L’affaire de ce navire chargé d’âmes abandonnées par tous, ou presque, figurera dans les annales de ce vingt et unième siècle commençant. Certes, la conscience morale de l’Europe a fini par réagir et a trouvé une solution que nos amis et voisins espagnoles ont eu la noblesse d’âme de proposer concrètement : ce ne fûrent pas des paroles en l’air, mais un accord ferme et définitif de recevoir des hommes, des femmes et des enfants livrés aux caprices des flots…

L’Europe entière risquait de rendre des comptes devant la justice divine ou l’éthique universelle : elle aurait laissé sans réponse des centaines d’êtres humains condamnés à une mort quasi-certaine si on ne leur portait pas secours. Non-assistance à personne en danger.

Mais je propose de ne pas se laisser submerger par l’émotion et de regarder les choses en face. Il faut éviter certaines déformations, tant celles de juristes pointilleux que de belles âmes qui croient que tout est possible, que les frontières doivent être abolies et qu’il faut accueillir toute l’humanité souffrante.

Le principe est merveilleux mais il est inapplicable.
Considérons tout d’abord l’aspect éthique proprement dit, sans se préoccuper de l’arrière-plan : nous avons plus de six cents âmes en souffrance dans un océan démonté, embarquées dans un vieux rafiot qui n’a rien à voir avec un paquebot de luxe.

Ses occupants, démunis et manquant de tout, même du strict nécessaire, voguent vers une côte devenue inhospitalière, la côte italienne. Je ne reviens pas sur l’arrière-plan que chacun connaît : l’Italie, membre de l’UE, s’est retrouvée seule face à cet exode massif venu de tous les pays d’Afrique noire ou d’Afrique du nord. E

Elle a appelé à l’aide, elle a déployé de gros efforts pour faire face, les autres pays de l’UE se sont retranchés derrière un principe bien commode : les migrants ou les réfugiés (de quoi ? Ils fuient quoi ?) régularisent leur situation dans le premier pays de l’UE où ils débarquent… Et ce pays n’est autre que l’Italie ! Comment aurait réagi Monsieur Macron si cela avait été la France ?

Je ne peux pas dissimuler que l’histoire de ce bateau dont personne ne voulait a évoqué en moi des souvenirs trans-générationnels car je n’étais pas encore né : l’Exodus que la puissance mandataire britannique de Palestine avait empêché d’accoster et envoyés à leur port de départ.

Mais mes parents m’en avaient souvent parlé et cet épisode tragique est gravé dans nos mémoires. Du coup, je me retrouve en contradiction avec moi-même : ce que j’ai accepté pour l’Exodus parce que je suis juif et aime Israël, je ne l’accepterais plus pour d’autres êtres humains dont la vie m’est aussi précieuse que celle des miens ?

C’est plus qu’un choix cornélien, c’est pire qu’une aporie kantienne car il y va ici, non plus de la raison pure mais de la raison pratique, c’est-à-dire de morale et de conduite éthique. Or, l’éthique est universelle, elle ne souffre pas d’exception, même si, dans notre vie courante, nous optons parfois pour des compromis qui sont des compromissions…

Un mot du refus italien : ce pays connaît depuis peu d’années une préoccupation majeure, l’afflux massif d’Africains ou d’autres qui ne sont pas vraiment acceptés par la population locale, européenne à presque cent pour cent. Les Italiens ne veulent plus que des naufragés ou des réfugiés viennent chez eux, s’y installent, y commettent parfois des crimes ou des délits mineurs (c’est loin d’être le cas de la majorité des arrivants, grâce au Ciel).

Lors des dernières élections, une majorité d’Italiens a accordé ses suffrages à des partis situés aux extrêmes… Et on assiste à une alliance presque contre nature entre des éléments se réclamant des idéaux de gauche et des gens situés à la droite la plus extrême. Et voici que ces deux partis gouvernent leur pays dans les conditions que nous connaissons. Mais la majorité l’a voulu ainsi : peut-on dissoudre le peuple ?

