Au minyan Carlebach, on se retrouve le vendredi soir dans une petite shule [synagogue] du marais. Personne ne la connaît. Elle n’a pas pignon sur rue. Elle prend tout le pan du fond du bâtiment du fond d’une vieille cour pavée habitée de belles plantes. De ce vénérable immeuble d’une petite rue à deux pas de la place des Vosges, rien ne laisse présager qu’il cache un royaume.

Car cet appartement transformé en synagogue cachée qui a résisté à la guerre, est un royaume hors du temps.

Un bijou de velours bordeaux et bleu où des lions brodés entourés d’ hébreu gardent l’arche où se cachent les rouleaux de torah, où des lustres aux lumières trop vives veillent sur des pupitres de bois sombre sagement alignés comme dans les premières écoles de la République, et où une mehitza de bois et de dentelle  découpe l’espace de cette pièce aux murs crème éculés. On pourrait être en Pologne au début du XXe siècle. Ou à Odessa.

Je l’aime, cette synagogue. Elle a pour moi un attrait magnétique. Tant d’années ici à prier, à lire la torah, à faire le kiddoush, à boire des lehaïm, et les lourdes années de la guerre, cachés, à prier, à pleurer, à espérer, à désespérer, à se réjouir, et à prier encore, toutes ces années lui ont donné une épaisseur palpable. On les sent encore, ceux qui l’ont fréquentée. Ils vivent dans ces murs.  C’est pour ça que l’air y est si dense. Elle nous appelle, cette synagogue.Elle appelle d’autres présences humaines, d’autres voix prononçant les mêmes mots hébreux du fond des siècles. Elle a besoin qu’on y prie pour vivre, comme on a besoin d’eau.

Elle est petite, on y est vite serrés. Et c’est aussi pour cela qu’on l’aime. Elle est comme un ventre, un grand utérus sombre qui nous ouvre sur l’éternité d’une vie juive rythmée par la prière et la torah. Elle est le « château dans le temps » dont parle Heschel, mais en architecture. Quand on y est, on pourrait être en 1920 dehors, ou en 45. Les tallitot sont les mêmes, les rouleaux les mêmes. Les gestes les mêmes, les mots les mêmes.

C’est pour ça qu’on y retourne, comme on respire. C’est pour ça que ses présidents, les frères Korn-Brzoza, deux enfants de polonais qui ont connu la guerre,  non-religieux revendiqués devenus présidents de la shule, la servent fidèlement. Travaillant sans relâche à la nourrir, à la faire tourner, à l’ouvrir tous les shabbat matin, où ils viendront compléter un minyan – devenu séfarade- qui les ennuie à mourrir mais qu’ils ne rateraient pour rien au monde.

Une nécessité, autant que respirer. Retourner dans la maison de ses ancêtres, semaine après semaines. Coming home again, comme dans la chanson de Kanye West. Cette synagogue c’est la maison. Et le propre de la maison, c’est qu’on y revient.

Nous, avec des potes,on en a fait notre maison aussi. On a fondé un minyan Carlebach, pour retrouver la beauté de la prière du Shabbat ensemble.

On s’y retrouve le vendredi soir une fois par mois environ, avec notre assoc Neshama, pour célébrer l’entrée du shabbat et pour dîner. On y médite avant la prière pour préparer notre kavannah. On y chante kabbalat shabbat sur les airs ashké de Shlomo Carlebach. On y mange le couscous de Mimi.

Comme des quatre coins de la terre, on s’y retrouve de partout. Mais vraiment. Il y a ceux qui viennent du boulot avec leurs sacs et qui repartiront en métro. Il y a ceux qui marchent une bonne heure depuis l’autre bout de Paris.Il y a ceux qui se retrouvent après dans un bar pour boire un verre, et ceux qui ne toucheraient jamais à l’interrupteur électrique. Il y a ceux qui se font la bise et ceux qui ne la font pas. Celles qui sont genoux couverts et celles qui viennent en jean.

Comme des quatre coins de la terre on se retrouve de partout, shomer ou juifs séculiers, tradis ou anti-religieux, jeunes ou vieux, et c’est aussi ça que j’aime. On a créé une vraie communauté où chacun a sa place et où personne ne se ressemble. Ce qui compte pour nous, c’est ce qu’on a en commun, presque malgré nous : le judaïsme dans l’âme, le désir du shabbat quelque part dans le cœur. Alors on se retrouve pour le kiffer ensemble.

