L’attente des Juifs de France face à la montée de l’antisémitisme!

Cher Roger,

Aussi douloureux que cela puisse être, et bien que cela nous meurtrît de le faire publiquement, on ne peut laisser sans réponse tant vos derniers éditoriaux dans la newsletter du C.R.I.F que vos interviews données à
« Actualité Juive », et tout récemment à JSS News.

Le fait de lancer de telles attaques infondées envers les forces vives de notre communauté, induisaient, inévitablement, une réponse circonstanciée et publique, ce qui était, peut-être, le but recherché par vos provocations.

En ce faisant, vous avez pris la responsabilité de mettre notre différend sur la place publique et, donc, de vous répondre publiquement afin d’informer ceux qui auraient pu être induits en erreur par vos propos !

En effet, ce n’eût pas été honnête envers toutes celles et tous ceux qui nous ont fait confiance, qui se sont mobilisés et qui se sont déplacés à de multiples reprises pour crier leur colère durant ces dernières semaines, de ne pas répondre et de laisser ces militants être ainsi marginalisés, voire insultés.

Vous ne pouvez pas, à la fois, vous morfondre de voir si peu de militants se mobiliser et, en même temps, fustiger ceux qui ont eu le courage et la volonté de le faire ! Cette réponse leur est dédiée, on la leur doit !

Vous ne pouvez pas souffler sur la braise en prétendant vouloir éteindre l’incendie.

On l’a dit à de multiples reprises, il ne suffit pas de sauter comme des cabris en criant « Unité ! Unité ! Unité ! » pour que l’unité se fasse. Cette unité ne peut se faire, ne pourra se faire, que par le respect des uns pour les autres à défaut d’unité de vision et de stratégie.

Rassembler le peuple juif de France, tel est l’objectif de chacun d’entre nous, mais on ne peut prétendre le faire en mettant au pas ceux qui sont de sensibilité majoritaire, tout en préservant et en laissant s’exprimer en toute impunité ceux qui sont de sensibilité minoritaire, surtout lorsqu’on se prétend le représentant de tous.

Vous semblez admirer les uns et mépriser les autres !

Est-ce au nom de ce choix idéologique, que dans l’interview à JSS News, vous justifiez votre candidature au C.R.I.F par le mépris que vous éprouviez envers ceux qui prétendaient, à juste titre, à cette fonction ?

Nous avons l’obligation de vous rappeler que vous vous êtes permis de tancer ou de sanctionner ceux qui, membres du C.R.I.F (et pas des moindres), sont venus nous rejoindre, alors que vous ne vous êtes jamais exprimé à l’encontre de ceux qui, membres du Comité Directeur, venaient, cet été, sur les plateaux télévisés afin de dénoncer la responsabilité, prétendue centrale, d’Israël dans le dernier conflit à Gaza ou ceux qui, récemment, sont venus, sur ces mêmes plateaux, justifier à mots cachés le récent vote de reconnaissance unilatérale de la Palestine par le Parlement.

Ce vote, tout le monde en connaissait l’issue. Car tout le monde l’avait compris, ce vote avait son sort scellé par des considérations de politique intérieure. Et c’est précisément pour cette raison-là que ce vote avait une connotation insupportable et une importance toute particulière pour notre communauté.

Comment expliquer et justifier auprès de nos coreligionnaires, au moment où la situation économique et sociale est des plus préoccupantes, au moment où tout le monde s’interroge sur la crise internationale qui s’aggrave tant aux frontières de l’Europe que de l’Afrique, tant en Irak, en Syrie qu’en Iran, et au moment où ils sont victimes d’un sursaut jamais égalé d’antisémitisme; oui, comment justifier de la prétendue acuité d’une mobilisation générale de nos parlementaires au sujet d’une reconnaissance unilatérale de la Palestine.

Ce débat intervenait au moment le plus inopportun pour les juifs de France tant en raison des tensions intercommunautaires actuelles que des conséquences inutilement provocatrices dans le contexte actuel d’un Moyen-Orient chaotique.

Chacun était pleinement conscient que si ce vote ne pouvait avoir aucune conséquence concrète pour l’avenir de la Palestine, il pouvait, par contre, inquiéter et menacer les citoyens juifs de France en donnant de nouveaux alibis aux antisémites sévissant sur le sol français.

Nos craintes ont été, malheureusement, très vite illustrées sur le terrain au travers de  l’actualité.