La question qui se pose et que je ne cherche pas a éluder est bien celle-ci : fallait-il accueillir ce bateau et sa cargaison d’êtres humains promis à une mort quasi-certaine si on ne se portait pas à leur secours ? Ma réponse, les larmes aux yeux et le cœur chancelant est : OUI. Il faut les accueillir. Mais peut-on, doit-on poursuivre dans cette voie, accueillir des milliers d’autres naufragés en Europe, alors que nos pays se replient sur eux-mêmes ? Ma réponse est : NON

Il y a une contradiction que je ne parviens pas à résoudre. Et je suis persuadé que si l’on organisait un référendum en France ou ailleurs en Europe, les résultats seraient catastrophiques. Il y aurait un refus massif, comme en Italie…

Alors que faut-il faire ? Notons d’abord que nos gouvernements n’ont pas pris, à temps, en amont, les mesures nécessaires. Il fallait organiser avec plus d’énergie et de fermeté une aide aux pays en voie de développement ou dotés de régimes autoritaires ou totalitaires (la Libye par exemple) afin de fixer les gens chez eux.
Certes, cette idée n’est pas originale mais je n’en vois pas d’autres.

Nos amis et voisins italiens (je parle des citoyens et pas nécessairement de leurs gouvernants actuels) ne méritent pas toutes ces critiques qui s’abattent sur eux depuis plusieurs semaines. Ils ont sollicité l’aide de l’UE, laquelle n’y a pas répondu.

Leurs gouvernants, élus justement pour leur fermeté à l’égard du problème migratoire estiment qu’en refusant d’accueillir des migrants, on envoie un message clair aux candidats à venir : l’UE a bien des problèmes internes à régler, ne venez plus, vous n’êtes plus les bienvenus, etc… etc…

Un certain parti français, connu pour ce qu’on pourrait appeler de la xénophobie, opte pour une telle attitude, soulignant qu’il faut annihiler chez nous ces fameuses pompes aspirantes (minima sociaux, scolarisation des enfants, hébergement des parents, soins médicaux gratuits (près d’un milliard d’Euros), etc…)

Alors que devons-nous faire ? J’écoutais hier soir sur Paris Première, les échanges vifs entre Eric Zemmour et Daniel Cohn-Bendit ; au fond, les deux défendent des causes nobles mais inconciliables. Le vétéran de mai 68 opte pour l’accueil, à l’instar de la chancelière allemande, son vis-à-vis refuse net tout cela et signale le risque d’une perte d’identité de l’Europe, en cas d’afflux massif. J’avoue être très partagé. Je ne sais que faire, mais je sais que je souhaite de toutes les fibres de mon être, rester ce que je suis.

L’injustice la plus criante consiste à laisser quelques dictateurs ou roitelets noirs régenter d’une main de fer tout un continent, des pays entiers frappés par la misère matérielle et politique. Si l’on imposait une bonne gouvernance à ces pays, leurs citoyens ne voteraient plus avec leurs pieds.

La politique migratoire des pays de notre continent, ce n’est pas la Loi et les prophètes. Il existe aussi des impératifs extra-éthiques ou supra-éthiques dont il faut tenir compte. On parle de certains villages ou hameaux en France, forts de moins de deux âmes où les préfets, sans consulter personne, imposent à la collectivité tant ou tant de réfugiés syriens ou autres…

L’accepteriez-vous, si cela se passait chez vous, dans un joli petit coin de la campagne normande, à un jet de pierre d’une maison que vous avez économisé durant toute votre vie pour en devenir les propriétaires ?

Cet éditorial va sûrement être critiqué par certains. C’est la règle, c’est normal. Mais retenons l’idée si peu exploitée par nos gouvernements : il faut imposer en Afrique une meilleure gouvernance, la paix en Libye et en Syrie, par exemple. Je ne pense pas que des parents qui mettent leurs enfants mineurs sur de tels bateaux le font d’un cœur léger.

Ils savent que nos lois, reflets de l’avancement éthique de notre culture, nous font obligation de prendre soin des mineurs… C’est un devoir sacré. N’oublions pas la genèse religieuse du politique. Ni la théologie politique de Carl Schmitt…

Alors que faire ? Quand ils sont là, nos lois nous interdisent de les renvoyer d’où ils viennent. C’est pourtant ce que firent nos amis italiens.