L’absence d’accord sur la définition de l’antisémitisme ébranle la sécurité de la communauté juive et celle de chacun de ses membres et pousse ces derniers à envisager de quitter l’Europe.

La recherche d’une définition a été amorcée il y a une quinzaine d’années, tandis que les gouvernements tardaient à réagir à la résurgence de l’antisémitisme en Europe occidentale. Certains se sont même montrés réticents à reconnaître que les violences physiques envers les Juifs et les institutions juives opérées en Belgique, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et en France revêtaient un caractère antisémite.

Les attaques qui ont ciblé la communauté juive française, communauté juive la plus importante d’Europe, ont été particulièrement inquiétantes. Une majorité de ces attaques a été perpétrée par des jeunes de banlieues à faible revenu dont les familles venaient de pays arabes et musulmans. Mais les autorités ont rejeté le problème en émettant deux argumentaires contradictoires. Soit ces actes on été considérés comme des actes de vandalisme perpétrés par pure coïncidence contre des Juifs, soit ils ont été traduits comme des actes politiques malavisés exprimant une forme de colère à l’encontre de l’Etat d’Israël dont les cibles juives ne seraient finalement qu’un substitut. Dans un cas comme dans l’autre, il n’aurait donc pas été question d’antisémitisme.

Peu de gouvernements européens établissent des statistiques au sujet de la criminalité haineuse et ils sont encore moins nombreux à faire l’effort d’identifier les actes de nature antisémite. Malgré l’augmentation alarmante des attaques verbales comme physiques à l’encontre des communautés juives, les gouvernements sont longtemps restés aveugles à ce phénomène.

En 2004, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) a organisé, à Berlin, une conférence de haut niveau sur le sujet de l’antisémitisme. A cette occasion, la résurgence de l’antisémitisme en Europe a été établie et l’OSCE a reconnu « sans aucune ambiguïté » que « les développement internationaux ou les questions politiques, en Israël ou ailleurs au Moyen-Orient, ne pouvaient en aucun cas justifier l’antisémitisme ». Les Etats membres de l’OSCE ont promis de recueillir les données concernant les crimes haineux à caractère antisémite.

L’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes (EUMC) a mené sa propre enquête dans l’Union européenne alors constituée de 15 pays. Son rapport de 2004 présente un tableau mitigé mais inquiétant.

Le nombre d’incidents antisémites enregistré variait considérablement. Le problème ne se limitait pas aux extrémistes de droite et aux néonazis. Beaucoup de ces actes provenaient désormais de personnes issues de la population arabe et musulmane croissante d’Europe. Le plus inquiétant réside certainement dans le récit à la première personne de certains Juifs qui décrivaient alors un niveau d’anxiété et d’incertitude qui n’avait pas été atteint depuis des décennies.

Mais l’EUMC a reconnu être à l’origine d’une lacune : moins de la moitié de ses quinze indicateurs ont pu se baser sur une définition de l’antisémitisme. Et même lorsque c’était le cas, la définition variait sensiblement d’un indicateur à l’autre.

Le travail de veille, essentiel, n’était pas possible sans une définition claire, complète et commune. En collaboration avec des experts universitaires et des professionnels de l’EUMC, AJC a élaboré une définition. L’antisémitisme commence par l’expression de haine envers les Juifs mais peut aussi inclure des attaques à l’encontre de personnes visées car identifiées comme juives. La définition comprend également toutes les théories internationales accusant les Juifs de conspiration, les préjugés anti-Juifs exprimés dans l’enseignement traditionnel du christianisme et le déni de la Shoah. Elle prend aussi en compte le ciblage haineux des Juifs comme représentants de l’Etat d’Israël et la diabolisation du pays dont la légitimité-même est contestée.

Publié en 2005, ce document apparaît comme une définition de travail. Il n’est ni contraignant juridiquement ni adopté officiellement par les Etats membres de l’UE. Il sert avant tout d’outil pédagogique et de guide aux observateurs de la société civile ainsi qu’aux autorités gouvernementales pour les aider à mieux comprendre le problème et à le combattre efficacement.

Au cours des onze dernières années, de nombreux gouvernements et institutions ont employé la définition de travail. Il fait partie du matériel de formation de la police au Royaume-Uni ; le Département d’Etat américain l’utilise pour évaluer l’antisémitisme international ; et les ministres de la Justice d’Autriche et d’Allemagne l’ont intégré dans des programmes d’enseignement destinés aux procureurs et aux juges. En mai dernier, les 31 pays qui composent l’Alliance Internationale pour la mémoire de l’Holocauste (AIMH) l’ont adoptée et mise à disposition des membres de l’organisation.

Aujourd’hui, sous l’égide du ministère des Affaires étrangères allemand, l’OSCE est sollicité pour faire de même lors de sa réunion ministérielle à Hambourg le 9 décembre prochain. L’OSCE englobe 57 Etats participants, comprenant l’Europe, l’Eurasie, les États-Unis et le Canada. Les décisions de l’OSCE sont uniquement prises à l’issue de consensus, ce qui rend difficile toute obtention d’accord. Adopter la définition opérationnelle de l’antisémitisme constituerait néanmoins un message puissant dans cette période compliquée.

Au cours de la dernière décennie, l’antisémitisme a peu à peu été perçu comme un problème grave et largement répandu ; un problème qu’il faut combattre vigoureusement. Les gouvernements s’emploient davantage à assurer la sécurité physique de leurs communautés juives et à s’attaquer aux nombreux discours haineux et invectives antisémites qui atteignent les Juifs au quotidien.

Un sondage mené en 2013 par le successeur de l’EUMC, l’Agence Européenne pour les Droits Fondamentaux, a révélé que de nombreux Juifs européens éprouvaient encore la même inquiétude et incertitude quant à leur avenir en Europe. Près de trois quarts d’entre eux hésitent encore à signaler les attaques antisémites dont ils sont victimes, pensant que rien ne sera fait.

Une définition claire et complète de l’antisémitisme est essentielle pour renforcer la capacité des gouvernements à reconnaître le problème tout en rassurant les communautés juives.