ח תְּבוֹאֵהוּ שׁוֹאָה, לֹא-יֵדָע:וְרִשְׁתּוֹ אֲשֶׁר-טָמַן תִּלְכְּדוֹ; בְּשׁוֹאָה, יִפָּל-בָּהּ.
Qu’une catastrophe fonde sur eux à l’improviste; qu’ils soient pris dans le filet qu’ils ont dressé et précipités dans la ruine! Psaume 35 / 8

Si vous suivez mon blog vous êtes au courant que je suis Israélienne d’origine Tel-Avivienne. Et oui. Yom Kippour pendant de nombreuses années a été pour moi une rencontre avec tout le monde dans la rue, une visite courte dans la synagogue pour entendre le Shofar et un Tsom que j’ai gardé toujours mais sous la couverture de mon lit avec l’édition spéciale de journal de Kippour et un livre que je devais lire. Tout en écoutant tout le monde dans les rues sur leurs vélos et leurs patins à roulettes.

10 ans en diaspora et mon métier m’a fait devenir un visiteur régulier à la synagogue. Ma croyance est ainsi. C’est un fait, mais aussi un long processus de la recherche de mon identité religieuse.

A Kippour c’est également une rencontre avec la grande question du pardon que pour moi en tant qu’éducatrice est comme un voile rouge que l’on agite en face d’un taureau furieux.

Dans le passé, à Tel-Aviv, sous la couverture, j’étais face à la question ainsi. J’étais toujours très préoccupée par cette question intime qui est liée au dialogue que j’ai avec mes amis ainsi qu’avec ceux qui ne sont pas mes amis. Au fil des années, la question a été d’élargir grâce à l’expérience que j’ai gagné et la perte de ma naïveté.

Je suis toujours très préoccupée par les relations que j’ai avec tout le monde. Je veux savoir si je n’ai pas offensé quelqu’un et que si cela était le cas; il/elle va partager avec moi comment il/elle se sent et me permettra d’expliquer ce que je pense. Mais la question du pardon était devenue plus grande, et je ne parle pas de notre dialogue avec Dieu.

Je pense à notre responsabilité personnelle et non personnelle, à ce que nous faisons en relation avec les autres nations.

Je reste là dans la synagogue, en dehors des couvertures, derrière un voile transparent des pensées de tous les gens autour de moi. Juifs, par la loi ou en dehors de la loi, tous réunis dans cette place sacrée, afin de répéter d’une manière méditative ces lignes qui disent : Nous avons péché, nous avons péché, nous avons péché.

Je pense à la liste des péchés communaux ainsi que de mes péchés personnels. Je les estime alors que la prière monotone est progressivement en concurrence avec la faim du jeûne.

Je pense à quelle vitesse l’année dernière a passé, comment le monde n’a pas obtenu son «tikoun» et, en fait, à quel point je suis impliquée ou pas du tout dans l’une des plus terribles horreurs du 21e siècle ? Pas assez, non par écrit, en parlant ou en faisant quelque chose pour changer cette horreur.

Je regarde mon mari sous son Talith; qui va toutes les deux semaines à côté des Halles pour rencontrer et sympathiser avec un groupe de Syriens. Le groupe de habituellement entre 6-15 hommes. Les mêmes habituels-suspects, qui se réunissent là, près de la fontaine. Ils tiennent des drapeaux, en prenant ces photos déchirantes des morts, en offrant un thé à la menthe et un gâteau pour quelques centimes aux passants. Ils offrent de partager leur histoire, une histoire dure à entendre, surtout quand le passant est plus intéressé par le shopping.

Les histoires de ces gens sont incroyables. Un parisien d’origine syrienne, un peintre qui vit à Paris depuis 30 ans et a perdu son frère. Une dame âgée qui est très réticente à parler avec moi après elle entend que je suis Israélienne, mais sa petite-fille, une jeune étudiante est intéressée à savoir pourquoi je suis à Paris. Un jeune homme qui attend son épouse et leur fils premier-né qui sont encore en Turquie. Il me parle avec des yeux brillants de son avenir à venir et j’ai honte de me plaindre au sujet de la vie à Paris. Je ne peux pas me rapeller de leurs prénoms, mais je ne peux pas oublier leurs yeux, sombres et claires comme les yeux de ma grand-mère, une fille d’un immigrant grec qui a donné naissance à Sarah il y a 93 ans.

