Bonjour. Je suis confuse de vous écrire en MP, ce ne sont pas dans mes habitudes mais je tiens à vous faire un compliment. En effet, dès les premières lignes de vos écrits, j’ai été frappée par une similitude dans la forme d’écriture avec celle d’Imre Kertész. Voilà, c’est dit !

J’ai dit : « Merci ! ». Tout en ajoutant que j’avais bon espoir de me voir attribuer un jour le Prix Nobel de littérature. Comme Imre Kertész avant moi. Même si j’ai trois fois vingt ans et toujours aucun livre publié à mon nom.

Je n’avais pas été capable de lire Kertész, ai-je ajouté. Alors que j’avais le livre en main. « Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas ».

J’ai compris que les mots récurrents « signifient », comme disait Lacan. En dehors du fait que j’ai toujours adoré la sonorité du mot Kaddish. Certainement l’un des plus beaux mots qu‘il m’a été donné d’entendre. Par sa sonorité singulière. Ou quelque chose que je ne m’explique pas.

Maman m’avait raconté l’enterrement de son père. Mon grand-père, le plus grand boucher cachère d’Anvers. Avant, après la guerre.

Devant la foule qui se pressait. Plus de mille personnes derrière le convoi funéraire. La police avait détourné la circulation. De la célèbre rue du Pélican. La Pelikaanstraat, en flamand.

A quatre ans, j’étais le bouc émissaire d’un petit camarade. Avant de devenir celui de la classe. Et plus tard, celui de l’école. J’étais abreuvé d’insultes. Même si je ne comprenais pas pourquoi. A l’âge où les enfants ne comprennent pas.

C’était terrifiant. De se faire insulter par des Juifs. Alors qu’on ne m’a jamais insulté de sale Juif. J’étais devenu le Juif des autres.

Ce serait mentir de dire que je n’en ai pas gardé des séquelles. Tant c’était effrayant. Jusqu’à il n’y a pas si longtemps.

J’étais timide. Terriblement. Snob pour masquer ma timidité. Les empêcher d’approcher. Et je n’avais pas d’amis. Pour m’accompagner. Sinon ceux qui courraient après la renommée. De ma famille. Ou de mes parents. Parce que cela faisait bien.

Je n’étais pas dupe. Mais quand on connaît la misère. On se contente de peu. Ou de moins. Selon les circonstances.

Non content d’être le bouc émissaire à l’école. Dans un conflit avec mon oncle, mon parrain, je devins celui de ma famille. Mais peut-être l’étais-je déjà avant ?

Mon père s’est rangé derrière son frère. Et j’ai été mis au ban de la famille. Un « herem », disait mon septième psychiatre. Un boycott, une exclusion, une excommunication. Comme celui de Spinoza. Par la communauté juive.

Aujourd’hui, je comprends. Puisque je porte le prénom hébraïque du seul assassiné. En première ligne de la famille. Ephraïm, le frère ou demi-frère. De ceux qui n’ont pas fait son deuil. Le « musulman » de la famille. Un paquet d’os. Le seul squelette de son histoire. Un garçon mort. Avant sa mort. Par la psyché folle. Ou en vacances. Condamné par les nazis. Mais aussi dans le drame. Rejeté par les Juifs. Des camps. D’Auschwitz. Parce qu’il ne faisait pas sa part de travail.

Un être oublié. En somme. La honte. Ou le linge sale. De la saga ou de l’histoire familiale.

A cinq ans et demi à l’école. Le plus jeune de la classe. Au cours d’histoire juive. Des pogroms. Je voyais les Juifs embrochés. Leurs têtes aux bouts de piques. Des cauchemars. Des viols. Itératifs. De la nuit. Des temps. Les boches arrêter mes parents. Les chiens courir dans la forêt. Après un homme. Les bergers allemands le rattraper. L’écorcher. Lui arracher les chairs. Les déchirer.

Je me demandais qui était cet homme. Je ne savais rien de lui. Sinon l’impression étrange. Qu’il était de ma famille. Ou l’avait été.

Je comprenais le viol. Avec les yeux d’un enfant. De cinq ou six ans. Le mal. La honte. La culpabilité. Mais pourquoi ? Maman et papa étaient si bons. Si sages.

Au cours d’hébreu. D’histoire(s). Je comprenais la vie. Sans vraiment la comprendre. La vie n’était pas sage. Je morflais tous les jours. Les insultes. Les attaques. L’enfer. Insupportable. Des autres. De mes petits camarades.

