Je n’avais jamais envisagé d’aller si loin. Dans l’écriture d’un blog.

Emballé par les premières retombées, je me suis pris au jeu. De partager certaines réflexions liées à la Shoah. Avant que la chrysalide de mon manuscrit ne devienne papillon.

Ces mois m’ont apporté beaucoup de joies. Autant de déceptions. Ils m’ont permis de comprendre. Que la gratuité du geste est un leurre. Dans un monde en décomposition.

Des valeurs. Bien que je ne me fasse déjà pas beaucoup d’illusions.

Je n’ai pas trouvé les relais. Pour avancer. Je pensais naïvement surprendre. Quelqu’un qui surprendrait quelqu’un qui etc. Jusqu’à ce que quelqu’un porte un intérêt à ce que j’écris un peu plus loin que etc. Jusqu’à ce que je reçoive un nom, quelqu’un à contacter, un sauf-conduit, une porte ouverte dans le journalisme ou l’édition.

J’ai promis d’écrire « Comment guérir de la Shoah ». Je tiens parole.

Qui mieux qu’un ex-porteur de fantôme(s) pourrait expliquer comment se débarrasser des hantises liées aux génocides ? Pour avoir été un animal de laboratoire. Autant tirer profit de mon expérience.

J’aimerais rappeler que le monde des professionnels de la psychologie n’est pas sans failles. J’ai appris à mes dépens leur(s) violence(s).

Certains d’entre eux se réfugient derrière un mur protecteur dit de neutralité. Quand cela leur renvoie à leur propre histoire, ils ne se gênent pas pour t’envoyer dans le décor.

Je pèse mes mots. La vérité dérange. J’ai dû apprendre à faire le deuil. De certains thérapeutes. J’ai souffert de l’esprit de corps.

Dans la forêt des livres sur ma table, que j’avais du mal à lire, encore plus à comprendre, j’ai repéré deux noms dans un entrefilet. Nicolas Abraham et Maria Torok. Ils m’ont permis de survivre. Le temps de réapprendre à vivre.

Même si j’ai pris des années. Pour (les) comprendre. Et accepter.

J’expliquais aux miens la hantise. Ils ne pouvaient pas l’entendre. Qui pourrait ?

Les cartésiens y perdraient leur Latin. Les intolérants la croyance. De leur insupportable dévoiement.

Quand personne ne te croit, quand tu es seul, perdu, abandonné de tous, tu cherches un autre chemin, une autre solution. Même si tu sais qu’elle n’existe pas. Et tu doutes. Le pire est le doute. Parce qu’on te dit que tu inventes tout ça. Que cela n’existe pas. C’est plus facile, quand cela n’existe pas.

Je portais un dibbouk. Un sale fantôme. Jusqu’à ce que je saisisse. L’horreur du drame. Tragique. De mes parents. A mes ascendants. A leurs descendants.

J’étais le pont. L’homme du pont. Entre les générations. Le sacrifié. Pour le bien de tous. Et puisque je n’avais pas le choix. Autant l’accepter.

« Les psychanalystes Nicolas Abraham, d’origine hongroise, et sa compagne Maria Török ont publiés en 1978 un ouvrage intitulé « L’Ecorce et le Noyau » qui met en exergue les concepts de « crypte » et de « fantôme ».

Leurs recherches psychanalytiques leur ont permis d’étudier les cas de personnes ayant fait certains actes ou prononcé certaines paroles « comme si ce n’étaient pas elles », comme si quelque chose, ou quelqu’un avait agi à travers elles à ce moment.

Ainsi ils émirent l’hypothèse qu’un « fantôme transgénérationnel » s’exprimait à travers eux, fantôme d’un ancêtre ayant créé lors de son existence une « crypte » : un secret, un non-dit, un acte inavouable, un traumatisme, etc., qui n’aurait pas été métabolisé dans le psychisme de celui qui l’a vécu et serait resté du domaine du refoulé.

Les membres des générations successives verraient à certains moments un « fantôme psychique » se manifester par des actes ou des paroles manquées.

Nicolas Abraham et Maria Török parlent de transmission psychique transgénérationnelle.

Les descendants des porteurs de cryptes sont affectés par un Fantôme. L’effet fantôme résulte des lacunes laissées dans le psychisme de ses descendants par le « Secret » du porteur de crypte.

