Le syndrome de Jérusalem est connu : décrit comme « une sorte de bouffée délirante issue d’un choc émotionnel non maîtrisable lié à la proximité des Lieux saints », il est censé frapper les visiteurs de la ville sainte.

Nous le savions depuis quelques années, nous en avons eu la tragique confirmation cette semaine, il arrive qu’il n’épargne pas non plus les autochtones. Surtout, mais pas seulement, lorsqu’ils résident de l’autre côté de la ligne verte. Depuis l’été 2014, la liste est longue des actes terroristes perpétrés par des juifs.

A chaque fois beaucoup invoquent les crimes commis par les autres comme pour justifier ceux des fanatiques juifs. Mais avons-nous pour projet de leur ressembler ?

Ce relativisme moral (ou plutôt immoral) est l’antithèse absolu du projet porté par la Torah – qu’elle ait été d’inspiration divine ou humaine ne changeant rien à son génie si particulier, qui prétend instaurer des règles de droit soucieuses du sort de tous et notamment d’aimer l’étranger.

A chaque fois, on commence, comme cela se produit sur les réseaux sociaux depuis la mort d’un enfant palestinien brûlé vif, par contester que le crime ait bien eu pour auteur des juifs.

Le sommet de l’indécence avait été atteint lors de la mort du jeune Mohamed Abou Khoudaïr l’an dernier, que de nombreux intervenants francophones attribuaient au Hamas sans se rendre compte qu’ils adoptaient la même logique que les complotistes accusant le Mossad d’avoir organisé les attentats du 11 septembre 2001.

Cette année, même les déclarations de Benjamin Netanyahu déclarant son indignation face au nouveau crime du « Prix à payer » ne suffisent pas à faire taire tous ceux qui ne veulent pas voir la vérité en face.

Nier le crime, c’est pourtant s’en rendre complice. Victime, tout au long de l’histoire, des théories délirantes et au XXème siècle aussi du négationnisme, le peuple juif ne devrait pourtant pas pouvoir être à l’origine de tels propos.

A chaque fois, on nous dit, quand on est bien forcés d’admettre enfin la vérité, que les assassins n’ont rien à voir avec le judaïsme – alors même que nous n’acceptons en aucun cas, et avec raison, cette explication lorsqu’elle est brandie par les musulmans voulant nous faire croire que l’islamisme n’a aucun lien avec l’Islam.

Rien à voir avec le judaïsme le fanatique qui poignarde six homosexuels au nom de la Torah ? Rien à voir avec le judaïsme les jeunes des collines et les colons de Hébron ? Rien à voir avec le judaïsme l’assassin de Rabin, pourtant béni par une tripotée de rabbins fanatiques ? Ou encore l’ultra—religieux Baruch Goldstein, dont la tombe est devenue un lieu de pèlerinage ?

On peut dire que le judaïsme, tel qu’on l’entend soi-même, à la lumière des enseignements du Talmud, des Pirké Avot, des sages d’Israël, des rabbins qui font aujourd’hui autorité d’un point de vue moral dans la société française, du grand rabbin Haïm Korsia à Rivon Krieger ou Delphine Horvilleur, que le judaïsme donc n’a rien à voir avec ces assassins.

Mais prétendre l’inverse, ce serait nier les motivations de ces fanatiques. Plus grave, ce serait surtout jeter un voile bien mal venu sur la réalité cultuelle et politique d’Israël ainsi que d’un pan non négligeable de la diaspora.

Car enfin ces fanatiques n’ont pas surgi comme par miracle d’on ne sait quel néant. Ils sont la part sombre d’un pays dont de nombreux rabbins ultra-orthodoxes, salariés par l’Etat, profèrent en toute impunité des propos misogynes, racistes et hostiles à la démocratie.

Un pays dont le ministre des cultes prétend que les libéraux et les massortis ne sont pas juifs, sans contester cette identité aux criminels racistes, et dont la ministre de la justice pense que les juifs dangereux, ce sont les réformés.

