J’ai dit dans d’autre article que j’ai fait faillite. Que toutes les dates précédant le dépôt de bilan et au-delà sont étrangement les dates syndrome d’anniversaire de l’histoire familiale.

J’ai déposé mon bilan le 24 octobre 2000. Mon oncle Ephraïm est né le 24 octobre 1925. Contraint par la banque, j’ai signé la vente de ma maison, au Juif le plus riche de Belgique, le 21 septembre 2000. Mon oncle Ephraïm a été assassiné le 21 septembre 1942 à Auschwitz. J’ai fait faillite le 27 octobre 2000. Mon frère est né le 27 octobre 1945 etc.

J’ai déjà dit que j’ai rejoué certains évènements de l’histoire familiale pendant la guerre dans ma vie. Même si je ne sais pas comment concevoir le fait. Qu’un être humain puisse remettre en images et situations des faits passés, ayant déjà existés et dont personne n’a eu en tout ou en partie connaissance.

Pour être clair, plus précis, alors que je reliais certains chapitres de ma vie aux éléments du passé, alors que je n’avais pas (encore) compris qu’elle n’était qu’un passé, renouvelé. Aux jours d’aujourd’hui. Le septième psy disait : « lisez le livre de votre vie ». Où tout était écrit. Parfois même dans une (suite) logique à faire peur. Le commun des mortels. Tant ce n’était pas rationnel. A l’oreille du monde. Mais le monde est-il seulement rationnel ?

Ce que je tente de dire ici, c’est que certaines choses qui se sont produites à Auschwitz, se sont reproduites dans ma vie. Personne ne pouvait les connaître. Pour me les transmettre. Elles sont inscrites dans le livre du temps d’Auschwitz. Les Allemands notaient tout.

Enfant, je savais. Adulte, je comprenais. Vite. Ce qui se jouait. Mais comment le partager ? Alors que l’autre. Ne pourrait l’admettre. Faisait que j’étais coincé. Au port de la solitude. Comme avant. Comme toujours. Aux temps des secrets.

La Shoah nous dérange. Au coeur de l’intime. Nous n’osons pas dire la vérité. C’est plus facile. D’être à l’aune de tout le monde. Nous oublions notre spécificité. La richesse d’une société. A partager l’expérience. Pour avancer.

A soixante ans. Le temps d’une maturation du moi. Libéré. Des chaînes des non-dits. Et des dits. La vérité aussi crue soit-elle est toujours plus noble que la merde qui habite les langues. Je me permets la liberté. De penser. Mes idées. De panser. Un moi. A moi.

L’histoire d’un porteur de fantôme est la chronique d’une mort annoncée.

Nous sommes des millions à avoir des fantômes. Qui hantent nos mémoires. A n’en pas douter. Certains plus lourds que d’autres. Pour ma part, la destinée m’a gâté.

La route d’un porteur de fantôme est barrée à l’introjection, la formation de l’identité de soi. A l’adolescence, l’incorporation s’oppose à l’introjection. Elle signifie un arrêt, un obstacle à la découverte de soi, aux perspectives du moi.

Vraisemblablement lors d’un time-collapse ou d’un télescopage des générations et du temps, j’ai répété la Shoah dans ma vie.

Le time-collapse est un écroulement du temps. Une fissure, une brèche dans le temps. Par où la psyché s’est logée. Et figée.

La Shoah a explosé le monde qui existait auparavant. La chaîne des générations. Le, « dor va dor ». Le, de génération en génération.

Le télescopage des générations est l’enchevêtrement des générations entre elles. Leur collision frontale, leur collusion secrète ou la confusion des rôles.

Les trous dans les arbres généalogiques, les séquelles d’un séisme des traumatismes ont tout emporté sur leurs passages réduisant les grands-parents, les parents, les enfants et les morts sans sépultures en une génération unique.

Mon père pensait être le père de mes enfants. « Tu n’es pas mon père, papi était mon père ! » me disait l’un d’entre eux. Je suis ton père ! Papi « n’était » que ton grand-père, répondais-je, énervé.

Maman lui demandait de prendre soin de moi, alors qu’elle ne serait plus là.

Un court-circuit de la psyché, je me retrouvais dans la première moitié des années dix-neuf cent quarante. A revivre la Shoah dans ma vie.

