Suite à sa une sur Tariq Ramadan, la rédaction de Charlie Hebdo est confrontée à une nouvelle vague de menaces de mort. Est-il besoin de rappeler qu’il faut les prendre particulièrement au sérieux ?

Soulignons d’ailleurs la vigilance de Marianne, qui a révélé les faits, et la réaction rapide d’Amine El Khatmi, dont je ne partage peut-être pas toutes les positions mais qui prouve, une fois de plus, qu’il y a en France des élus qui font de la politique au sens noble du terme, et des musulmans qui non seulement ont toute leur place dans la République, mais y méritent même une place d’honneur. Bref.

Elle est pourtant appropriée, cette une de Charlie ! Quand on connaît un peu l’intéressé, partisan influent de l’islamisation de l’Europe, et qu’on sait que l’expression de « 6ème pilier de l’islam » désigne le jihad, c’est particulièrement bien vu.

Et quand on voit à quel point Tariq Ramadan aime manier le double langage pour endormir la méfiance, à quel point il avance masqué, le fait qu’une certaine partie de sa personne reste vêtue sur le dessin n’est peut-être pas seulement un heureux hasard.

Non, l’équipe de Charlie ne fait pas uniquement de l’humour (plus ou moins) potache et (plus ou moins) raffiné, ils disent aussi des choses sérieuses. A l’occasion du numéro « Islam, religion de paix…. éternelle », Riss avait ainsi écrit un édito en tous points remarquable, et malheureusement toujours d’actualité, Les autruches en vacances.

Bien sûr, Tariq Ramadan a droit comme tout le monde à la présomption d’innocence. Mais plus que des faits réels ou supposés, sur lesquels la justice se prononcera, c’est une attitude générale que le dessin pointe du doigt (enfin, du doigt….), et en cela il est tout à fait pertinent.

Bien sûr, certains prétendront que Charlie « tape toujours sur les mêmes », et qu’il est un peu facile de défendre les caricaturistes lorsqu’on ne fait pas partie des caricaturés.
Sauf que.

D’abord, des chiffres : de 2005 à 2015, seules 38 unes de Charlie sur 523 concernaient la religion, et sur ces 38 il n’y en avait que 7 sur l’islam. Il y en a eu d’autres depuis, mais pas autant que de cartouches tirées par les frères Kouachi, ce me semble.

Ensuite, Charlie a aussi croqué une certaine école chère à mon cœur (et comme pour toutes les bonnes caricatures il y a du vrai dedans, mais seulement un peu, hein, n’allez pas penser que nous sommes réellement comme ça). Il n’a pas non plus épargné un philosophe que les lecteurs de Causeur connaissent bien (je ne parle pas de Kim Jong-Un). Pourtant, je ne crois pas que Cabu et Charb aient été tués par des porteurs de bicornes, qu’ils soient polytechniciens ou académiciens.

La liberté d’expression, ce n’est pas juste la liberté de dire que l’on est d’accord avec moi et de se plier à mes tabous personnels. Donc je suis Charlie même et surtout lorsque Charlie se moque de moi, de ce que j’aime ou respecte, de ce à quoi je m’identifie, ou de ce que je considère comme sacré. Même si parfois je n’aime pas ça, j’aimerais encore moins qu’on l’interdise.

Il y a un homme qui a tout compris avant tout le monde au rapport entre Charlie et la religion, et c’est justement un homme profondément croyant, animé par une foi intense. Et même s’il a vécu et étudié dans l’un des berceaux de la démocratie, de la pensée rationnelle, du diagnostic médical, des mathématiques, des arts et de la philosophie, avoir plus de deux mille deux cents ans d’avance reste impressionnant.

Cléanthe (environ 330-232 av JC) était un homme de foi. Difficile d’en douter, si on lit sa magnifique Hymne à Zeus. On lui attribue aussi des traits d’humour que ne renierait pas un auteur de Charlie (il y est notamment question de fessée, je n’en dirai pas plus), et Diogène Laërce rapporte un échange fort instructif qu’il eut avec le poète Sosithée.

Ce dernier s’était moqué de lui publiquement, mais revint plus tard s’en excuser. Cléanthe lui pardonna bien volontiers, et fit ce commentaire : « Il serait étrange que je m’afflige d’une légère injure, quand Dionysos et Héraclès ne s’irritent point d’être l’objet des railleries des poètes. »

Manifestement, ceux qui défendent Tariq Ramadan en promettant le sang et la mort pensent que leur dieu est loin d’avoir la bienveillance de Dionysos et d’Héraclès. Tant pis pour eux. Nous n’avons pas à tolérer la moindre de leurs menaces. Leur susceptibilité arrogante est sans valeur.

Ne leur en déplaise, l’Europe est l’héritière d’Athènes, et Charlie Hebdo à sa manière s’inscrit dans la tradition d’Aristophane et Euripide, en passant par Rabelais et Molière.
Nous n’y renoncerons pas.