Dans un régime démocratique, la souveraineté est l’attribut de la collectivité liée par un contrat qui fait de chaque individu le membre égal du souverain, un citoyen. C’est l’adhésion au contrat qui fait de cet individu un citoyen, auteur et sujet des lois. L’ensemble des citoyens est censé former la nation qui, dans cette perspective-là, tient plutôt de la « commnauté des citoyens » selon la formule de Dominique Schnapper.

Le problème que ce dispositif a rencontré à travers l’histoire est qu’il ne suffit pas à nourrir le lien collectif, à conférer une identité à la collectivité. Le citoyen est en effet un sujet de droit anonyme, ce que confirme le partage entre le domaine public (le « citoyen ») et le domaine privé (l' »homme »). C’est ce qui explique pourquoi la laïcité a du se forger un esprit collectif dans le patriotisme et le culte républicain qu ajoutèrent à la condition juridique l’émotion et le sentiment.

Dans cette évolution, un autre type d’identification s’est fait jour, qui identifait la nation non à la communauté des citoyens mais à une semblable origine, un commun héritage de l’histoire indépendant de tout contrat et dans lequel l’identité l’emportait sur le juridique, à moins que l’on ne considère que le droit soit l’expression d’une identité et d’une histoire collectives. La nation sous cet aspect est une communauté d’originaires. Son horizon peut être le nationalisme mais pas nécessairement. N’oublions pas aussi qu’il a pu arriver que patriotisme et laïcité coexistent avec l’impérialisme (la 3° république).

Ces deux modes constituent les points extrêmes d’un axe sur lequel on peut situer le régime démocratique. A vrai dire aucune forme extrême n’est possible: une communauté des citoyens pure n’a tout simplement jamais existé et n’existera jamais car il ne peut y avoir de collectivité sans identité ni foi commune. L’État serait évanescent. De même, une nation que seul le nationalisme réunirait s’apparenterait à un régime totalitaire: ce serait un anti-Etat (de droit).

Cette remarque souligne que la nation n’existe pas sans le corrollaire de l’Etat moderne, c’est à dire de l’Etat de droit. Elle est la forme identitaire que l’existence d’un Etat de droit produit. La nation est ainsi inséparable de l’Etat, ce qui explique la difficulté de concilier le côté « Etat de droit », le droit relevant du général et non du singulier, avec une identité collective qui elle ne peut être que singulière et que rien ne peut éradiquer dans la mesure où elle relève du donné de l’expérience. Il y a des peuples et ils sont différents.

Le démocrate doit faire avec et cette articulation est le principal problème de la démocratie car son idéal et son ambition de juridicité totale est utopique et irréaliste. La société ne maîrise pas ses origines et son être, si elle peut maitriser son organisation. Du coup, il résulte en démocratie deux acceptions de la nation: le côté patriotique est plutôt incarné par la mouvance de « gauche », tandis que le côté national est incarné par la mouvance de « droite ». A gauche, l’extrême est le totalitarisme, que le communisme a incarné dans l’histoire. A droite, le nationalisme.

Ces deux logiques, qui sont en tension permanente, génèrent deux modes d’appartenance. Pour la gauche: il faut adhérer au contrat, à la « constitution » pour être un citoyen, et si celui-ci ne remplit pas ses devoirs envers la patrie, il doit être, selon Jean Jacques Rousseau, exclu, banni de la communauté des citoyens. Pour ce qui est de la droite, il faut adhérer à la culture et l’identité nationale pour être citoyen.

Les trahir c’est être mis au ban de la nation. Il faut rajouter à ce panorama la gauche postmoderniste actuelle qui a pour projet de démanteler les droits du citoyen au nom des droits de l’homme et qui donc dénie tout critère non d' »appartenance » mais de capacité à être un membre responsable de la communauté politique. Elle ne promet que le néant.

* Chronique dans Actualité Juive du 18 Février 2016.