« Par « transposition », Judith Kestenberg exprime l’idée que l’individu s’accapare les faits passés et tend à les revivre dans l’actuel. Il s’agit d’un fonctionnement psychique qui prend valeur de « pont » historique, et qui entérine l’absence de travail de deuil des parents.

[…]

Il semble alors, que les parents qui ont subi les traumatismes confient à leurs enfants une part de leur fonction psychique réactionnelle au trauma : revivre les évènements afin d’essayer de les maîtriser. »

(Enfants de survivants – Nathalie Zajde – Ed. Odile Jacob )

« Je savais depuis des mois que je vivais en 1942. Ma psyché vivait en 1942.

Au cœur des années 2000, j’étais, je vivais en 1942. (…)

Je vivais à soixante ans de distance. Des années 2000. (…)

J’étais effaré. J’avais la peur au ventre de ne pas arriver à reprendre pied. Dans la réalité. De notre époque. De rester à jamais coincé. Aux portes du passé. »

(Le porteur de fantôme – manuscrit en fin d’écriture – WIN Freddy )

Nous cherchions un appartement à louer. Nous avions trouvé une maison.

Elle était en face de celle de l’avocat d’un célèbre pédophile. Qui allait défrayer la chronique pendant des années. Pour meurtres, viols et enlèvements.

Aux fenêtres de l’ancien bâtonnier trônait une énorme balance de la Justice.

Elle était accolée à celle de l’avocat des parents d’une petite fille qui avait été enlevée, violée et assassinée par un autre pédophile. Et défrayait aussi la chronique.

Je portais trois secrets. Le premier était l’assassinat de mon jeune oncle Ephraïm à Auschwitz. Le second était le viol de mon père en prison. Le troisième n’a aucun intérêt ici.

Les livres racontaient que j’étais l’homme du pont entre les générations.

Elle était située avenue Brugmann, « brug », le pont, « man », l’homme, l’homme du pont en flamand.

Le malheur habitait notre maison. Où, le fil de la vie était ténu. Comme à Auschwitz, soixante ans plus tôt. Nous n’imaginions pas vivre au-delà de trois mois. C’était de l’impensable. La réalité de nos jours.

J’étais en phase avec mon oncle. Le musulman d’Auschwitz. Parce que je portais son prénom. La tête n’était plus. (Là). Sinon à l’état végétal. Un corps mort.

J’encaissais les coups. Ils étaient légions. Je ne me protégeais plus. Je ne savais plus comment ? Faire. Pour protéger les miens.

« Répéter les mêmes faits, les dates ou les âges qui ont construit le roman familial de notre lignée, est une manière pour nous d’être fidèles à nos ancêtres (…), une façon de poursuivre la tradition familiale et de vivre en conformité avec elle », dit Anne Ancelin Schützenberger.

J’étais fidèle à mon oncle. Rejeté de tous.

J’étais l’otage. D’une double loyauté familiale.

Le fantôme est une névrose généalogique. Elle ne m’appartenait pas. Elle appartenait à mon père. Le psychisme ne connait pas l’espace-temps. Le fantôme serait la réactualisation d’un passé.

J’étais fidèle à mon père. Je découvrais l’horreur. Du comment.

Dans de rares moments de lucidité, éclatée, ou d’énergie retrouvée avant de retomber au néant de la psyché, j’expliquais aux miens ce qui se jouait. Ils niaient. Comment auraient-ils pu croire ? Une chose pareille. Une nouvelle forme de Shoah. Une Shoah-suite. Qui n’est pas racontée dans les livres. Que je ressentais.

Comment oses-tu ? Disaient-ils !

Je restais coi. Je cherchais là. Je savais. Que là était la vérité. Pour m’en sortir.

Même si elle ne nous permettait pas de vivre. Mieux. Le quotidien. Des jours.

J’avais la réputation d’avoir une intelligence défaillante. Aux abonnés absents. De la gueule… De gosse. De riche. Dont la femme était exquise… ment belle. Je n’osais imaginer les nouvelles rumeurs. Dégringolé de mon piédestal. J’étais la risée d’une société. Je m’imaginais un looser, un lâche, un faible, une merde.