A cinq ans et demi, j’étais au supplice. Le calvaire de mes semblables. Je me suis dit : « Je t’offre ma vie Ephraïm. Puisque la tienne on te l’a prise. Poursuis-la à travers moi. Je ne veux plus vivre. La mienne ne vaut pas la peine d’être vécue. »

J’offrais ma vie. Au dibbouk de mon oncle. Bien qu’il y soit déjà. Sans que j’en aie conscience. A travers les arrière-plans inconscients. Comme dirait Jung ou Lacan.

Les mots qui se répètent sont les maux de notre vie. Ils se répètent pour se faire entendre. Découvrir. Ou dé-couvrir. Notre histoire. (Secrète).

J’étais un collectionneur d’art moderne. Jeune. J’acquérais les toiles. Vieux. Je prenais conscience d’un verbe. De l’inconscient. Où, longeant les murs de ma vaste demeure. Avenue Molière. Elles parlaient un langage. Quand je taisais les maux.

Lacan disait que l’inconscient est structuré comme un langage. Il s’étendait longuement dans l’élaboration de l’inconscient sur l’importance du phonème, de la métaphore et de la métonymie. La métaphore est un mot pour un autre. La métonymie est un changement de nom. Ou un nom pour un autre. Il parlait de signifié et de signifiant. Il disait que le sujet connaît son histoire. L’inconscient est le chapitre censuré, marqué par un blanc ou un mensonge. On ne trouve jamais que ce qu’on a déjà trouvé.

« Au temps du chemin de fer », d’Alechinsky côtoyait les Chemay, les Combas, etc. Mais de quel combat s’agissait-il ?

« Viol dans une ferme provençale entre l’heure de midi » de Chemay signifiait. Le viol de mon père. Le signifié, le signifiant, aurait dit Lacan. Le phonème, la métaphore ou la métonymie. Une figure par laquelle on met un mot à la place d’un autre. Dont il fait entendre la signification.

Alors Chemay ou Chema ? Shema Israël. « Écoute, Israël ».

L’inconscient communiquait. Longtemps. Je ne l’entendais pas. Je ne l’écoutais pas.

Je ne savais pas. La solution sous les yeux. Je ne la voyais pas.

Il serait temps de voir avec les oreilles et d’entendre avec les yeux, dit Anne Ancelin Schützenberger, dans « Aïe mes aïeux ». Les problèmes non résolus de nos parents. Nos ascendants, sur plusieurs générations. Ou, l’essentiel de cet article, les deuils non résolus, les deuils non faits, liés à la Shoah.

J’avais presque six ans. L’air était à la fête. De Hanoucca. Des bougies. Des Lumières. La maîtresse racontait la révolte des Macchabées. Un haut fait de l’histoire juive. J’étais absorbé dans le conte. Des merveilles, des exploits. J’avais des frissons.

Rabbi Eliézer, âgé de quatre-vingt-dix ans, était amené devant le roi Antiochus IV Epiphanes. Il était une figure de la communauté. S’il abjurait, les autres le suivraient. Il était sommé de manger du porc. Alors qu’il refusait, la sentence tombait. Il était condamné à être écorché, en place publique, se faire dépiauter, arracher la peau.

Au moment de mourir, il récitait le Shema Israël : « Ecoute Israël, l’Eternel est notre Dieu, l’Eternel est Un… ».

Comme d’autres sur les autodafés de l’Inquisition. Jusqu’à dans les chambres à gaz.

De toutes les histoires, je me souviens d’elle. Cinquante ans après. Je l’entends encore. L’image est claire. Je suis assis sur le banc de la deuxième rangée. La plus à droite par rapport à l’entrée. La plus à gauche par rapport au maître. Qui la raconte sur l’estrade.

Une infime perception. Où, j’ai su. Sans savoir. Le devoir de nescience. Avant de se perdre. Au néant de l’oubli.

De toutes les histoires, elle est celle de mon oncle. Les Lumières. De la révolte des Macchabées.

Ephraïm était un macchabée. « En révolte ». Un mort. Non apaisé.

Il était assassiné le matin du 21 septembre 1942 à Auschwitz. D’une piqûre de phénol dans le cœur. Avant de se faire arracher le foie, la rate et le pancréas, des matières encore vivantes, pour les expériences du docteur SS Johannes Paul Kremer, alors qu’il était déjà mort.

