Hier vers 16 heures nous attendons le taxi uber qui doit nous conduire depuis Madison jusqu’à environ 50km de là, chez Cécile et Michael qui nous reçoivent tous chez eux pour un magnifique séder de Pessah.

Le chauffeur est presque à l’heure, c’est un chinois qui n’a pas desserré les lèvres, toussait comme un fou et conduisait par à coup… Et comme une difficulté n’arrive jamais seule, il y avait un embouteillage monstre tant à NY que sur l’autoroute.

Bref, nous ne sommes arrivés dans cette splendide maison située au cœur d’une belle forêt qu’au bout de deux heures. J’étais au bord de l’épuisement ; tous les autres invités, nous serons vingt-huit personnes, adultes et enfants compris, sont déjà là. Je demande un alcool fort pour faire disparaître un réflexe nauséeux, comme chez le dentiste. Mais Dieu soit loué, nous sommes désormais sur place.

Michael et Sophie Rothschild nous accueillent si gentiment et nous présentent à leur famille. Je pensais avoir salué tout le monde sans exception lorsque, sirotant la boisson forte servie par John, le maître d’hôtel, j’aperçois un Monsieur d’un certain âge qui se dirige vers moi : il est bien âgé mais porte vaillamment ses quatre-vingt-dix ans.

C’est le mari de la mère de Michael, le mari de Cécile. Je le salue très respectueusement et il demande que l’on prenne place côte à côte. Je m’exécute et là commence pour moi un événement des plus marquants, ce que les Allemands nomment ein Erlebnis.

Ce monsieur a entendu dire que j’étais un spécialiste de philosophie allemande et de langue allemande… Nous parlons allemand pendant une petite demi heure et cet homme, au geste calme, à la voix douce, me pose une question qui, je le saurai quelques instants plus tard, résume toute sa vie.

Vous êtes un philosophe, interroge t-il, oui, répondis je. Alors, dit-il, expliquez moi l’antisémitisme… Curieuse entrée en matière. J’hésite mais avant de poursuivre il me donne des détails biographiques qui aideront à la compréhension le lecteur éventuel : Monsieur Werner Anton X. naquit en 1926 à Offenbach dans une famille juive plutôt assimilée.

En 1938, ses parents, disparus pendant la Shoah, pressentent que l’aventure national socialiste va virer à la tragédie pour les enfants d’Israël au bord du Rhin (pour parler comme H Heine) et décident d’exfiltrer leur fils vers l’Angleterre, profitant des convois que Léo Baeck et ses adjoints organisent pour les enfants juifs dont les parents ne se sentaient plus en sécurité dans le IIIe Reich.

Je jeune Werner Anton qui deviendra Anthony en Grande Bretagne et aux USA, n’a que 12 ans lorsqu’il part d’Allemagne, quitte ses parents qu’il ne reverra plus jamais. Pendant que l’homme relate sa vie, je sens dans mes yeux un picotement et je pense qu’une poussière est rentré dans mon oeil. Il n’en est rien, je pleure tant je suis ému par notre rencontre et par le récit.

Moi qui ait tiré d’un oubli immérité tant de penseurs, de philosophes et d’historiens juifs d’Allemagne, sur plus de deux siècles, de Mendelssohn à Martin Buber, je me retrouve un soir de séder, de l’autre côté de la planète, assis face à un juif allemand en chair et en os, un homme qui, sans la décision avisée de ses parents, eût disparu.

Ce n’est plus un livre que j’ai sous les yeux et dont je tournerais avidement les pages pour préparer les cours et les conférences, mais, un être bien vivant, un témoin. D’où mon émotion car l’intuition a précédé la connaissance, l’acte cognitif.

Quand Israël a fait sa première apparition sur la scène de l’histoire mondiale, il n’était pas seul, il était accompagné de son frère jumeau. Et qui était ce frère jumeau ?

Même lorsque j’avais rencontré Gershom Scholem à Paris et dont j’ai été le traducteur de l’allemand en français, je n’avais pas ressenti pareille émotion. Et pourtant les philosophes sont réputés pour savoir contrôler leur émotivité.