Dans ces conditions, ce débat ne pouvait être perçu que comme une prise de position pour une communauté contre une autre; et, bien entendu, ne pouvait avoir d’autre conséquence que de choquer profondément les membres de notre communauté.

Tel fut le cas et ce choc frontal a été perçu avec d’autant plus de force qu’il se produisait peu de temps après les émeutes violentes de cet été. Et cela, ne pouvait rester sans réponse.

C’est dans ces conditions, que, spontanément, un certain nombre d’associations communautaires ont décidé de réagir et de créer un collectif d’action autour d’associations membres, et non membres, du C.R.I.F. Des membres éminents du C.R.I.F y ont d’ailleurs participé à titre personnel.

Le C.R.I.F, comme le Consistoire, avait été sollicité afin de se joindre à ce mouvement. Le Consistoire a répondu par l’affirmative, le C.R.I.F par la négative.

En l’espace de 48 heures, une assemblée consultative s’est réunie à la Mairie du XVIIème arrondissement.

Dans une salle comble, plus de 300 personnes représentant la quasi-totalité des associations juives s’y étaient retrouvées alors que 300 autres ont dû rebrousser chemin faute de place.

Elles ont décidé d’organiser deux manifestations pour dire « NON » à ce qui apparaissait comme une provocation, non seulement vis-à-vis d’Israël mais vis-à-vis de notre communauté.

A titre comparatif, il faut se souvenir qu’en novembre dernier, la 5ème Convention du C.R.I.F., malgré une mobilisation de moyens importants et la présence d’intervenants de premier plan, malgré une campagne médiatique onéreuse et une mobilisation des troupes régionales, n’a guère réuni plus de personnes que celles qui se sont dérangées à la Mairie du XVIIème.

Alors, certes, on peut regretter que les manifestations du 28 novembre et du 2 décembre n’aient rassemblé qu’un peu plus de 400 personnes, chiffre donné par les médias.

A ce propos, il est à noter que le chiffre de 150 indiqué dans votre communiqué est une première pour le C.R.I.F puisque, pour la première fois, celui-ci minimise les évaluations d’une manifestation pro-israélienne faites par la Préfecture et les médias.

Cependant, il était important de noter que pour la première fois, depuis des lustres, les médias étaient là : presse écrite, radios et télévisions (y compris allemande, japonaise et américaine), ils étaient venus et étaient massivement présents. Ce fut une agréable surprise et assez rare pour être notée ! C’est important de le rappeler !

Nous avons certes amèrement regretté notre solitude face à l’indifférence citoyenne lors de la manifestation de Créteil du 7 décembre, répondant au crime abominable qui a eu lieu dans cette ville.

Un rassemblement qui n’a guère attiré plus de 1 000 personnes (600 d’après les médias) malgré la gravité et la forte charge affective liée à la nature de cette agression, malgré la présence massive de personnalités politiques ou médiatiques, et c’est cela qui doit nous interpeller.

D’ailleurs, ces dernières années, il est bon de rappeler que toutes les manifestations organisées par le C.R.I.F, et malgré l’apport substantiel de militants mobilisés par ceux que vous dénigrez aujourd’hui, n’ont guère rassemblé plus de 1 500 personnes et ce, quels que soient les moyens onéreux mis en place et quelle que soit la cause défendue.

On peut donc décemment s’interroger : où était donc la France si prolixe à se mobiliser en toutes  circonstances ?

Oui, c’est à cela à quoi il faut réfléchir ! C’est à notre échec en communication vis-à-vis du peuple de France qu’il faut méditer.

Par une politique de communication qui a montré ses limites, le C.R.I.F a invité et continue d’inviter et de mettre à l’honneur, de manière récurrente, ceux qui diabolisent l’image d’Israël (entre autres, Elie Barnavi) ou mettent au pilori notre communauté, comme Christophe Barbier.

Depuis 25 ans, nous avons mené une stratégie qui s’est avérée être un échec, récidivant encore et encore dans l’erreur, et démontrant ainsi que nous faisions manifestement fausse route.

Il est clair qu’aujourd’hui la crise est trop grave, trop déstabilisatrice pour que l’on puisse se permettre de continuer ainsi et de perdurer dans la même direction.

Nous avons besoin d’une vision d’avenir.

Les membres de notre communauté n’y croient plus !

Nombre d’entre eux sont partis, d’autres se préparent à partir. Il est clair que nous ne pouvons que les comprendre, notamment pour ceux qui se trouvent au cœur des territoires perdus de la République et qui n’aspirent qu’au bien-être de leur progéniture.

