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Cohabitation

Cela fait 3 ans que ce pays vit de guerre en guerre, de traumatisme en traumatisme et aucun Israélien n’est épargné.

Et puis nous avons été enfin à appelés à voter. Le 27 octobre 2026, ironie noire de l’histoire, 3 ans et 20 jours après le fatidique 7 octobre 2023.

Depuis rien n’est plus clair. Au contraire. A l’heure où l’Iran menace de reprendre les hostilités, que le Hamas s’assure de faire taire tous les clans opposés à son hégémonie, qu’il s’assure de se réarmer, que le Hezbollah en fait de même, que les Houthis demeurent aussi imprévisibles que vindicatifs, l’incertitude politique n’est pas une bonne chose. Pour employer un euphémisme…

À l’heure où j’écris ces lignes en Israël, le Président Herzog n’a pas encore désigné celui qui aura la tâche de former un gouvernement.

Alors que s’est-il vraiment passé lors de ces élections ?

Déjà, les instituts de sondage se sont trompés.

Non pas que leurs méthodes soient erronées ou discutables.

C’est que l’humain demeure imprévisible et que jusque devant le bureau de vote, nombreux sont ceux qui ne savaient pas encore pour qui voter. Et cela, aucun institut de sondage ne peut l’anticiper.

Contrairement à ce que pouvaient penser des Occidentaux déconnectés de la réalité israélienne, la question du conflit palestinien n’était pas au centre des enjeux électoraux.

Ce qui a été au centre de ces élections et finalement provoqué ce résultat aux urnes est finalement la question centrale de tout pays : qui sommes-nous vraiment et comment pouvons-nous affronter nos ennemis ensemble en formant une société se retrouvant autour d’un projet commun.

Comment celui qui donne plus de la moitié de son temps à l’armée pour la défense de son pays peut cohabiter avec celui qui préfère ‘mourir plutôt que de s’enrôler’. Comment certains peuvent crouler sous les dettes pendant que d’autres sont subventionnés par l’État ? Comment celui qui aime son pays, le seul État Juif, peut supporter celui qui lui nie toute légitimité et refuse de dénoncer nommément son ennemi ? Comment concilier la peur légitime des dangers existants avec l’esprit sioniste qui repose justement sur la détermination d’être maître de son destin ? Comment conserver une majorité juive tout en assurant la représentation de toutes les minorités ? Comment intégrer toutes les minorités en évitant les partis sectoriels qui ne font que perdurer le sécessionnisme ?

Toutes ces questions traversent la société israélienne, une société composée de groupes et sous-groupes et sous-sous-groupes !

Mais Benyamin Netanyahu qui a été au pouvoir depuis 18 ans a régulièrement entraîné ses opposants dans une lutte référendaire dont le résultat tournait autour de sa propre survie politique.

Et là encore, 2 blocs se sont opposés pendant la campagne et les débats importants ont été absents. Le clan de la coalition gouvernementale a prédit les pires catastrophes en cas de leur non-reconduction, n’a eu de cesse de comparer tous ceux qui risquaient de s’opposer ou d’empêcher la poursuite de leur gouvernement à des traîtres, des ennemis.

La politique israélienne n’est pas une affaire simple et rester au fait des nouvelles requiert un investissement important en temps ou une passion débordante.

Alors finalement les slogans font leur ouvrage. Qui ira vérifier tous les faits, les propositions des uns et des autres auprès du site de la Knesset, véritable puit d’information ?

La coalition gouvernementale qui disposait d’une majorité de 68 aux précédentes élections est passée à 53 sièges, rendant impossible la tâche de former un gouvernement sans alliance, puisque le chiffre magique est 61.
Le ‘camp du changement’ constitué du parti Yashar de Einsenkot, de Beyachad de Benett/Lapid, d’Israel Beitenou d’Avigdor Liberman et des Democratim de Yair Golan ont recueilli seulement 48 sièges. Loin des prédictions des sondages et dans l’impossibilité de former un gouvernement.

Les 3 partis qui ont essayé de casser cette rhétorique référendaire ont malheureusement remporté chacun moins de 3,25 % des votes exprimés, ne leur permettant pas de faire leur entrée à la Knesset.

Pourtant ils exprimaient chacun de réelles positions qui se retrouvent au sein de la population et qui ne sont pas extrémistes.

Mais je pense que justement c’est là un point important. Les 2 camps se sont affrontés en prédisant des tragédies dans l’un ou l’autre sens. Et le pays est un traumatisme à grandeur nationale qui n’a pas encore pensé le post-trauma. C’est non seulement trop tôt mais la période de guerre et d’incertitude n’est justement pas terminée. Alors comment adhérer à un modèle nouveau, comment plonger dans l’inconnu ? 3 ans après un massacre qui a fait remonter toutes les peurs ataviques résultant de millénaires de persécutions et de pogroms ?

Et puis la surprise majeure, les partis arabes.

Habituellement les arabes israéliens (je précise que ce ne sont pas les palestiniens qui vivent à Gaza ou sous l’Autorité palestinienne, et donc citoyens étrangers à Israël) ne votent pas en masse. Soit par manque d’intérêt, soit par volonté de ne pas participer au processus démocratique israélien, soit parce qu’ils ne se retrouvent pas dans les partis sectoriels arabes.

Mais cela a changé.

