J’ai tenu un blog pendant quelques mois. Sur un sujet qui me tenait à cœur. L’après-Shoah. Ou son influence. Sur les nouvelles générations. Il est temps de tirer ma révérence.

Certains disent que tout n’est pas possible. D’autres disent, il l’a fait parce qu’il ne savait pas que c’était impossible. J’ai fait l’impossible.

Certains psys sont persuadés que le traumatisme de la Shoah ne peut être guéri. Et les souffrances des survivants continuer à se transmettre de génération en génération.

Et pourtant… je suis guéri.

Je cherchais dans les livres les solutions. Que les thérapeutes ne donnaient pas. J’étais gêné de ne pas trouver dans la bibliothèque de la psychanalyse, plus, par rapport à la Shoah. Avant d’apprendre que pour la psychanalyse la Shoah n’existe pas. Et qu’au lieu de la discuter, elle s’est systématiquement dérobée. (« Guérir de la Shoah » – Nathalie Zajde – éditions Odile Jacob )

J’ai suivi énormément de thérapies. A l’échelle du genre, je tiens un record.

Il y avait dans la librairie de la psychanalyse une dichotomie de la souffrance. Où la juive était niée. Dans sa spécificité. Au profit d’un type universel à adopter.

Au septième psychiatre, j’ai compris qu’un psychothérapeute ne suffirait pas.

J’ai cherché où, comment combler les manques. Avec l’accord du septième.

J’ai tenté une thérapie de groupe à Paris. La dame n’en faisait plus. Elle m’a lâché avant de raccrocher : « Vous portez un dibbouk. Allez-vous faire soigner par un rabbin. »

J’ai repéré dans une revue juive, une proposition de thérapie de groupe à Bruxelles.

Je me suis inscrit. Nous étions trois, quatre… Plus que deux. Le groupe n’a pas vu le jour.

Les gens ont peur de la Shoah. Une tare sur une carte de visite. Bruxelles est un village.

Je n’avais plus le choix. Que de tenter l’expérience des « constellations familiales ».

Une thérapie de groupe. Proche de la psychogénéalogie. Où, les personnes souffraient de crimes, d’incestes, de viols etc. ou de leurs suites. A travers les nouvelles générations.

Les rabbins belges niant l’existence des dibbouk(s), j’ai appelé Elie à Paris. Où, j’ai trouvé pour la première fois une écoute généreuse.

Elie était un restaurateur du quartier de la rue des rosiers. Après Shabbat, il m’a présenté un jeune rabbin d’une rare bienveillance avec lequel je me suis entretenu longtemps et qui a promis de tout faire pour m’aider. Ensuite un religieux du nom de Joël L. qui m’a remis sa carte de visite. A l’instinct, j’ai su que c’est à lui que j’allais m’adresser.

Au téléphone, l’homme m’a proposé de consulter un grand cabaliste de passage à Paris avant de m’emmener en voir un autre. Dont j’ai relaté la rencontre sur mon blog. Sous le titre : « Le porteur de fantôme » – chapitre 85 – (Kaddish).

Quelques jours plus tard, Joël L. m’a suggéré de rencontrer une dame qui m’a promis d’enlever le dibbouk. Ce qu’elle n’a jamais fait.

Pour avoir étudié la psychogénéalogie, elle a « dé-couvert » un troisième secret en l’espace d’une journée. Mon psychiatre n’en revenait pas. Chez lui, cela aurait pris des mois. Ou plus.

Aujourd’hui, je découvre un secret en quelques minutes, voire moins. Le religieux n’a rien à voir là-dedans. Il suffit d’écouter la personne. Ou de poser les bonnes questions. Pour entendre les répétitions.

J’avais imaginé qu’il y aurait de la magie juive. Des savoirs anciens. Même si certains livres disent qu’ils ont disparus. Avec les rabbins de la Shoah.

Ce qui n’est pas dérangeant en soi. Sinon d’avoir invoqué Dieu où il n’intervient pas.

L’identité juive se transmettant uniquement par le prénom, j’ai ajouté à la synagogue, le prénom Haïm, qui signifie la vie, à celui d’un mort. Je m’appelle désormais Ephraïm Haïm.

Je suis passé par toutes les étapes. De l’autodestruction, disait-on. Et c’est faux.

J’ai aussi été abusé par des thérapeutes. Incompétents. Malveillants. Certains thérapeutes prennent des années à détecter un fantôme. La souffrance n’est pas une tare. L’empathie, un luxe. A ne pas prodiguer. J’ai souffert du manque de compassion.

