Dans chaque famille, il existe un centre de gravité implicite, géographique, émotionnel.

Le fief historique dont aucun détail ne nous échappe, le nid familial au sein duquel nous nous sommes faits. Le centre de gravité est l’endroit où on revient sans cesse, où le pouls de la famille bat le plus fort. Un endroit qui nous a semblé immuable. Qui a forgé en nous cette envie d’évasion ou nourri des espoirs rassurants d’éternité. Un décor qui est commun à tous les albums de famille, même si sur certaines photos il commence à jaunir un peu.

Un centre de gravité qu’on a quitté en douceur ou avec brutalité le cœur gros.

Un centre de gravité qui nous a parfois empêché d’être vraiment nous-mêmes. Qui nous a privé de voir le monde et de visiter l’ailleurs. Qui s’est imposé tel un monopole.

Un centre de gravité qu’on a aimé, dans lequel on a flotté pour finir par ne plus vraiment le voir.

Un centre de gravité qui nous a alourdi, fait vieillir prématurement en nous enfermant dans une routine qui tourne sur elle-même.

Pour beaucoup, l’idée de l’alya est avant tout une émancipation. Une envie d’écrire sa propre histoire. De s’alléger de cette gravité dont on a hérité pour gagner en échange une naïveté qui nous fait rajeunir.

Certains ne supportent pas que la fratrie soit divisée. Retardent le projet par culpabilité. Ne parviennent pas à porter la responsabilité de la distance qui s’installe et des fêtes de famille incomplètes. S’instaurent des rapports différents avec les parents. Entre les enfants fidèles et les autres. Les rêveurs et ceux qui font perdurer l’ordre ancien. Ceux qui continuent d’accepter le même papier peint sur les clichés de famille. Qui ne voient toujours pas qu’il est en train de jaunir et qu’il en faut un neuf. Qui aiment les choses qui ne changent pas et qui se rassurent ainsi.

Il y a ceux qui partent en pensant tirer toute la famille derrière eux. Qui pensent que leur exemple sera suffisant pour tout faire basculer de l’autre côté. Il y a les conservateurs et les neo modernistes. Ceux qui se racontent des histoires de Monde Nouveau et qui répètent à l’envi que l’on ne peut se réinventer que dans l’ailleurs.

L’alya fragilise ce centre de gravité qu’on pensait immuable. Elle casse un puzzle dont les pièces semblaient interdépendantes. Elle déstabilise les familles et oblige à une certaine créativité.

L’alya peut être perçue comme un danger pour les familles. Elle l’est pour ceux qui se figent dans des figures imposées. Pour ceux qui ne se conçoivent que dans un cadre donné. Pour les autres, elle reste une opportunité, un vent frais, une fenêtre sur l’extérieur, un exil possible et imaginaire, au cas où…

Mais elle joue un rôle important: elle force au mouvement. Les familles n’en ressortent pas indemnes, elles se transforment. L’alya rappelle que la vie n’est pas cette courbe linéaire qu’on peut tracer pétri de certitude. Elle oblige à la remise en question, pas seulement de ceux qui émigrent mais aussi de ceux qui restent. Elle crée de l’incompréhension et force à l’ouverture d’esprit.

L’alya ne tolère plus le fade, le mi-figue mi-raisin, les moments en creux, les discussions attendues et qui ne disent rien. Elle s’immisce dans l’intimité et donne voix à ce qu’on n’a jamais osé dire. Elle dévoile les intentions jamais avouées et libère la parole. Elle rompt les amitiés qui manquaient de spontanéité et de compassion. Elle donne vie à de nouvelles relations du quotidien qui paraissaient trop simples pour être valables. Elle renforce des liens qui se nourrissent de la distance pour prouver leur puissance.

L’alya, c’est un peu l’opposition entre une scène d’improvisation et une scène de théâtre apprise par cœur. Elle demande plus que de réciter ses leçons. Elle exige qu’on y mette de sa couleur personnelle et qu’on se mouille. Qu’on dise quelque chose de soi sans se réfugier derrière des postures convenues. Elle met en difficulté les scolaires et valorise les audacieux. Elle guette ceux qui pensent tout savoir et les fait chuter à la première occasion. Elle encourage les spontanés qui se lancent et leur donne des clés pour avancer de plus belle. L’alya est comme une grande instance de contrôle qui promeut les entrepreneurs de leur propre existence face aux salariés d’une vie téléguidée.

L’alya permet d’inverser les rôles. J’étais l’enfant de mes parents, je deviens l’apprenante de mon enfant. J’accepte que ce dernier corrige mon hébreu, j’admire ses frasques et je découvre le pays à travers ses yeux. Il y a des fois où j’aimerais être à sa place dans cette immersion si intense. Où j’aimerais échanger mon bureau contre sa cour de recréation. Tandis qu’avant, j’avais de la peine en imaginant la répétition de ses journées et je me réjouissais d’être une adulte.

J’étais assistée par mes parents. Ils deviennent des enfants, des petits êtres vulnérables qui ont besoin de moi et des autres. Qui ne savent pas encore marcher seuls et qui acceptent, enfin, de recevoir, tandis qu’à Paris leur donner était impossible. Les petits enfants deviennent leurs professeurs attitrés d’hébreu alors qu’hier ils terminaient péniblement leurs cahiers de vacances.

L’alya déstabilise, c’est vrai, l’ordre familial établi. Elle crée des inversions, fait des pirouettes et se joue de nous avec beaucoup d’ironie. Même dans le couple, le centre de gravité se modifie. Il ne pèse plus du même coté. On se découvre sous un jour nouveau. Les rôles d’hier sont dépassés, les costumes démodés et il faut se recréer un texte tout neuf car le décor et le public ont changé.

L’histoire familiale ne tourne plus sur elle-même, elle jaillit là où ne l’attendait pas ou plus. Et tout cela donne une impression de vie intense et pure. Cela fait tomber tous les faux semblants, les encombrants et les obligeants pour n’être que dans une Vérité qui ne tolère plus aucune fausseté.