J’ai repris les mots de Généasens.com parce qu’ils sont clairs. En dix ans de temps, je n’en avais jamais trouvé d’aussi précis. Pour raconter le(s) fantôme(s) et leurs agissements.

Sur la base des quelques histoires de porteurs de fantôme, reprises dans les livres, j’ai re-constitué la mienne. Avec horreur. Et (beaucoup) de larmes.

Je les ai lues et relues. Des dizaines et des dizaines de fois. Encore et encore.

Je savais que j’étais quelque part dans ces lignes. Je savais que j’étais là. Je voulais, je devais savoir où, comment et pourquoi ?

J’ai été à la pêche des éléments. A la manière des problèmes mathématiques à résoudre à l’école. Et j’ai trouvé la solution du problème.

Je n’ai pas trouvé la solution de l’histoire. Elle n’existe pas. Il faut l’accepter. Dans sa dimension. Sa tragédie humaine. Comprendre comment on est habité. Pour simplement se sauver. Ou aller mieux.

Une femme à la phobie des espaces publics. Au bout de plusieurs années, son analyste  découvre sa véritable phobie. Elle doit impérativement lorsqu’elle est dans la rue, « agiter des marionnettes ».

Elle rêve, après rêve, que son grand-père maternel est enfermé dans une porcherie et qu’elle tente de le sauver. L’histoire est que sa maman adorait son père et que sa grand-mère a jeté son mari à la rue. En le traitant de porc. Et en lui gueulant après : « Voici les maris honnêtes ! ».

La petite-fille n’a jamais connu son grand-père, sinon sur une photo que cachait sa mère.

L’homme est un géologue et un naturaliste du dimanche. II passe son temps libre à « casser des cailloux » et à attraper des papillons avant de les tuer avec du cyanure.

Sa mère adorait son père qui a été dénoncé par sa grand-mère. Envoyé aux travaux forcés, il devait « casser des cailloux » avant de mourir gazé.

L’homme est un enfant naturel de la guerre. Il porte le fantôme de son père.

Son grand-père dit que son père est un « fumier ». Alors que sa mère aimait son père.

Il veut être un « fumier ». Celui qui aimait sa mère.

Il se met des menottes, devient délinquant, et cherche à faire de la prison.

Il sacrifie ses cheveux parce que sa mère a été tondue.

J’ai dit que la faillite était le syndrome d’anniversaire (ou le syndrome de répétition) du désenjuivement de l’économie et de la Möbelaktion.

J’ai écrit que : « Par « transposition », Judith Kestenberg exprime l’idée que l’individu s’accapare les faits passés et tend à les revivre dans l’actuel. Il s’agit d’un fonctionnement psychique qui prend valeur de « pont » historique, et qui entérine l’absence de travail de deuil des parents.

[…]

Il semble alors, que les parents qui ont subi les traumatismes confient à leurs enfants une part de leur fonction psychique réactionnelle au trauma : revivre les évènements afin d’essayer de les maîtriser. »

(Enfants de survivants – Nathalie Zajde- Ed. Odile Jacob )

J’ai dit que je suis le pont, l’homme du pont entre les générations.

J’ai dit que nous habitions avenue Brugmann après la faillite. « Brug », le pont, « man », l’homme, l’homme du pont en flamand.

J’ai dit que la « Möbelaktion » était la spoliation, la saisie des meubles des Juifs.

Je n’ai pas dit que la Loi Brüg de 1957 était la loi d’indemnisation des meubles Juifs spoliés.

Je devenais fou en découvrant toutes ces coïncidences. Jusqu’à ce qu’une hypnothérapeute m’explique qu’il s’agit de synchronicités. Que tout le monde en fabrique. Mais que j’ai le don d’en fabriquer plus que les autres.

Le loisir, le hobby, le passe-temps d’un porteur de fantôme est en rapport avec l’histoire qu’il a réceptionnée, cf. l’homme était un géologue du dimanche et cassait des cailloux. Son grand-père cassait des cailloux, avant d’être gazé.

J’étais un fou de meubles. Avec le recul, j’ai l’impression que cela frôlait le ridicule. Mais les meubles me calmaient. Dans un magasin de meubles ou lorsque je feuilletais un livre ou une revue de décoration, j’étais apaisé. En paix.

Nous déménagions souvent dans de plus grandes maisons. Je suppose pour les (re)meubler. La dernière faisait presque mille deux cent mètres carrés. Un grand appartement pour nous. Sept autres à louer garnis.