« « Par transposition », Judith Kestenberg exprime l’idée que l’individu s’accapare les faits passés et tend à les revivre dans l’actuel. Il s’agit d’un fonctionnement psychique qui prend valeur de « pont » historique, et qui entérine l’absence de travail de deuil des parents. […] »

(Enfants de survivants – Nathalie Zajde – Ed. Odile Jacob )

Les livres parlaient des deuils impossibles, des deuils non résolus, des deuils non faits etc.  Ainsi je devais faire le deuil de quelqu’un que je ne connaissais pas. Qui avait vécu longtemps avant moi.

Je ne comprenais pas comment cela se pouvait. Je ne savais pas comment faire. Mais je comprenais que sans faire le deuil de mon oncle, je ne m’en sortirais pas.

A l’approche de Kippour, j’étais perdu. Mon oncle assassiné le jour de Kippour 1942, j’angoissais. Que faire ? Elie m’a appelé. J’ai une surprise pour toi. Des places pour Kippour, dans un « heder » du quartier. Où, tu diras le Kaddish à la mémoire de ton oncle.

Je pensais ainsi faire le deuil de mon oncle. J’ai raconté l’évènement sur mon blog. Sous le titre : « Le porteur de fantôme » – chapitre 91 – (Kaddish).

Avec le temps, Elie et moi, nous nous sommes perdus de vue. J’allais bien. Mieux. Mais je n’avais toujours pas fait le deuil. Impossible.

J’ai tenté d’autres champs d’expériences. De thérapies. Plus de vingt, dits thérapeutes. Et quelques séminaires d’un à plusieurs jours.

En changeant de pays, on change de destin, dit-on. Même si certains pensent qu’on emporte les problèmes avec soi. L’approche d’un nouvel horizon et plus encore d’une culture différente offre à n’en pas douter des perspectives de vie nouvelle.

La dernière fois qu’elle m’avait vu je ressemblais à un mort.

Amaigri, bronzé, au mieux de ma forme, elle m’a souri, en m’arrêtant sur la « tayelet », la digue, en rentrant de la plage. Je te présente ma cousine, a-t-elle dit. Elle parle ton langage. La dame m’a regardé, m’a demandé tout de go : « Avez-vous fait ce qu’il faut ? »

Je balbutiais. La réponse. Je savais que non. Impérative, elle a dit : « Vous savez ce qu’il faut faire. Alors faites-le ! ». Le franc est tombé. J’ai compris ce que j’avais manqué.

J’ai appelé Aish Hatorah à Jérusalem. Où, j’ai demandé de réciter le Kaddish à la mémoire de mon oncle Ephraïm. A la date anniversaire de sa mort. Comme le cabaliste me l’avait suggéré des années auparavant. Alors que je n’avais pas compris.

« Ton grand-père était quelqu’un de bien. Il y avait beaucoup d’Anversois cachés à (Marsac-sur-l’Isle au lieu-dit de) La Cave (en Dordogne). Il sillonnait la campagne, les fermes de la région pour acheter des vaches. Pour que nous puissions manger casher, me dit-elle ». Il était « shohet », abatteur de bétail, selon la tradition.

Mon grand-père était juge au « beit din », le tribunal rabbinique d’Anvers.

Le vendredi matin, avant d’aller à l’école, maman descendait à la boucherie pour préparer des paquets pour les pauvres pour Shabbat.

Ma grand-mère était une lointaine petite cousine d’Helena Rubinstein. Elle venait de Cracovie. Elle parlait le « hoghdeutsch », le bel Allemand.

Mes grands-parents n’ont jamais trouvé lors d’un voyage en Israël, la « Yeshiva » pour laquelle ils avaient hautement contribué pour la construction, me racontait ma grand-mère en rigolant. Presque.

En 1942, les Allemands demandèrent 10.000 noms à l’Association des Juifs de Belgique, présidée par le grand rabbin Ullmann, la plus haute autorité morale juive du pays.  Elle en donna 12.000. Il écrivit une lettre où il conseillait pour le bien de tous, de satisfaire à la convocation des Juifs, signant ainsi leur arrêt de mort.

Ses agents s’occupèrent personnellement de porter l’appel au travail obligatoire. La police anversoise refusa la tâche.

Le grand rabbin Ullmann retrouva sa charge, sans repentirs, après la Shoah.

Le grand rabbinat n’a jamais présenté des excuses pour les faits passés.