De toutes les histoires, je la portais. Au-delà du devoir de nescience, je la savais. J’achetais au Marché aux Puces de Bruxelles, dix-huit planches d’anatomies du corps humain, qu’on appelle les « écorchés », un squelette et un œil.

Les écorchés signifiaient la manière dont mon oncle était mort, le squelette signifiait le musulman qu’il était à Auschwitz, et l’œil était une invite à voir. La vérité brute, dure. La réalité telle qu’elle est, en face. Le vrai, le réel permet une réappropriation de l’existence. Des descendants. Dans la ligne des générations, à suivre. Jusque-là prisonniers. Otages d’un passé enclavé. Qui n’arrête pas de se perpétuer.

A trente ans, je n’étais que peur, panique. Il n’y aurait pas de « minyan », dix hommes à mon enterrement, pour réciter le Kaddish. La honte, de ne pas ressembler à mon grand-père.

Je ne pouvais plus vivre les infinis chantages de mes parents. Je les tuais dix fois par jour. Je leur en faisais voir. Depuis que mon père s’était mis derrière son frère. J’avais dit à papa : « ce sera ton frère ou moi, tu n’auras pas les deux ! »

Mon père avait choisi son frère. Des années durant, j’avais des larmes intérieures.

J’avais peur de mes parents. Ils avaient peur de moi. Je n’étais pas comme… ils voulaient. Je ne savais pas ce qu’ils voulaient. Nous n’étions jamais assez bien. Le jardin était plus vert dans le pré d’à côté.

Après quinze ans d’études, le docteur se faisait traiter de con. Quand cela ne plaisait pas à mon père. Il était beau, très. J’avais une belle enveloppe. A la mode, je savais l’habiller. Les photos de familles étaient belles. Quant au reste, je ne suis pas à même de juger. Avec mes années d’études… négatives, que pouvais-je espérer ? Le préféré, j’étais ange ou démon. L’homme d’affaires qui brillait. La jalousie des autres. Jusqu’à me demander parfois. Jusqu’où maman n’était pas jalouse. Ou papa qui me regardait comme si j’étais le dernier des imbéciles. Ne se gênant pas de dire qu’il aurait tant voulu être le père de… ou de… mes amis de l’époque. Ou du moment.

Un jour, j’ai osé. L’Osé. Dire à mon père. Demander à mon père. Combien de temps réciterait-il la prière des morts, si je mourrais avant eux. Mourir avant mes parents avait un avantage. Ils brassaient le monde. Des amis. J’aurais un « minyan ». Pour la lecture du Kaddish.

Lors de précédents articles, j’ai expliqué les circonvolutions autour de la Shoah.

J’ai toujours pensé être un mauvais fils. On me reprochait mon manque de loyauté. Familiale. De part et d’autre. De partout.

Un court-circuit de la psyché. J’entrais le monde des thérapies. Longues et fastueuses. Où, j’allais apprendre à mes dépens. Avant de comprendre les avantages. D’une souffrance éclatée. A reconstituer le puzzle.

Un temps efficace, mon deuxième psychiatre me jetait comme une merde. J’allais devoir faire son deuil. Selon certains ouvrages. D’auteurs.

Le deuil est nécessaire. Pour faire son deuil de quelque chose. A plus forte raison, lorsqu’il s’agit d’une histoire. (De l’intime).

Au sixième psychiatre, je prenais conscience d’une problématique. Liée à la Shoah. Je ne m’en doutais pas. Il suggérait un fantôme.

Le septième était l’homme de la liberté. Mais il ne suffisait pas.

Trente psychothérapeutes. Des milliers de pages manuscrites. Plus loin.

Je découvrais le monde. Des hommes. De la psyché. Et de leurs fonctionnements.

J’apprenais les loyautés et dettes familiales d’Ivan Boszormenyi-Nagy. Que nous continuons la chaîne des générations en payant les dettes du passé. Que nous payons les dettes transgénérationnelles, par des loyautés inconscientes, invisibles, indicibles, tant qu’on n’a pas « effacé l’ardoise ». Qui nous poussent à répéter, à notre insu, l’agréable ou le trauma, la mort injuste, tragique, ou son écho. Le défunt que nous remplaçons.

Ainsi, j’étais un fils loyal. Mais encore, « l’homme du pont ». Entre les générations. Il suffisait d’apprendre à l’accepter.