Je ne sais ce qu’il faut souhaiter. Je ne sais s’il faut souhaiter. L’histoire est une ligne droite tordue.

Dans la culture latine, l’Histoire est un présent qui récite hier, une continuité linéaire où seule la nostalgie revient, en imagination, en arrière, en un cours plus ou moins impétueux selon qu’on est romantique ou stoïque. Bref : dans la vie européenne, quand on n’est pas un saumon (fumé, mariné ou en darne braisée), on est une souche.

Ce n’est pas le temps hélicoïdal davantage vertical qu’horizontal de l’esprit sémite, plus proche du cordon d’ADN que de la Nationale 7 et ses relais routiers hérissés de monuments aux morts et de mémorials ornés de « plus jamais ça » provisoires.

L’avenir appartient à ceux qui se lèvent en avance. Bref : personne ne sait ce que le passé deviendra. Ou ce que le futur a été.

Au Royaume des francs, petit pays du bout atlantique de l’Europe, «nez» du monde, les gens se souhaitent « santé, prospérité ». Paix et joie ont disparu du vocabulaire. Le Président du Plat pays n’en dira rien. Il avait juré ne pas briguer de second mandat en cas de trop de chômeurs. Il ira donc jusqu’au bout. Volontaire ? Entêté. En honnête et consciencieux fonctionnaire auquel il ne manque que le gousset et le gilet, dans la grande Tradition de la IVè république, le grand désastre de la France émiettée.

Au pays des 365 fromages dont la plupart ne sont pas pasteurisés (un des derniers pays dans le monde a avoir ce bonheur de consommer de la pourriture anoblie par la Gastronomie -comme son peuple racheté du servage par la bourgeoisie locale- ceci a de quoi rassurer), on se souhaitera donc « santé », c’est-à-dire une épidémie de grippe contenue et limitée, comme les radiations de Fukujima et de Tchernobyl, aux frontières, et « prospérité ». Entendez : le moins de pauvres possibles et pas trop de riches qui font tache dans le paysage social et obligent les banques, les supermarchés bio et les boulangeries situées en zones vertes à ouvrir le dimanche.

On se souhaitera aussi peut-être longue vie si les maisons de retraite restent ouvertes et en bon état et proposent brumisateurs gratuits, animations diversifiées, tout en acceptant les chats, les enfants, les plantes exotiques et les médecins grévistes.

Paix et joie, c’est exclusivement du domaine religieux qui maîtrise parfaitement ce qui n’est pas du ressort de l’Etat dont le vocabulaire se limite au Planning familial et à la répartition de la Bonne humeur de façon égalitaire. Certains souhaiteront que la France continue à croire longtemps avec félicité (autre dénomination d’Origine contrôlée de la Joie) que le Pays aux 66 millions de Rois mages voie en Eric Zemmour et Julie Gayet les symboles universels de l’émancipation des droits de l’Homme et de la Femme, et que le monde entier nous les envie (il ne nous les réclame pas encore, mais ça ne saurait tarder, selon la presse spécialisée dans le Mercato).

En Janvier, le Pape viendra en France. Il aura sûrement des vœux, lui aussi, à adresser à ce petit pays qui continue d’envoyer tant de « missionnaires » dont certains se font enlever et tuer et qui soulèvent dans la presse cette sempiternelle question, vitale, essentielle pour accrocher le chaland : « faut-il envoyer des missionnaires (journalistes, professeurs, ingénieurs et soldats) aux « périphéries » d’un monde dangereux et incertain qui ne ressemble pas du tout à la France de la sieste, des RTT et de l’apéro ? ».

Faut-il se lever le matin, célébrer tous les jours le divorce entre l’oreille et l’oreiller pour aller risquer sa vie à produire des richesses dont quelques 8 millions de français (pop. 66,03) profitent peu, sinon au travers de l’aide publique et dont le mois ne dure que deux semaines ? Pour entrer en France, prière de passer par le seuil de Pauvreté. N’oubliez pas le paillasson.

La France, qui vient de perdre quelques uns de ses concitoyens sans abri et congelés, et dont le vote en faveur de la Résolution sur la Palestine a été rejeté par l’ONU. Déçue, la France était en ce sens « poussée par l’URGENCE à agir » selon son ambassadeur à l’ONU. Mais elle « ne compte pas en rester là (!)». Elle poursuivra ses efforts.
A la différence de l’économie, la diplomatie fait des pas de géant. La guerre en Palestine doit cesser. « Israëliens et palestiniens » (c’est la terminologie employée au Quai d’Orsay qui n’a pas encore compris qu’il y avait 20% des citoyens d’Israël arabes, mais enfin…) doivent trouver un terrain d’entente. Vite !

On a eu chaud ! Un moment, on avait cru que l’Ambassadeur parlait des sans-abri. Ouf ! La misère attendra. Elle ne fait pas descendre les partis révolutionnaires ni les « intellectuels » dans la rue.