Ephraïm, mon père étaient convoqués. Si la famille décida de n’envoyer qu’un seul. Je ne peux m’empêcher de penser que sans cette lettre, elle aurait sauvé les deux.

Si j’ai vendu mon Hôtel de Maître au Juif le plus riche de Belgique, ce n’est qu’un retour de la mémoire et de ses vicissitudes. Le syndrome d’anniversaire de ces évènements.  

            Si la famille n’eut de cesse de gagner en respectabilité après la guerre, c’est pour ne plus risquer d’être parmi les premièr(e)s sur une liste. Les pauvres et les religieux furent les premiers choisis. Ils dérangeaient les « Israélites » de l’A.J.B.

Mon père fut pendant quarante ans le président des Israël Bonds en Belgique, etc.

En regardant la cérémonie du 67ème anniversaire de l’Etat d’Israël, j’ai compris ce qu’il faut faire pour guérir les nouvelles générations. Je n’avais de cesse de comprendre comment libérer mes enfants. Certains le font instinctivement. Ils n’en ont pas conscience.

Il suffisait d’y penser. Ce qui avait marché pour moi marcherait pour les autres.

Je ne suis pas thérapeute. Je suis incapable d’aider les survivants. Je n’ai aucune formation. Sinon le bon sens. De m’en être sorti. Par la liberté de penser. Mes idées.

Un directeur du Service Social Juif m’a dit un jour : « C’est formidable ce que tu écris. Cela vaut un prix Nobel de littérature. Tu oses. Et comme tu oses. Tu provoqueras une catharsis. Les autres oseront après toi ». J’étais abasourdi.

J’ai longtemps hésité. A continuer. Ce n’est pas évident de révéler le viol de son père. Même si j’avais toutes les preuves. Puisque je le portais en moi.

J’ai flippé en révélant le looser. Que je suis. La loose dans toute sa splendeur.

Et la famille. Qu’en pens(er)ait la famille. Dévoiler au grand jour le sac à linge sale.

Et devoir assumer le regard d’autrui. Après. Nu comme un ver. Et pas une feuille de vigne alentour. Pour cacher le sexe. Les choses du sexe. La vie.

Et taire. La belle option. C’est prendre le risque. Une nouvelle fois. La perpétuation du secret. Aux jeunes pousses. Aux nouvelles branches. Aux enfants des enfants. Ainsi de suite. Jusqu’à perpétuité. D’une histoire infinie.

Prendre sur soi. Au risque de mourir. Seul. Abandonné. De tous. Solitaire. Mais persuadé. Convaincu. D’avoir mis un frein. Une fin. A l’impossible des jours. D’une histoire familiale.

Ni pire. Ni moins pire. Qu’une autre. Sinon d’avoir décidé la lucidité. Du verbe. Au voile des mauvais jours.

Mourir. Peut-être seul. Sans prières. Sans Kaddish. Mais le cou tendu. Haut et fier. A la guillotine populaire. Des propos pleins de fiel. D’une bile qui s’extravase. A tous ceux qui ont de la merde dans les yeux. Avant qu’elle ne se dépose sur la langue.

Je n’ai pas provoqué de catharsis. Jamais. Mais j’ai guéri. Qui veut me suit.

« […]  Je n’aurais pas pu imaginer la Shiva autrement. […]

J’attendais à l’écart. Sur le côté. Je me réfugiais dans la cuisine. Pour fuir la multitude  aveugle. Du fils en deuil. Qui présentaient ses condoléances à l’un et ignoraient l’autre. Exclus. Comme un retour. Où, la famille, des décennies plus tôt, avait dû abandonner l’autre. Qui sans sépulture. N’avait jamais eu droit au rite. De la famille. Des condoléances.

Au moment de dire le Kaddish avec mon frère. Je n’entendais pas ma voix. Pris au piège. Des règles d’une bienséance. A sens unique.  […]

Le troisième jour, je n’en pouvais plus. Je voulais que le jeu de dupes cesse.

Au moment du Kaddish, je prenais de la voix. J’abandonnais mon frère en route. On n’entendait plus que moi. Façon de dire : « Je vous emmerde ! »

[…]  Je levais les yeux. N’en croyait pas mes yeux. « Serais-tu d’accord de prendre une vodka avec moi ? », demandait mon oncle. Alors qu’il s’asseyait à côté de moi. Me jetant en aparté : « Je puis t’assurer que là où se trouve ton père, en t’entendant dire le Kaddish, il est fier de toi. »