La société arabe israélienne a aussi été affectée par le 7-Octobre. Le Hamas comptait sur des émeutes arabes dans les villes israéliennes après le 7-Octobre, à l’instar de ce que nous avons vécu en 2021.

Pourtant aucune émeute n’a eu lieu.

Ils ont vu ce que les terroristes ont réservé comme sort aux arabes et aux Bédouins ce jour-là et comment ils ont été massacrés et kidnappés sans égard à leur religion commune. Et beaucoup ont été horrifiés des massacres et des viols. Certains se sont sentis israéliens pour la première fois. Mais pas tous.

Ce qui demeure au centre des préoccupations de la population arabe demeure la criminalité qui fait des ravages dans cette société et provoque des drames permanents de mort de ceux s’étant retrouvés au mauvais endroit au mauvais moment.

Pour combattre cette criminalité endémique des budgets importants doivent être alloués à la police et à l’éducation. Or, si ces budgets avaient été alloués par le gouvernement éphémère Bennett/Lapid, ils ont été annulés par le gouvernement actuel. Et cela fait partie des revendications principales des arabes israéliens.
Mais leur représentation est revendiquée par 2 partis : le parti Raam dirigé par Mansour Abbas, un parti émanant des Frères musulmans mais dont le colistier est Juif, ancien dirigeant de la Police nationale ; et la Liste Jointe (Meshoutefet) dirigée par Youssef Jabareen, liste regroupant divers partis arabes d’inspiration communiste, islamiste et nationaliste. La Meshoutefet et ses représentants qui siègent à la Knesset depuis des décennies ont toujours revendiqué une allégeance à la cause palestinienne, mettant régulièrement en cause la légitimité d’un Etat Juif dont ils perçoivent pourtant leur salaire parlementaire. Autant dire, un parti qui n’a pas une côte de popularité débridée auprès de la majorité juive. Et puis qui jusqu’à présent ne s’est pas franchement employé à répondre aux préoccupations légitimes de ceux qu’ils sont censés représenter et au contraire à accroître la méfiance de la majorité juive et ainsi agrandir le fossé entre ces deux sociétés.

Le parti Raam est cependant plus intéressant dans la mesure où Mansour Abbas a montré une plus grande ouverture et une reconnaissance du caractère juif d’Israël, qu’il a appelé la société arabe à entreprendre un examen de conscience face à la nécessité de se positionner une fois pour toutes au sein de ce pays, il s’est rendu personnellement au chevet de familles endeuillées victimes d’attentats. Mais. Et le mais est de taille après le 7-Octobre où de nombreux députés ont personnellement souffert de la guerre et que l’un des leurs a été assassiné par le Hamas, Mansour Abbas refuse encore aujourd’hui de reconnaitre que le Hamas est une organisation terroriste.

Les raisons peuvent être nombreuses dans une société arabe, qui n’est devenue israélienne qu’en fonction de sa domiciliation physique en 1948 et qui donc peut avoir de la famille de l’autre côté de la Ligne verte, du côté palestinien.

Si Mansour Abbas a montré beaucoup de courage politique jusqu’à présent, ceci est le test ultime pour gagner la confiance des Israéliens.

Et finalement c’est peut-être cela qu’il faut, du courage, pour pouvoir cohabiter. La méfiance et la peur sont plus traditionnelles mais accepter la différence de l’Autre et ne pas se sentir menacé (à tort ou à raison ; nous sommes au Moyen Orient et la naïveté et l’angélisme se paient cher).

Jeudi 5 novembre le Président Herzog devra nommer celui qui aura 28 jours pour former un gouvernement. Mais dans une situation inédite où aucun n’a de majorité et où les alliances ne sont pas naturelles, tous les scénarios sont possibles.

Dans l’attente, la Knesset qui reprend le 10, peut d’ores et déjà voter des lois et la majorité, même si elle ne forme pas une coalition, peut voter le remplacement du Président de la Knesset, et ainsi contrôler l’agenda parlementaire.

Moi qui ai grandi en France, cela me rappelle la fameuse cohabitation, qui a vu un président de la République diriger le pays avec une Assemblée nationale votant des lois contraires à sa politique. Il s’agit d’un temps révolu, d’une culture politique très différente, la comparaison s’arrête donc là. Je sais que certains n’auraient aucun scrupule à nous replonger dans une autre campagne électorale pour gratter quelques voix et compter sur l’épuisement d’une population qui en a subi déjà assez.

Alors permettez moi de lancer un appel à nos élus : cette cohabitation forcée est peut-être le signe de la nécessité absolue de trouver un mode de vie commun. Un modèle qui réduirait les inégalités et les rancunes. Un sionisme arrivé à maturité, sûr de lui, capable d’affronter les défis internes pour être encore plus fort face à nos ennemis qui ne disparaitront pas en l’espace d’une énième guerre.

Le peuple juif a retrouvé sa souveraineté sur sa terre ancestrale, il est temps de trouver une place pour chacun d’entre nous.

à propos de l'auteur
Née à Paris, ancienne avocate au Barreau de Bruxelles, Myriam a quitté l’Europe en 2005 pour s’installer à Montréal, où elle est devenue une travailleuse communautaire au FNJ-KKL puis directrice des relations communautaires et universitaires pour CIJA, porte parole officiel de la communauté juive, avant de faire son alyah. Après un passage au Keren Hayessod, une activité de consultante en relations publiques pour des clients canadiens, européens et israéliens, elle est désormais DIrectrice des missions en Israel pour CIJA.
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