Mais notre rôle est de soutenir et d’accompagner ceux qui veulent rester, car leur pays est ici.

Ils veulent rester parce que c’est le pays de leurs ancêtres, le pays de leur culture, le pays de leur enfance, le pays de leur histoire, le pays de leurs blessures, le pays de leurs amours, le pays de l’espérance avant qu’il ne devienne celui de la désespérance. En un mot, parce que c’est le pays qu’ils aiment !

De plus, ils savent que ce n’est pas la première fois que notre communauté traverse la tourmente dans ce beau pays qui est le nôtre.

Depuis 2000 ans que les Juifs sont installés sur ce territoire, ils ont du faire face à tous les aléas de l’Histoire, et ils n’ont jamais lâché prise, ni battu en retraite, et c’est pour cela qu’ils mèneront ce combat jusqu’au bout pour préserver leurs droits et maintenir sur leur socle les fondements de notre République.

Mais pour cela, nous avons besoin de rassurer celles et ceux qui veulent rester.

Nous avons besoin d’un leadership fort, fiable et représentatif qui puisse répondre aux attentes du « peuple Juif de France » et non uniquement aux intérêts de quelques notables ou intellectuels au lien plus que ténu avec le judaïsme comme pourrait le penser le C.R.I.F.

C’est peut-être pour cette raison que votre conception erronée de la
« réforme » se résume à donner plus de poids aux notables et à la présence, au sein du Comité directeur, de ceux « qui ne s’occupaient pas, jusqu’à présent, des affaires qui touchent aux Juifs ».

Ce n’est pas là notre conception de la démocratie et, encore moins, de la représentativité. Pour être représentatif, il faut l’être par légitimité et non pas par auto-proclamation.

Le culte des élites et le mépris du peuple n’est ni dans l’air du temps, ni conforme à notre idée de la démocratie.

Notre représentation ne doit pas être censitaire mais populaire !

Prendre en compte les aspirations du peuple, c’est cela, aussi, la mission de notre responsabilité communautaire.

Notre rôle est d’être en résonnance avec le peuple, d’être une soupape d’affect pour ceux qui sont dans l’angoisse et la précarité. Nous devons les écouter, les comprendre, les conseiller et agir avec toute l’efficacité dont nous pouvons faire preuve afin de faire cesser les troubles inacceptables.

Nous devons nous situer dans l’être et non dans le paraître, c’est-à-dire dans l’action et non dans le verbe.

Il est des circonstances où une mobilisation est moralement nécessaire, même si elle risque de peu mobiliser et donc de « desservir notre
image »
, car il y va de nos valeurs et de nos principes, car il s’agit de dire « NON » même si on est peu à le dire.

Cela s’appelle le courage !

Notre histoire est chargée de ce type de résistance symbolique mais nécessaire qui a pour but de  renverser une situation intolérable et insupportable.

Je vous conseille, Monsieur Cukierman, de relire Le Rhinocéros de Ionesco et d’en décrypter le sens et la symbolique.

Aujourd’hui, beaucoup de Français juifs s’interrogent, s’inquiètent et attendent un support de notre part à défaut de la Nation. Nous le leur devons !

La véritable question est donc de savoir si l’on veut résoudre le problème de l’antisémitisme en France où si l’on veut faire uniquement semblant de le résoudre.

Nous sommes aujourd’hui extrêmement en colère contre ceux qui se comportent comme les bourgeois de Calais, prêts à sacrifier quelques uns de leurs membres, les plus fragiles ou les plus pratiquants de la communauté car les plus visibles, afin de protéger, ou feindre de protéger tous les autres.

Les solutions, on les connait : ce ne sont ni les colloques, ni les rencontres, ni les dîners mondains, ni le dîner du C.R.I.F, et encore moins la dhimmitude !

Nous devons obtenir de l’Etat deux décisions essentielles :

– La première, que nous avions demandée à de multiples reprises, est la sortie du « délit d’antisémitisme » du carcan de la loi de la presse. En effet, on nous dit à longueur de journée que l’antisémitisme est un délit et non une opinion, et pourtant sa répression est inscrite dans la loi sur la presse du 29 Juillet 1881.

Cette loi met en place des difficultés procédurales considérables à la répression de ce délit.

Quand un policier constate une injure, un spectacle antisémite, il ne peut le faire cesser sur le champ comme on l’a vu avec les spectacles de Dieudonné car il faut un ordre du Tribunal (la sanction interviendra 2 ou 3 ans après le délit) alors que s’il constate un vol il peut arrêter immédiatement l’auteur des faits. C’est là une différence essentielle.