De toute façon, pour le moment, la rue est gelée, les avions ne décollent pas, et les sondages en stalagtites non plus.

La paix, cette grivoise phrygienne est une belle parole en cage. Le pape, qui en est encore à se demander où il va bien pouvoir atterrir et a demandé à l’Episcopat français de lui soumettre une liste de viles où sa visite serait de portée significative et où aucun pape n’est encore allé, fera de toute façon une escale à Lourdes, terre de miracles. Une terre ingrate, montagneuse, ancienne terre de misère, enfouie dans la Bigorre pyrénéenne et âpre à la puissante mais très dérisoire volonté humaine, qui elle, ne fait des miracles que lorsqu’elle se met vraiment et de toutes ses forces à espérer.

La Palestine ne peut plus attendre. Israël non plus. La France éternelle a le temps. L’Europe va se ruiner en confettis. Les naufragés de la Mer de Java se demandent ce que la Malaisie fait de ses avions. La Méditerranée, qui devait être, dans le rêve français, la renaissance de la Mare Nostrum cernée de pays amis et enlacés dans un même projet commun de développement de civilisation, est en feu, en crise, en mouvement, en miette. C’est la tectonique des mers que la France rêvait d’organiser, de présider avec ses anciennes colonies aujourd’hui en totale échappatoire. On aura remarqué que le succès des libéraux en Tunisie n’a pas valu à BHL d’y retourner ni à aucune personnalité de faire des déclarations tonitriuantes.

Il y a une inquiétude française sur la Tunisie : Y aurait-il dans le Maghreb une ombre de possibilité d’une « Révolution » capitaliste menée par un octogénaire totalement inconnu des élites médiatiques françaises, qui tiennent le haut du pavé à bout de bras tendu, prétendent représenter l’opinion dont elles se fichent éperdument, et décidément vieillies et démonétisées. Avec les islamistes au pouvoir en Tunisie, on se sent mieux, en France. On peut protester librement contre la menace de l’obscurantisme et « vendre » l’idéal révolutionnaire en captant les voix de la jeunesse dont on s’imagine goulument  qu’elle n’est pas conformiste. La jeunesse du Maghreb, elle, demande des visas et du travail. Et de la liberté. Celle de Tunisie à se réconcilier avec son Histoire, avec « ses » juifs, avec « ses » chrétiens, avec ses voisins.

On n’oubliera pas non plus de souhaiter aux quelques 4000 soldats français -camouflés ou non- en bataillons « projetés » en Afrique et en Asie ce qu’il convient de souhaiter à des soldats appelés loin de chez eux et dont personne ne parle faute de crédit suffisant. A part peut-être de continuer à témoigner du courage et du sens du devoir qui malgré tout sont quand même indéfectiblement ce que les soldats français inspirent à leurs concitoyens qui ne savent plus très bien si le Principe de Précaution ne vaut que pour les civils ou s »il ne vaut rien.

C’est l’hiver, donc. Pas plus rigoureux que d’habitude. Juste quelques guerres qui passent, quelques flocons qui attendent un avis préfectoral pour être déblayés. Comme la canicule l’été attend un impôt nouveau pour rafraîchir les idées politiques : en France, les extrêmes menacent en leur temps mais ne sont jamais de saison. Baisses et hausses «sensibles» des températures, au contraire des impôts et des taxes sur le carburant, la propriété et le travail, ne sont pas contrôlables et ne peuvent sortir du champ administratif régulateur. Il en va de même pour la finance internationale qui décide du prix de notre dette. La dette historique, elle, n’a pas de prix. Elle est à valeur constante.

Alors Je ne sais ce qu’il faut souhaiter. Je ne sais s’il faut souhaiter : longue, vie, santé, ou prospérité. Ou ivresse. Non pour oublier. Ni se défoncer. Ni pour tuer le temps qui ne change pas de cadence : pour se souvenir de ce qu’on devient, en France, quand on se remet un peu, pour quelques temps, à prendre entre deux apostrophes, le temps de quelques vers. Lehaïm!

« Rachi le glosait de Troyes en Champagne,

De vieux mots français, le vieux livre hébreu;

Et les mots français, partis en campagne,

S’en allaient au loin, de Troyes en Champagne, jusqu’au Nil brûlé, vers les juifs nombreux.

Rachi l’éclairait, de Troyes en Champagne,

A l’esprit français, le vieux livre hébreu;

Et l’esprit français menant sa campagne,

S’en allait au loin, de Troyes en Champagne, jusqu’au Don glacé, vers les juifs nombreux.

Puis Souccot venu à Troyes en Champagne, le maître coupait ses raisins nombreux;

Et buvant la joie dont Dieu s’accompagne,

Rachi souhaitait de Troyes en Champagne,

Son vin de Français à tous les Hébreux. »

EDMOND FLEG (1874-1963)  – Rachi