Au septième étage de la station centrale d’autobus de Tel Aviv, l’art éphémère a cessé de l’être. Grâce à l’inspiration de Mati Ale.

Rencontre.

Mati Ale. Et oui, c’est moi qui ai pris toutes les photos.

Quand Danièle m’a demandé d’écrire sur le Street Art, j’ai tout de suite pensé à Mati. Mati Ale alias Mr Leaf. Il disperse dans tout Tel Aviv d’improbables petits sujets en perles collées d’une poésie renversante et je dois dire que si après m’avoir lue, d’aucuns se baladent dans Tel Aviv en cherchant les perles de Mati, je n’aurais pas écrit en vain.

Nous nous sommes retrouvés avec Mati dans un café sur Herzl, tout près de Florentine qui est en peu de temps devenu le coeur de l’art urbain à Tel Aviv, intronisant la ville dans le groupe envié des grandes métropoles mondiales du Street Art.

– Bon. Alors on discute et je traduis au fur et à mesure, ok ?

– Dakôr.

Ça a commencé comme ça.

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– Mati, avec ton exposition de Street art à la Station Centrale d’autobus de Tel Aviv, tu as installé l’art éphémère dans un lieu de passage et tu as mis le septième étage de la Tahana Merkazit aux couleurs du septième ciel de l’art urbain. (Tu sais que ça veut dire en français ?!) D’où t’est venue l’idée du collectif Coma Sheva (Septième étage) ?

– C’est venu du lieu justement. Notre station centrale d’autobus m’a toujours fait penser à Beaubourg avec cette petite sensation d’inachevé qu’elle dégage et sa culture installée à tous les étages.

– Tu trouves qu’à la Tahana Merkazit il y a de la culture à tous les étages?

Il rit.

– De la culture et de la non culture. Donc oui.

– Admettons. J’ai mené ma petite enquête. Quand n’importe qui entend parler de la Tahana Merkazit, qu’il soit Israélien ou qu’il soit touriste, en général, il pense à un lieu sale, moche, pauvre, dangereux, sombre, parcouru de gens pressés, fatigués… Pour la majorité des gens, la Tahana, c’est la zone, la zone absolue. Mais toi, tu y as vu autre chose. Tu y as vu quoi ?

– Le regard est en train de changer et le quartier est en passe d’être réhabilité, tu sais ? Quand ce quartier aura fini d’être reconstruit, tu verras, ça ressemblera aux Halles à Paris. En attendant, le septième étage de la station, c’est 1000 m2 de murs entourés de baies vitrées par lesquelles on peut voir toute la ville, comme au Centre Pompidou. De plus, les murs sont très intéressants. Ce sont des surfaces de 3m50 sur 3m50 ou de 4 mètres sur 30. Il y a même des hauteurs, on a des surfaces de 10 mètres sur 10.

– Il y a 10 mètres sous plafond au 7 ème étage ?

– Pas partout, mais il y a plusieurs panneaux de 7 mètres sur 10.
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– Peu de gens le voient sous cet angle d’un grand espace ouvert sur la ville, ce 7ème étage…

– Il n’empêche. C’est une réalité. Sans compter les petits couloirs de 2 à 3 mètres qu’on longe dans les escaliers ou ceux qui permettent l’accès aux ascenseurs. On dirait vraiment un grand musée. Nous avons à peu près la même surface que le sixième étage du centre Pompidou, là où s’organisent les expositions temporaires. A ceci près que nous, nous sommes au septième. Mais sinon, même les quartiers sont équivalents… vus d’en haut, avec tous ces immeubles.

– Ok. Les Halles. Tu vois l’espace et tu te dis je vais faire un musée, c’est ça ?

– L’idée de départ était de faire une expo géante de graffitis.

– C’est quoi exactement la différence entre graffiti et Street art ? Parce que ce n’est pas la même chose, n’est-ce pas ?