Lors du déménagement, il y avait quatre camions de salles à manger, de chambres à coucher, d’objets, pour la plupart acquis récemment en vente publique pour être customisés. Ils ne virent jamais les appartements à l’abandon pour cause de faillite.

La sourdre impression que j’avais aux étages me rappelait les appartements vidés de leurs Juifs avant que d’autres ne les emménagent.

Photos, images des meubles volés, spoliés attendant dans les entrepôts leur départ pour l’Allemagne. Photos identiques, soixante ans plus tard, à celles de nos meubles placés dans un entrepôt pour éviter qu’ils ne soient pris par des huissiers.

Aux Juifs, je disais que je portais un dibbouk. Aux non-Juifs, un fantôme.

Je me trompais. Je portais un dibbouk et un (sale) fantôme. Un dibbouk est un fantôme. Un fantôme n’est pas toujours un dibbouk.

Un dibbouk se transmet par la mort. Un mort mal mort. Avant terme. Ou dans des violences. En l’occurrence, mon oncle Ephraïm à Auschwitz.

Je sais comment on enterre un dibbouk. C’est-à-dire faire le deuil. Pour guérir. De la Shoah.

Un (sale) fantôme se transmet par le sexe. Ici, le viol de mon père. Un viol de l’après-guerre. Il n’a rien à voir avec la Shoah.

Si je me suis fourvoyé jusqu’à ce que j’écrive ces lignes, ce n’est pas que je ne voyais pas. C’est que c’était trop dur d’assumer. Un fantôme, ça passe. Deux, je ne vous dis pas.

Ni les livres, ni les psys n’étaient clairs. On aurait dit qu’ils noyaient le sujet. Tabou. De leur propre(s) histoire(s).

Je pouvais accepter un dibbouk comme en portent les nouvelles générations pour assurer la mise au tombeau. Les morts de la Shoah trouvent leur tombe dans le corps des vivants. A défaut de la trouver dans la terre.

Pérel Wilgowicz note le lien entre l’incorporation des morts et la tradition du dibbouk. Selon la tradition, le dibbouk est la possession d’un vivant par un mort mal mort, par un mort errant.

Pérel Wilgowicz qui dans le Vampirisme. (De la Dame Blanche au Golem. Essai sur la pulsion de mort et sur l’irreprésentable aux éditions Césura) assimile les Juifs partis en fumée, à des morts-vivants et des gens comme moi, à des vivants-morts. Le choc, je ne vous dis pas. Ou comment faire ?  L’objectif. Séparer les morts des vivants.

Si je me suis emmêlé les pinceaux. Pour démêler mon histoire. C’est que les deux histoires de fantômes (se) sont entremêlées. Pour n’en faire qu’une. La mienne.

Pour mettre fin au syndrome d’anniversaire ou au syndrome de répétition, d’un antisémitisme millénaire, j’ai fait mon alyah.

« « A kol yieyai beseder », dit-on toujours en Israël. « Tout ira bien ».

« Eyn li arets ah(r)eh(r)et ». « Je n’ai pas d’autre pays », dit-on encore.

Les jours fuyaient. Le temps des discordes, des rancunes et de l’amertume. J’entrais dans la vie. Du mieux, du bien-vivre. J’étais heureux. Le bonheur à portée de la main. Je le saisissais. Je le retenais. Qu’il ne s’échappe plus jamais. Ne change de trottoir. Ou s’en aille voir ailleurs.

Je ne me posais plus de questions. Les jours avaient apporté des réponses. Je n’avais plus honte. Je n’étais pas un loser. Je ne l’avais jamais été. Je m’étais trompé. Au mètre étalon de l’Europe, j’étais un perdant. A l’aune d’autres cultures, j’avais soulevé des montagnes, j’avais forcé le destin, j’avais tenté, j’avais joué, j’avais gagné, j’avais perdu, j’avais vécu. Autrement qu’un fonctionnaire abusant du petit pouvoir lié à sa fonction. Parce que je haïssais les moyennes.

Je disais : « j’ai fait faillite ». Elle était une marque de fabrique. Sur ma carte de visite. Le sang avait coulé. Au bleu. La noblesse des victimes.

Je ne servirais plus jamais la soupe à ceux qui rêvent de détruire mon peuple. Israël, le dernier rempart de l’Occident. »

(Le porteur de fantôme – manuscrit en fin d’écriture – WIN Freddy)