La récente découverte par deux chercheurs israéliens, Isabella Ginor et Gideon Remez, de documents d’archives indiquant que Mahmoud Abbas était un agent du KGB, confirme ce que l’on savait depuis déjà longtemps : l’OLP est largement la créature de l’ex-URSS.

Sa création s’inscrit dans le contexte de la Guerre froide et du soutien apporté par l’Union soviétique aux “mouvements de libération nationale”, dans le cadre de l’affrontement avec les Etats-Unis et leurs alliés. Le mouvement national palestinien peut ainsi se flatter d’être sans doute le seul nationalisme contemporain qui a bénéficié du double soutien de l’Allemagne nazie (à l’époque du tristement célèbre Mufti de Jérusalem, Amin Al-Husseini) et de l’URSS.

Mais les nazis et les soviétiques ne sont pas les seuls qui ont encouragé dès l’origine les revendications arabes en Eretz-Israël. Dès les années 1920 en effet, celles-ci ont été largement soutenues par un petit groupe d’intellectuels juifs d’origine allemande, regroupés au sein du Brith Shalom (“l’Alliance pour la Paix”).

Ce groupuscule pacifiste, dont les conceptions radicales étaient ultra-minoritaires au sein du Yishouv (la collectivité nationale pré-étatique en Eretz-Israël), a néanmoins joué un rôle important dans l’histoire politique israélienne avant et après 1948, et ses idées ont exercé une influence démesurée par rapport au poids numérique des partisans de Brith Shalom, puis du mouvement l’Ihoud (“Union judéo-arabe”) qui fut son successeur.

Pour comprendre à quel point les partisans de Brith Shalom étaient en marge de la communauté nationale juive en Eretz-Israël, il faut s’arrêter sur leur réaction au vote par l’Assemblée générale des Nations unies de la résolution décidant du partage de la Palestine mandataire en deux états, juif et arabe, le 29 novembre 1947.

Alors que la création imminente de l’Etat juif et la menace militaire arabe grandissante avaient renforcé le sentiment de cohésion nationale et suscité la création d’une large coalition de tous les partis politiques juifs, des communistes aux partis religieux orthodoxes, l’Ihoud refusa de son côté toute idée de coalition nationale.

Il prit également position contre la création d’un Etat juif, revendiquant au lieu de cela un Etat binational judéo-arabe, comme l’expliqua Buber dans un article virulent publié le 1er avril 1948 dans le journal Beyaot (Problèmes) sous le titre “Une erreur fondamentale qu’il faudrait corriger”. Au lendemain de la proclamation de l’indépendance par David Ben Gurion, Buber renouvela son opposition à l’Etat juif, qualifiant le sionisme politique de “profanation du nom de Sion”.

Malgré le cinglant démenti que l’histoire d’Israël leur a opposé, les conceptions radicales défendues par Buber et ses collègues ont perduré jusqu’à nos jours. Situés en marge de l’échiquier politique israélien, ils n’en ont pas moins exercé une influence considérable, comme l’a reconnu Gershom Scholem, notamment à travers certaines institutions dont le rôle a été décisif dans le débat d’idées interne à Israël, comme l’Université hébraïque de Jérusalem ou le journal Haaretz.

A de nombreux égards, on peut dire aujourd’hui – avec le recul de l’histoire – que les intellectuels juifs allemands membres du Brith Shalom, puis de l’Ihoud, ont été les premiers à défendre avec efficacité l’idée d’une nation arabe palestinienne sur la scène politique intérieure à Israël et sur la scène internationale.

Bien avant la création de l’OLP (1964) et de son “plan par étapes” pour détruire Israël, avant même que la cause arabe palestinienne n’obtienne ses premiers succès diplomatiques, avec le soutien de l’Allemagne nazie, puis de l’URSS et de ses satellites, ces intellectuels juifs de renom ont mis toute leur intelligence et leurs capacités au service de l’idée d’un Etat binational, préférable à leurs yeux à un Etat national juif.

En faisant de la « question arabe » la pierre d’achoppement et le principal critère d’évaluation de la validité du projet sioniste, Buber et ses collègues ont engagé le débat public interne au monde juif sur une fausse route, dont il n’est pas sorti jusqu’à ce jour. Ce fourvoiement s’est en effet perpétué depuis lors, la gauche israélienne (et juive) demeurant obnubilée par le « problème palestinien », puis par le « problème des Territoires », qui ont phagocyté la vie politique israélienne et empêché toute réflexion approfondie et lucide, tant sur la réalité de l’affrontement entre Israël et le monde arabo-musulman que sur des questions tout aussi brûlantes, sinon plus, comme celle de la justice économique et des inégalités sociales, totalement absente des programmes de la gauche israélienne depuis plusieurs décennies.

Pierre Lurçat

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