« Comment pouvez-vous dire que vous m’aimez si vous ignorez ce qui me peine ! »

(D’après un conte hassidique cité par Marc Saperstein, Juifs et chrétiens: moments de crise, Cerf, Paris, 1991, p. 123, n. 23.)

Je viens de lire le discours – remarquable, au demeurant – prononcé par le pape devant les participants à la rencontre internationale « Le projet pastoral d’Evangelii gaudium« , organisée par le Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation, du 18 au 20 septembre au Vatican. (Texte intégral sur le site Zenit.org).

Malheureusement, il contient deux lourdes allusions, pénibles pour les juifs, enchâssées dans le paragraphe suivant :

« […] Devant tant d’exigences pastorales, devant tant de richesses d’hommes et de femmes, nous courons le risque de nous effrayer et de nous replier sur nous mêmes dans une attitude de peur et de défense. De là naît la tentation de la suffisance et du cléricalisme, de codifier la foi en règles et instructions, comme le faisaient les scribes, les pharisiens et les docteurs de la loi au temps de Jésus. Tout sera clair, ordonné, mais le peuple des croyants en recherche, continuera à avoir faim et soif de Dieu. J’ai aussi dit parfois que l’Église me semble être un hôpital de campagne : tant de gens blessés nous demandent d’être accompagnés, nous demandent ce qu’ils demandaient à Jésus : accompagnement et proximité. Avec cette attitude des scribes, des docteurs de la loi, des pharisiens, nous ne donnerons jamais un témoignage de proximité. »

On me dira sans doute qu’il ne convient pas de se focaliser sur quelques mots, alors que l’ensemble du propos est, comme je l’ai écrit ci-dessus, remarquable, et qu’il témoigne d’une exigence louable de mise en conformité des actes de l’individu avec les paroles qu’il prononce.

On me rappellera probablement aussi, que l’allusion aux scribes, pharisiens et docteurs de la loi, comme parangons du légalisme religieux et du cléricalisme, appartient au registre classique des homélies chrétiennes et qu’elle ne vise pas particulièrement les juifs d’aujourd’hui.

Justement, je m’élève contre ce réflexe pavlovien de la phraséologie chrétienne, consacrée par l’usage, et je m’étonne que des dirigeants religieux catholiques aussi prestigieux que le pape y recourent encore après le « nouveau regard », empreint de respect et d’empathie que l’Eglise a décidé de porter sur le judaïsme il y a près de cinquante ans, et qu’a inauguré la Déclaration Nostra Aetate, § 4.

Et voici pourquoi. Il faut cesser de considérer ces paroles du Juif Jésus, comme stigmatisant jusqu’à la fin des temps les Juifs et les Juifs seuls ! Ce que dénonce cette formule célèbre, ce sont tous les comportements religieux légalistes et dénués d’empathie humaine, et en premier lieu ceux du clergé.

Car enfin, je le demande : pourquoi mettre au pilori les seuls dirigeants religieux du peuple juif d’il y a deux mille ans, en faisant l’impasse sur le fait patent qu’en matière de légalisme et de cléricalisme clérical, le comportement du clergé catholique, au fil des siècles, n’a souvent rien eu à envier à celui des élites religieuses du temps de Jésus ?

Et si l’on me demande quelle formule alternative je préconise, voici ma proposition. De même que, par crainte d’accusation de sexisme ou d’attitude patriarcale, le discours chrétien prend un soin extrême à équiper des formules telles que « le Salut de tous les hommes », de l’ajout : « et de toutes les femmes », que, par souci d’éviter l’accusation d’antijudaïsme, on expurge du langage religieux la connotation péjorative des termes « scribes », « docteurs de la loi » et « pharisiens », qui désignaient des classes honorables de dirigeants religieux juifs. On peut avantageusement leur substituer ceux-ci : « théologiens », « exégètes » et « fidèles fervents ».