Un pays qui est chaque jour de plus en plus l’otage d’une secte sortie des yeshivot, qui, refusant le vivre-ensemble au nom de sa soif d’absolu, a pour projet d’iraniser (oui : iraniser !) l’Etat d’Israël même si cela devait s’opérer au prix d’un exode d’une majorité de sa population.

Il est là aujourd’hui le plus grand danger qui pèse sur l’Etat juif, car à quoi bon avoir obtenu une bonne situation sécuritaire si cette sécurité n’est plus que celle d’un Etat menacé par un effondrement intérieur ?

Pour le destin d’Israël, il faut mettre fin à toute forme de complaisance vis-à-vis non pas seulement des assassins mais aussi de ceux qui pervertissent leurs esprits. Cela suppose d’instaurer le contrôle du culte par l’Etat plutôt que l’inverse comme cela se produit aujourd’hui. Avec une sévérité réelle à l’encontre des exactions du « prix à payer » et des colons.

Un serment de loyauté réclamé à tous les soldats porteurs de kippas en laine. Le contrôle de l’enseignement des écoles religieuses, comme en France dans les écoles privées sous contrat. La séparation de l’Etat et de la synagogue : instauration du mariage civil, reconnaissance sur un pied d’égalité des rabbins des trois principaux courants du judaïsme, égalité entre les deux sexes.

Ce programme est une révolution ? L’avenir nous dira qu’elle était la priorité d’Israël. Il ne serait applicable que par une union de tous les partis dits laïcs ? Le jeu en vaudrait la chandelle et justifierait en effet une grande coalition à condition qu’elle ne soit pas un piège tendu par le premier ministre à l’Union sioniste.

Les hommes d’Etat ne se perdent pas dans de petits calculs. Benjamin Netanyahu et dans une moindre mesure Isaac Herzog portent une responsabilité vis-à-vis du futur proche de ce pays.

Pour le destin du judaïsme, qui concerne les juifs du monde entier et bien plus largement l’humanité censée profiter des lumières du peuple de prêtres, ces crimes inspirés par des textes mal interprétés par les fanatiques, mais cependant bien réels, nous rappellent que le judaïsme est en réalité soumis à une éternelle tension entre deux lectures possibles de la tradition.

L’une est universaliste, elle replace les textes dans leur contexte et respecte leur inspiration révolutionnaire par rapport à leur époque, c’est celle de la sortie de l’esclavage et de l’amour de l’étranger.

L’autre, étayée par une lecture fondamentaliste des textes sans souci d’interprétation, est nationale-religieuse, elle fait du am segula non pas le peuple appelé à servir d’exemple au service de tous les autres mais le peuple élu paré de tous les droits au détriment des autres qui ne seraient qu’avatars d’Amalek et des Moabites.

Cette fracture se situe au sein même du courant orthodoxe, libéraux et massortis étant en principe du côté de la lecture universaliste.

Il y a orthodoxes et orthodoxes. Emmanuel Levinas expliquant qu’Abraham a choisi le caveau des Patriarches pour affirmer sa filiation avec Adam et Eve n’est pas les dizaines de rabbins-fonctionnaires de diverses localités israéliennes, qui avaient émis l’an dernier une « opinion rabbinique » interdisant sous peine de punition de louer ou de vendre un bien immobilier à un non-juif.

Il n’est plus possible de se réclamer de Levinas sans dénoncer ces rabbins-ci. Il y a plusieurs judaïsmes possibles, mais ils sont incompatibles. L’heure est venue pour chacun de dire clairement quel est le sien ; la nécessité de l’union sacrée face aux autres périls ne saurait différer plus longtemps cette clarification encore plus indispensable. En se souvenant tout de même que s’il y a plusieurs interprétations possibles, une seule inspiration existe : « Voici je mets devant toi le Bien et le Mal, la Vie et la Mort, et tu choisiras la Vie » {Deutéronome 30,19}.