Mais revenons à la question de mon interlocuteur nonagénaire sur l’antisémitisme. Pour moi, j’ai un arsenal d’explications logiques, historiques ou critiques, pour lui, ce terme est plus qu’un mot vide de contenu, ni un mot renvoyant à d’autres mots, c’est une période axiale, car sans cette haine congénitale des juifs, cet enfant n’aurait pas quitté ses parents, il serait resté dans sa ville natale, aurait fréquenté l’université locale ou ailleurs, aurait fondé une famille etc…

C’est le rêve brisé qui se transcrit dans ce terme : antisémitisme. Un terme ou plutôt un roc granitique sur lequel se sont brisées plus de six millions de vies, d’existences, d’êtres, de projets et de rêves.

Alors, vous demandez vous, qu’ai-je bien pu dire à ce vieux Monsieur, suite à sa question ? Comme il y a autant d’antisémitismes que d’antisémites, j’ai préféré répondre par une citation d’un grand historien allemand du XIXe siècle, spécialiste de la Rome antique et dont la statue trône à l’entrée de l’Université Humboldt de Berlin, un certain Théodore Mommsen, grand spécialiste de la Rome antique.

J’insiste, pour dire que cet homme n’avait pas la moindre racine juive et pourtant il a porté un jugement très lucide et sans complaisance sur l’antisémitisme. Voici la citation de Mommsen : Quand Israël a fait sa première apparition sur la scène de l’histoire mondiale, il n’était pas seul, il était accompagné de son frère jumeau. Et qui était ce frère jumeau ?L’antisémitisme !

Aucun trait du visage du vieil homme n’a tressailli. Je lui ai appris ce qu’il savait déjà… J’admire la force intérieure, la vigueur interne, la force morale de cet homme qui a toujours tourné le dos à tout dolorisme, toute victimologie, et cet exemple doit être suivi par tant d’autres gens, qui se plaignent constamment ou en veulent à la terre entière qui n’y est pour rien. Mais il faut les comprendre.

J’en fais part à Danielle qui me dit que ces hommes ont traversé des choses si affreuses , qu’ils ont une incomparable force morale qui les aide à tenir et à faire face. Surtout quand vous êtes un enfant…

Je me demande en tant que philosophe s’il existe vraiment une histoire juive ou plutôt un martyrologe ? N’existe-t-il pas plutôt un destin juif sur lequel nous n’avons aucune prise ?

Cécile, notre hôtesse, me propose de m’assoir auprès de son beau-père pendant le déroulement du séder. Et là je dois vous dire que cette jeune dame a édité une Haggada avec des commentaires qui actualisent la lutte éternelle de tout homme pour la liberté. Tout a été organisé au millimètre : chacun a sa partition, son texte à lire, les prières sont récitées en hébreu, d’autres sont traduites.

En fait, un beau séder libéral mais fidèle. Ses commentaires me rappellent une phrase de Heschel : Aucune religion n’est une ile isolée du reste du monde. Techniquement, nous sommes répartis sur trois tables et au lieu de lire ou d’agir, je regarde tout autour de moi et je vois l’un des fils de Monsieur et Madame Rothschild.

Si l’enfant Werner n’avait pas été sauvé, les fils n’auront jamais vu le jour. Mais si la famille est différemment constituée, il y aurait eu des conséquences…

Il n y a que chez les juifs que de telles rencontres, inattendues, se produisent. Un soir de séder chez Cécile et Michael Rothschild…

De fait, trois ans après la fin de la guerre, Werner prendra le bateau pour se rendre aux USA. Son épouse qui nous fait face a quitté l’Allemagne avec ses parents quand elle n’avait que trois ans.

Quelle histoire ! Je me demande en tant que philosophe s’il existe vraiment une histoire juive ou plutôt un martyrologe ? N’existe-t-il pas plutôt un destin juif sur lequel nous n’avons aucune prise ?

L’histoire juive n’est pas une histoire à la Hérodote ou à la Thucydide. L’acteur principale de cette histoire n’est autre que le Créateur de l’univers qui, pour des raisons de lui seul connues, a jeté son dévolu sur ce peuple sans jamais lui demander son avis.

L’histoire d’Israël dont le séder fête la naissance se considère comme l’horloge de l’humanité. Et Israël a rendez vous avec Dieu. Comment arriver en retard à un tel rendez vous ? L’Histoire universelle ne s’en remettrait pas…