– Non. Les graffiti, ce sont des lettres au spray qui ont découlé du hip-hop et des cultures afro-américaines et latino des années 70. Alors que le Street art ou art de rue c’est autre chose, c’est plus artistique en quelque sorte, et les moyens d’expression sont multiples, pochoirs, mosaïques, stickers, feutres, bombes, installations…

– Et même perles.

– Oui, et même perles.

– Attends on revient à Coma Sheva. Ça commence en quelle année l’aventure ?

– En 2012. Je vois ce septième étage, l’idée de l’expo germe et je prends contact avec Mikey Zyv, le Directeur Général de la station centrale.

– Il a accepté tout de suite ?

– Miyad (dans l’instant). J’ai appelé mon ami, Oz Madar qui est artiste de rue aussi et il a produit l’expo. Nous avons demandé au docteur Michael Alexander de se charger de la com’ et avec le soutien de Asaf Zamir, adjoint au maire de Tel Aviv, nous nous sommes installés.

– Raconte. Qui avez-vous fait venir ?

– Oz a rameuté des artistes du monde entier. Nous avons un Américain du Sud, 3 des Etats-Unis et un Canadien, 10 Européens, un Australien et une soixantaine d’Israéliens qui ont réalisé toutes sortes de travaux, de tous les genres, de toutes les tailles aussi. Nous avons des oeuvres de 1x1cm.

– Quel est votre public ?

– Tout le monde. L’expo est toujours ouverte et surtout, elle est gratuite. Celui qui veut venir vient. Nous organisons même des visites pour les écoles quand on nous le demande.

– Cette visibilité nouvelle vous a ouvert des portes ?

– Bien sûr. Nous avons des commandes maintenant. On nous regarde avec un autre oeil aussi. Les gens ont commencé à nous connaître.

– Et vous renouvelez les oeuvres au fur et à mesure ?

– Pas du tout. Nous avons décidé de ne rien effacer justement. Nous avons calculé que nous en avons encore pour 5 ans de murs.

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– Comment a été accueillie l’expo ?

– Pour tout dire, nous avons pensé qu’au bout de 3 mois, tout aurait été recouvert ou vandalisé, comme dans la rue, mais pas du tout, nous sommes là depuis plus de 3 ans et c’est tout le contraire, notre travail est respecté, protégé. Ce qui nous permet d’exprimer la vraie différence entre vandalisme et art des rues.

– Et il n’y a vraiment eu aucun graffiti sauvage sur vos oeuvres ?

– Au début, oui, quelqu’un est venu bomber de noir tous les yeux de tous les dessins. On l’a vu à l’oeuvre sur les vidéos.

– Et ?

– Et rien. C’est la règle du jeu. Il arrive ce qu’il arrive dans la rue. Ceux qui ont voulu ont corrigé et c’est tout. Et en plus, ça n’a pas duré.

– Ce n’est plus illégal alors, d’écrire sur les murs ?

– Si, c’est toujours interdit, mais c’est de plus en plus toléré. Quand les villes ne passent pas commande.

– Mais un travail commandé peut-il être le même qu’un travail volé au temps, fait à la va-vite entre deux et trois heures du matin, avant l’arrivée de la police ?

– Non bien sûr.

– C’est moins rebelle ?

– C’est surtout plus abouti, mieux fini. Les techniques peuvent être poussées plus loin.

– Des insoumis épris de liberté qui accèdent à la légalité… à la reconnaissance et à la respectabilité chiffrées, c’est pervers, non, quand on y pense ?

Mati rit.

– Sans doute. Heureusement qu’on a eu le fantôme de la Tahana.

– Le fantôme de la Tahana ? Comme celui de Gaston Leroux à l’Opéra ?

– Exactement. C’est un qui est venu encrer des pochoirs à la Banski sans signer la première saison. Le grand talent d’un vrai street artiste, mais outside in !

– Vous en êtes à la combientième saison ?

– On en fait une par an. Nous en sommes à la troisième. Et nous avons donc calculé qu’avec notre espace et sans jamais rien effacer, nous pourrons en faire encore cinq.

– Merci Mati.

the7floor. Exposition. 7ème étage de la Station Centrale d’autobus de Tel Aviv.

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