Je continue à réfléchir tandis que les rabbins mènent la prière. חטאנו, עווינו, פשענו Hatanou, Aviynou Pashano. Nous avons péché, nous avons fait un crime. et je pense, mais nous sommes ici, dans le temps présent, nous péchons, nous faisons un crime, tout en étant l’humanité silencieuse qui fait très peu pour un autre peuple qui est victime d’intimidation par la terreur et le régime totalitaire, condamné à mort, dans le jeu de la politique mondiale.

J’essaie de ne pas tomber dans le cliché de généraliser tout le monde dans cette histoire. Certains d’entre nous écrivent à propos de la situation écrasante en Syrie ou en Irak ou en Afrique. Certaines personnes soutiennent tout en donnant de l’argent, certains organisent des actions d’aide. Certains parlent de la violence actuelle autour du dîner Shabbatique. Mais beaucoup d’autres permettent la discussion de mourir avant le dessert et le monde est témoin de la mort d’un demi-million de personnes, des millions de blessés en Syrie et des millions d’autres qui ont perdu leurs maisons, leurs familles, leur vie.

Je ne vais pas également utiliser le cliché, d’une comparaison d’une horreur, à l’autre. La  Shoah juive qui a eu lieu en Europe il y a 70 ans  a gagné le titre de la tragédie des temps modernes à côté du nombre de victimes de toute la Seconde guerre mondiale. La comparaison est condamnée à l’échec en raison de nombreuses raisons, et surtout parce que la méthode systématique de Hitler avec l’antisémitisme comme une source majeure de cette haine.

Mais la mémoire publique est si courte et permet malheureusement d’autres tragédies d’une ampleur désastreuse de se reproduire. Je vais seulement comparer la réaction du reste du monde à ce terrible acte de haine. Les années 40 comme aujourd’hui, le monde a attendu que le nombre de victimes augmente jusqu’à ce qu’il ne sera plus possible de rester en silence.

וּבָא עָלַיִךְ רָעָה, לֹא תֵדְעִי שַׁחְרָהּ, וְתִפֹּל עָלַיִךְ הֹוָה, לֹא תוּכְלִי כַּפְּרָהּ;וְתָבֹא עָלַיִךְ פִּתְאֹם שֹׁאָה, לֹא תֵדָעִי. ישעיהו מז  יא

C’est pourquoi, un malheur s’abat sur toi que tu ne sauras prévenir, une catastrophe t’atteint que tu ne pourras conjurer; la ruine t’accable soudain, sans que tu l’aies prévue.  Isaie 47/11

En cette ère de réseautage social et de communication beaucoup plus facilement transmissible, il est aussi facile ainsi de noter que beaucoup ne se soucient pas de la Syrie, de l’Irak ou du Rwanda, ou des autres lieux de crimes quotidiens contre l’humanité. Les organisations mondiales responsables pour la sécurité de notre monde sont en train d’accuser Israël, par exemple, en tant que grand violateur de la loi humaine, mais font très peu de choses pour parler contre Assad ou Poutine; ou pas assez.  Oui, certaines aides sont envoyées à la Syrie. Mais la plupart de celles-ci sont bloquées et ne parviennent jamais aux mains de ceux qui en ont besoin. Mais combien de gens ont besoin de mourir pour  annoncer une SHOAH ? Que le mot holocauste sera prononcé comme il faut en public quand on parle de Syriens.

J’ai appris enfant que le mot SHOAH est utilisé pour décrire une catastrophe unique qui est arrivée au peuple juif. Ceux qui ont parlé de la Shoah des Arméniens ne savaient pas s’ils pouvaient utiliser ce mot. Dans les scripts bibliques le mot Shoah apparaît quatre fois dans les Nevi’im neuf fois dans les Ketouvim et dans les textes juifs plus tardifs : le mot est utilisé pour décrire une catastrophe, une perte terrible, une tragédie.

