Christiane Chauviré, élève de Jacques Bouveresse, est une philosophe française, spécialiste de l’oeuvre de Ludwig Wittgenstein. Elle a publié en 2016, Comprendre l’art : L’esthétique de Wittgenstein, aux éditions Kimé.

Quel souvenir gardez-vous de votre agrégation de philosophie ?

Mon souvenir de l’agrégation est lointain, marqué par l’atmosphère agitée de l’après-68. En 1969, nous pensions que l’agrégation allait être boycottée. A Paris, elle l’a été par une partie des agrégatifs dont moi.

Ceux qui ont préféré ne pas boycotter ont composé entourés de gardes mobiles armés de fusils à baïonnettes dans la Bibiliothèque Sainte-Geneviève ! Mais nous avons dû repasser l’agrégation quelques semaines plus tard, l’administration de l’ENS où j’étais alors nous en a fait obligation.

Quel est votre lien avec la pensée de C.S.Peirce, J.Bouveresse et S.Cavell ?

J’ai suivi des cours de Bouveresse à l’ENS Ulm à partir de 1966 (j’avais 21 ans). Il sortait de l’agrégation à laquelle il avait été reçu premier. Depuis, il a été ma principale référence en philosophie. Il m’a conseillé de faire une thèse sur C.S. Peirce (1839-1914), un auteur hors du commun dont j’ai étudié la philosophie de la logique, des mathématiques, et du langage.

Mais j’ai aussi travaillé en parallèle sur Wittgenstein, qui était un peu le domaine réservé de Bouveresse. J’ai étudié le philosophe viennois pendant plus de trente ans, il m’a fortement marquée, de sorte que je peux me dire wittgensteinienne. Mon rapport à Cavell est plus tardif.

C’est Sandra Laugier, alors toute jeune, qui me l’a fait connaître après son séjour de deux ans à Harvard, et je l’ai tout de suite trouvé génial. Les étudiants l’ont adoré. J’ai beaucoup aimé ses livres sur le cinéma. Sa lecture de Wittgenstein est passionnante, même si je ne suis pas d’accord avec son interprétation des » Recherches philosophiques » comme un ouvrage sceptique.

Quelles sont les références de Wittgenstein à la Mishna ?

Wittgenstein ne savait pas l’hébreu et ne connaissait pas la Mishna. Ses parents étaient des juifs viennois complètement assimilés, et de religion catholique. Il a pris la nationalité britannique lors de l’Anschluss, et ne s’est jamais tourné vers la religion juive.

Dans Comprendre l’art. L’esthétique de Wittgenstein, vous parlez d’une philosophie des aspects. Pouvez-vous développer ce point ?

L’esthétique de Wittgenstein est majoritairement une philosophie des « aspects » ou du « voir-com » en ce sens que pour lui, comprendre un morceau de musique, c’est saisir des aspects en lui, pendant son exécution, l’entendre comme une valse, ou comme une marche. Son rapport étroit à la musique lui a permis de déployer une philosophie des aspects à large spectre, concernant la perception auditive et visuelle. On peut dire aussi que son éthique musicale était une éthique de la justesse.

Pourquoi dit-on que Wittgenstein est le philosophe des artistes ?

C’est peut-être la récurrence des exemples musicaux qui permet de dire que c’est un philosophe pour artistes. Sa sensibilité musicale était très vive. Il aimait la musique classique, romantique, jusqu’à Brahms inclus.

Pourquoi le Carnet bleu (The Bluebook) est-il devenu une référence dans la culture populaire (Twin Peaks, Ex Machina) ?

Le Blue Book a d’abord circulé sous forme de notes d’étudiants dictées par Wittgenstein au milieu des années 1930, avant d’être publié après sa mort. Les idées qu’il contient se sont propagées assez vite à Cambridge et à Oxford en milieu universitaire.

C’était une exposition lisible et assez complète de sa seconde philosophie, élaborée après la rupture avec le Tractatus, son premier ouvrage. Le Blue Book était plus abordable que la plupart des autres textes de Wittgenstein et il n’est pas étonnant qu’il soit devenu une référence dans la culture populaire anglo-saxonne.

Jean d’Ormesson, élève de Louis Althusser, évoquait souvent Wittgenstein. Il rata l’agrégation de philosophie une première fois, en 1949, sur un texte de Jean Piaget, tiré de  »Psychologie de l’Intelligence ». Que reste-t-il de la psycho-génétique ?

J’ai dirigé une thèse sur Piaget ; l’intérêt pour la psycho-génétique a subi une éclipse, mais il est possible qu’elle connaisse un « revival » dans la psychologie cognitive actuelle.

Derrida pastiche Wittgenstein en disant : « Ce qu’on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l’écrire. » Il revient également plusieurs fois dans le séminaire de Lacan. Quelle est son influence sur l’existentialisme, la déconstruction et la psychanalyse contemporaine ?

Les philosophes français (Lacan et Derrida en tout cas) n’ont été influencés par Wittgenstein que de façon superficielle (Foucault par exemple connaissait un peu mieux le philosophe viennois; cf. mon article « Foucault et Wittgenstein en parallèle« , dans Critique, octobre 2017), ils ont mentionné quelques slogans, sans plus.

Sartre ne voulait pas entendre parler de Wittgenstein. Il faut dire que la philosophie française des années 60-70 lisait peu l’allemand, et ne connaissait que le Tractatus, une oeuvre géniale mais rébarbative.

La seconde philosophie de Wittgenstein n’a été publiée qu’après sa mort survenue en 1951, et les Recherches philosophiques n’ont été traduites en français qu’au début des années 60. C’est un peu un rendez-vous manqué, car les philosophes français auraient été plus inspirés par ce deuxième Wittgenstein qu’ils n’ont pas connu.

De la certitude est une source directe de l’analyse de Lacan sur la certitude, la conviction et la croyance. Pouvez expliquer comment cette transition s’opère ?

Je ne savais pas que De la Certitude avait inspiré Lacan, je ne sais pas par quel biais  cela a pu  arriver.

Le suicide est un marqueur signifiant de l’existence de Wittgenstein. Comment cela se traduit-il dans sa pensée ?

Sur le suicide, la première philosophie de Wittgenstein est obsédée par le suicide, surtout après sa lecture de Weininger, un penseur très sulfureux; mais aussi parce que que trois de ses frères s’étaient suicidés. Lui-même a envisagé de se suicider. Dans le Tractatus, le suicide est évoqué comme le mal absolu. Par la suite le Wittgenstein de la maturité, apaisé, n’est plus hanté par le suicide.

Quel est l’héritage philosophique de Wittgenstein chez Noam Chomsky ?

Chomsky a certainement été plus marqué par Wittgenstein que les Français. Je pense qu’il lui doit sa distinction entre grammaire superficielle et grammaire profonde (cette distinction figure dans les Recherches philosophiques) et son idée de faire une grammaire des profondeurs du langage (même s’il se réclame surtout de la Logique de Port-Royal).

L’influence est diffuse mais réelle ; il faut dire que les textes de Wittgenstein, traduits en anglais après sa mort, étaient mieux connus des anglophones que des Français et faisaient partie de la culture universitaire aux USA et en Angleterre à l’époque de la jeunesse de Chomsky.