepte l’idée. Je dis qu’un grand nombre des six millions sont en attente. De cette sanctification.

Bien que je me rappelle, d’un grand rabbin sépharade, mort il y a cinq, six, ou sept ans, qui disait quelque chose comme quoi les six millions sont morts parce qu’ils le méritaient. Ce qui avait provoqué un certain tollé dans les familles ashkénazes.

L’exégèse juive est une chose, le psychisme en est une autre. La psyché ne l’accepte pas. Parce qu’elle est encombrée de fantôme(s). De dibbouk(s). Plus précisément. De deuils non faits.

Les survivants, nos parents, nos grands-parents ne pouvaient pas faire le travail de deuil. Ignorant les circonstances de la mort. De leurs défunts. Sans sépultures. Sans traces ou lieux pour honorer leur mémoire.

Ils ont transmis aux descendants de faire les deuils. (En souffrance). Les deuils impossibles, les deuils non résolus, les deuils non faits.

La plupart des rabbins refusent de comprendre. Parce qu’il n’y a pas eu de miracle divin. Le sujet dérange. Et la plupart des psys non plus. Parce qu’ils s’attachent aux conséquences des traumatismes de l’individu. Guère plus. Ils sont prisonniers de théories. Ou d’écoles. Souvent contraire au bon sens.

Depuis la nuit des temps, la séparation des morts des vivants se fait par le rite.

L’horreur de la Shoah et sa dimension ont empêché le rite funéraire selon la tradition. On a fait ce qu’on a pu. On a voulu bien faire. On a cru bien faire. Sans la récitation du Kaddish, ou une lecture erronée, nos morts n’arrivent pas à bon port. Ils nous habitent. Nous sommes leurs tombes. Et c’est pourquoi nous souffrons.

Lorsque nous disons le Kaddish, nous les libérons. Ils accèdent au Gan Eden. Les morts se séparent des vivants. Dans le respect. De la tradition.

Nous ne sommes plus hantés. Ils sont apaisés. Et deviennent des ancêtres bienfaisants.

Ils réintègrent la chaîne des générations. Le, « dor va dor ». Le, de génération en génération.

Les trous dans les arbres généalogiques sont en quelque sorte comblés. Les séquelles des traumatismes sont réduites. Les grands-parents, les parents, les enfants et les morts sans sépultures retrouvent leur place dans la ligne des générations.

Le deuil du devoir accompli. Nos souffrances disparaissent.

Nous souffrons à cause de six millions de morts mal morts, mal enterrés et non respectés. Nous souffrons parce que nous trahissons nos ascendants. Sans le savoir. Consciemment. Et pourtant grâce à qui nous devons d’être en vie.

Nous souffrons parce qu’un Kaddish ne suffit pas. Il doit être ancré, assuré dans le temps. Et pour être sûr de ne pas manquer à la tradition, pour la plupart d’entre nous, il n’y a rien de mieux que d’y associer un centre, une « yeshiva », dont c’est la profession.

Nous souffrons à la manière des troubles qui existent dans une famille. Où, l’on conseille aux habitants de vérifier les parchemins qui se trouvent à l’intérieur des « mezouzot ». Pour un retour à l’ordre. Ou à la protection. (Du « Gardien des portes d’Israël »)

En regardant la cérémonie du 67ème anniversaire de l’Etat d’Israël, j’ai compris.

Lorsque nous nous pressons aux commémorations, nous célébrons l’histoire collective. Tout en négligeant que la Shoah est avant tout 6.000.000 d’histoires personnelles.

A soigner la mémoire collective. On en oublie l’individuelle. Des familles. Troublées.

Or ce sont 6.000.000 de personnes individuelles, qui avaient des noms, qui sont mortes. Ce n’est pas une mémoire collective. Uniquement.

C’est pourquoi soixante-dix ans après les faits, on peut dire que nous sommes toujours en deuil. Même si pour ma part, je ne suis plus en deuil.

Un Kaddish collectif n’est pas un Kaddish individuel. Quoiqu’en disent certains. Tout simplement parce que la psyché ne l’accepte pas.

C’est uniquement par la lecture du Kaddish, en donnant un nom, en respectant la personne individuelle dans sa mort qu’on sépare les morts des vivants, que les vivants continuent leur vie et ont accès à leur propre vie et les morts à leur mort.

Ce qui tient pour la Shoah, tient pour tous les génocides. Passés, en cours ou à venir.

Pour guérir les nouvelles générations, la solution est le rite. Rendre les derniers devoirs aux victimes. Selon ses traditions.

Le « plus jamais ça ! » est un leurre. (Du) Politique. A nous, de nous en souvenir.

En reprenant dans la fonction publique, les petites mains de la collaboration, jusqu’aux nazis de la Solution Finale, on a inoculé la peste dans la société. Les virus du passé. Par le retour des loyautés familiales. Le syndrome d’anniversaire ou de répétition. Les chevaux de Troie de la pensée.