En France, comme partout l’usage de ce mot SHOAH est réservé aux juifs. Le terme « holocauste », qui signifie un sacrifice religieux, a été changé plus tard pour souligner la particularité de la Shoah.

Lorsqu’on pense à l’esprit maléfique et cruel derrière les déclarations religieuses d’ISIS, on peut facilement retomber dans le cliché que le terme Shoah, Holocauste est enraciné dans des raisons religieuses. Je choisis de regarder plus profondément. Le mot Génocide offre une autre façon de regarder un tel désastre qui est lié à quelque chose d’encore plus fondamental que la religion. On parle en fait de la haine, la haine entre les êtres humains, ceux qui croient en Dieu ou non, ceux qui ont la foi ou non, ceux qui vont à l’église, ou à la mosquée ou à la synagogue.

Globalement, il est un acte de haine qui peut avoir aussi bien des éléments et des excuses avec une odeur religieuse, mais c’est la plupart du temps, une haine très épaisse et sombre qui est alimentée par des manœuvres politiques, la brutalité humaine et l’ignorance très profonde.

Mais encore combien de personnes ont besoin d’être tuées en Syrie/Irak/Afrique par la folie d’un autre dictateur, jusqu’à ce que nous leur permettons d’utiliser la même terminologie pour leur SHOAH?

Sous la Talit à Yom Kippour, nous avons sûrement beaucoup de temps pour réfléchir de notre rôle dans cette escalade de la violence. Comment pouvons-nous faire une différence en étant plus que jamais; pendant ce temps, les êtres humains, en présence de Dieu, tout en demandant pardon.

Je ne viens pas avec le chapeau d’un magicien, mais comme toujours d’un éducateur … En effet, c’est une très grande question. Une question que je n’hésite pas à poser même si je suis blâmée d’être trop naïve.

Cette question est pour moi la plus évidente. Posons ces questions à haute voix en public, ce qui permet aux autres de nous entendre, afin de partager une discussion publique. Il faut croire en notre force humaine dans le changement de nos défauts humains qui peuvent sembler plus grands que nous. Quand je parle avec mes élèves, ou avec mes amis à propos de la SHOAH, vient toujours la question géante immédiate : Pourquoi toutes ces nations qui savaient déjà au sujet de l’assassinat de Juifs n’ont pas réagi plus rapidement, ne sont pas venues à l’aide des Juifs. Certains disent que cela constitue le cœur de l’antisémitisme.

Je sais que la réponse est très compliquée mais j’ajoute une autre question (comme nous les juifs, nous le faisons souvent) : « Pourquoi nous ne nous posons pas la même question relativement à ces millions de personnes qui ont perdu leur vie/leur maison/leur famille ? Qu’est-ce que cela dit de nous ?

Combien disent qu’il s’agit d’un problème qui appartient à cette partie du monde, loin de nous ici, loin de l’Europe éclairée.

Ce Kippour on a besoin de mieux comprendre le verset des Téhilim 35/8, où la catastrophe; la Shoah, est décrite comme un filet transparent, dans lequel on peut tomber sans même savoir sa profondeur.

Sans adopter un rôle très actif dans ce débat public, comme les dirigeants communautaires, les éducateurs, les croyants, les membres d’une communauté ou seulement les  passants des Halles. Sans réfléchir ensemble comment et ce que nous devrions faire pour aider à changer cette réalité, nous allons devenir les témoins d’une autre SHOAH et plus tard d’autres catastrophes dans les générations à venir.

Je sais que cela est un sujet très fragile, en particulier pour ceux qui ont perdu leurs parents ou leur grands-parents durant la Shoah. Mais malheureusement l’humanité n’a pas appris la leçon complète au cours des 70 dernières années. Nous avons appris à voir au-delà de notre souffrance nationale, mais nous sommes incapables parfois de surmonter le confort de la vie quotidienne. Nous devons utiliser notre droit à manifester de manière plus vocale.

La voix silencieuse de la majorité ne peut pas être remplacée par une prière silencieuse, mais en utilisant notre shofar intérieur afin de surmonter cette période sombre de l’humanité.