Madame Taubira nous avait certifié qu’elle mettrait ce projet en chantier, malheureusement d’autres organisations dites « humanitaires » s’y opposent.

– La deuxième est d’aggraver les sanctions. Il n’est pas tolérable qu’une personne qui se dit islamophobe se voit sanctionner de 3 ou 6 mois de prison avec sursis alors que Dieudonné, après des années d’insanités, n’a jamais pu être condamné à un seul jour de prison avec sursis alors même que le parquet le demande de manière récurrente.

Voilà deux mesures simples qui, si elles sont adoptées, changeraient, enfin, la vie sur le terrain. Encore faut-il le vouloir !!! C’est là toute la question.

Le gouvernement doit nous montrer sa détermination par des actes et non plus de la compassion au travers de paroles savamment choisies et calibrées.

Vous dites que le C.R.I.F a pour priorité la lutte contre l’antisémitisme mais, alors, comment expliquer qu’il a sanctionné ceux qui ont entamé des poursuites à l’encontre de Stéphane Hessel et que le C.R.I.F continue de tancer le B.N.V.C.A, allant même jusqu’à sanctionner son président, alors que celui-ci est un des rares personnes à agir de façon concrète pour arrêter la vague antisémite qui submerge notre pays ?

Le C.R.I.F veut s’adresser aux notables et aux « élites » de notre société, mais pour quels résultats ?

Nous avons besoin de réponses à ces questions fondamentales que l’on se pose au sujet du C.R.I.F et non de réponses gênées ou de circonvolutions rhétoriques comme vous l’avez fait dans ces interviews. Chez nous, il n’y a pas de confesse, et il ne suffit pas d’avouer ses fautes pour être pardonné.

Nous avons besoin de concret, de résultats et vite ! Nous sommes dans l’urgence, d’où le nom du Collectif !

C’est pour cela que nous devons être à l’écoute de ceux qui sont au coeur de la tourmente et qui s’inquiètent. Nous devons répondre à leur angoisse avec des solutions efficaces.

C’est ce que nous avons essayé de faire ! Et, c’est pour cela que nous avons été tancés avec dédain, et pour certains, sanctionnés pour la seule raison de n’avoir pas cédé à vos menaces !

Car, contrairement à ce que vous avez dit dans vos interviews, vous n’avez pas laissé libre d’agir ceux qui voulaient participer à ces manifestations. Vous les avez appelés, tancés, menacés de sanctions et même sanctionnés. Telle est la réalité !

Et dans de telles circonstances, vous le savez, tout le monde n’a pas la carrure pour résister.

Que nous eussions aimé entendre, de votre part, le même courroux vengeur qui vous anime aujourd’hui, envers ceux du Comité Directeur qui ont eu l’audace, en pleine guerre de Gaza, de venir dire tout le mal qu’ils pensaient d’Israël sur les plateaux télé !

Que nous eussions aimé entendre ce courroux quand une importante association, membre du C.R.I.F, est partie à Canossa pour se recueillir sur le mausolée d’Arafat à Ramallah !

Que nous eussions aimé entendre ce courroux face à ceux qui demandent, comme l’U.E.J.F (devenue au fil du temps, une filiale idéologique de SOS Racisme et du Parti Socialiste, et qui, par souci de transparence, devrait s’assumer comme telle), et de manière répétitive, la dissolution d’une association juive avec toute la connotation négative que cela aurait pu avoir dans les circonstances présentes !

Que nous eussions aimé entendre ce courroux contre les dirigeants de l’U.E.J.F qui se sont refusés à recevoir un ministre israélien, rejoignant ainsi les méthodes de nos pires ennemis !

Oui, nous aurions préféré cela plutôt que les rodomontades ou les menaces de sanctions contre les vrais militants, ceux qui se battent pour notre cause avec brio et non pour une hypothétique carrière dans une quelconque nébuleuse politique.

La communauté a besoin de nous, elle a, peut-être, encore besoin du C.R.I.F, elle a certainement besoin du Consistoire, qui est incontestablement le pilier de notre communauté, mais elle a surtout besoin de toutes celles et de tous ceux qui veulent se battre pour que l’expression « Juif de France » sonne comme un devenir et non comme un souvenir.

Pour cela, il faut être rassemblés mais rassemblés dans le respect.