La dernière fois un nouveau pote est venu. Il est universitaire, de la même école que moi. Il a un nom franco français. Histoire typique de juifs assimilés, d’histoires croisées, de chemins qui se retrouvent et d’identités qui se revendiquent. Un jour, il a franchi les portes de la shule.

Il est venu tard, presque à 23h. Comme quelqu’un qui n’est pas sûr que ce soit une bonne idée. On avait fini de manger. Je lui ai servi un couscous. On lui a fait le kiddouch. Il regardait autour de lui en souriant. Il était discret, et attentif. Tout semblait nouveau, il avait l’air bien.

Le shabbat suivant – c’était avant-hier, il s’était inscrit à l’avance. Il était là en avance pour la tefilah. Assis du côté des hommes, chemise pour l’occasion, kippa bleu marine sur la tête. Prêt.

Au cours du repas ,il m’appelle pour me raconter quelque chose dont il vient de se rendre compte. Il me présente un autre jeune homme, qu’il rencontre à peine.

«Oon vient de se rendre compte que nos grands-pères se connaissaient peut-être, me dit-il hilare. « Et qu’ils priaient peut-être dans cette shule». Je leur propose de raconter cela à tout le monde en faisant un le’haïm. (« à votre santé »).

  • Mais je sais même pas comment on fait un lehaïm»,
  • Ben tu prends ton verre, tu le lèves, et tu dis lehaïm.
  • (on rit).Tu es prêt ?
  • Je suis prêt.

Il sourit. Et le voilà debout avec son nouveau pote et ils nous racontent comment cette shule a été investie en 1914 par des juifs d’Odessa, et comment lui, en allant la semaine précédente à une réunion de l’association des juifs d’Odessa, s’était rendu compte que c’était la même adresse. Il s’était donc rendu compte que cette shule de jeunes parisiens qu’il venait de découvrir était probablement celle dans laquelle son grand-père, qui venait d’Odessa et avait été très investi dans la communauté des juifs d’Odessa à Paris, avait prié.

Lui et son nouveau pote imaginaient leurs grands-pères côte à côte sur les rangs sages pendant la prière, sous leur tallitot, ou partageant le hareng et la vodka pour le kiddouch, à l’endroit même où nous étions aujourd’hui.

 « Alors », conclut- il en souriant, « E. et moi on voudrait vous dire, bienvenue chez nous. »

C’était peut-être la troisième fois qu’il mettait les pieds dans cet endroit. Et pourtant cela semblait vrai. Coming home again. Il était rentré chez lui. Il nous accueillait chez eux, les petits-fils d’Odessa.

Il était souriant toujours, mais plus posé. Sa présence avait pris une densité nouvelle dans la shule de velours rouges. Il était installé. Son être habitait l’espace avec plus d’épaisseur et une sérénité nouvelle. La sérénité de celui qui est chez lui. Ou plutôt, de celui qui appartient à un lieu.

Ils ont passé le reste du dîner à discuter avec émotion. Il y avait tant d’années à rattraper. Lorsque presque toute le monde était parti et que je m’affairais pour ranger, il me dit à plusieurs reprises, souriant, béat, calme, serein, sûr, serviette mouillée à la main : « laisse je t’ai dit ; c’est chez nous ; on s’en occupe. »

On a quand même rangé ensemble. Mais ils se sont occupés des lieux avec soin et lenteur et amour, comme une mère son enfant.

Lorsqu’on a tout eut fini, D. le shamash de la synagogue, qui passe souvent le shabbat avec nous et avec qui on rigole bien, nous a fait un grand sourire espiègle. Il a sorti une bouteille de vodka glacée du congélateur ; a ressorti les gâteaux au chocolat frais du dessert. Les a posés sur la table.

J et E , les français juifs invisibles, les petits fils d’Odessa, étaient assis confortablement sur les fauteuils de l’autre côté de la table, contre le mur du fond, embrassant la salle du regard, nous embrassant  du regard ; l’air posé, heureux. Assis dans le fauteuil de leurs grands-pères. Enfin superposés à leur passé.

On a ri. On a bu. J’ai fini par partir, mais il m’a dit qu’ils sont restés jusqu’à 3 h du matin dans la shule, puis ont marché jusqu’à presque 5 heures du matin dans les rues de Paris en parlant.

Je ne suis pas d’Odessa, et pourtant je me suis sentie immédiatement chez moi dans cette shule. Comme beaucoup qui s’y rendent.

Avec le minyan, on a voulu créer un lieu et un moment où chacun puisse se sentir chez lui, et vivre le shabbat comme une fête, une fête qui a du sens. C’est ça le judaïsme, pour nous.

Bienvenue à la maison.