Les troubles étaient terribles… ment souffrant. Je m’épuisais. Dans un malström d’images violentes. Qui envahissaient tous les écrans de la psyché. Des Juifs raflés. Mourants. Dans les trains. Sélectionnés. Dans les camps. Les champs d’expériences. Les laboratoires. De la barbarie. Nazie. Où, l’homme n’est plus. Qu’une dernière désespérance. De l’humain. Avant le lâcher prise. Des corps. Désarticulés. D’une civilisation. Perdue. Aux chantres de la mort.

Il n’était pas rare que les visages de mes proches soient dans ces images. De l’insupportable. Comme le retour. Du passé présent. D’un passé non dépassé.

Je tentais de voir. Les images de la mort de mon oncle. Que dis-je ? L’assassinat. Le viol de mon père.

Alors que je me noyais. Dans les eaux profondes. De la Shoah. Sans masques. Je repérais une phrase. Jetée dans la mer. Des livres. Comme une bouée. Et deux noms. Dans la forêt des pages. Qui allaient me sauver.

« […] Judith Kestenberg exprime l’idée que l’individu s’accapare les faits passés et tend à les revivre dans l’actuel […] »

« Les psychanalystes Nicolas Abraham, d’origine hongroise, et sa compagne Maria Török ont publiés en 1978 un ouvrage intitulé « L’Ecorce et le Noyau » qui met en exergue les concepts de « crypte » et de « fantôme ».

Leurs recherches psychanalytiques leur ont permis d’étudier les cas de personnes ayant fait certains actes ou prononcé certaines paroles « comme si ce n’étaient pas elles », comme si quelque chose, ou quelqu’un avait agi à travers elles à ce moment.

Ainsi ils émirent l’hypothèse qu’un « fantôme transgénérationnel » s’exprimait à travers eux, fantôme d’un ancêtre ayant créé lors de son existence une « crypte » : un secret, un non-dit, un acte inavouable, un traumatisme, etc., qui n’aurait pas été métabolisé dans le psychisme de celui qui l’a vécu et serait resté du domaine du refoulé.

Les membres des générations successives verraient à certains moments un « fantôme psychique » se manifester par des actes ou des paroles manquées.

Nicolas Abraham et Maria Török parlent de transmission psychique transgénérationnelle.

Les descendants des porteurs de cryptes sont affectés par un Fantôme. L’effet fantôme résulte des lacunes laissées dans le psychisme de ses descendants par le « Secret » du porteur de crypte.

Quelques exemples de grands fantômes :

  • Les enfants morts
  • La perte précoce des parents
  • Les fantômes de secrets sur la paternité
  • Les fantômes de culpabilité du survivant (guerre)
  • Les fantômes de meurtres d’enfants
  • Les fantômes de captation d’héritage
  • Les fantômes de secrets sur le suicide
  • Les fantômes d’ancêtres joueurs
  • Les fantômes de guerre
  • LES FANTÔMES DE GENOCIDE
  • Les fantômes d’avortement

[…] »

(Généasens.com )

J’ai toujours su que la faillite cachait quelque chose. A cause des dates syndromes d’anniversaire.

J’ai déjà raconté le comportement de l’homme de la banque. Saisissant nos stocks. Disant à sa collègue : « On fait un beau métier. Ce Juif-là, on l’a eu ! »

Alors que j’avais l’impression de voir un soldat allemand  avec des bottes.

A la lumière de ce que j’ai découvert. Des concordances de dates. Des évènements de la guerre. La faillite est le syndrome d’anniversaire (ou le syndrome de répétition) du désenjuivement de l’économie et de la Möbelaktion.

C’est-à-dire la saisie des entreprises, des biens et des meubles appartenant aux Juifs par les autorités nazies.

La seule manière « De répéter les mêmes faits […] », comme dit Anne Ancelin Schützenberger, était de faire faillite.

La banque saisissant l’entreprise, ainsi que l’ensemble des biens meubles et immeubles, en garantie des lignes de crédit, l’image était identique à celle de la guerre.

En effet, non seulement la banque était intégralement remboursée. A gros intérêts et pénalités. Mais l’ensemble des fournisseurs payés à la réception des marchandises sur base de lettres de crédit, quasi personne n’allait perdre d’argent. Sinon des Juifs.

Mon père aval, mon directeur commercial et moi-même.