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Ceuta, Israël, Palestine

Un migrant ayant traversé depuis le Maroc vers l'Espagne prie sur une plage de l'enclave espagnole de Ceuta, le 2 août 2026. (Photo AP/Bernat Armangue)
Un migrant ayant traversé depuis le Maroc vers l'Espagne prie sur une plage de l'enclave espagnole de Ceuta, le 2 août 2026. (Photo AP/Bernat Armangue)

 

Quand l’Espagne  se trouve rattrapée par l’Histoire

Le spectaculaire afflux migratoire qui vient de frapper Ceuta ne constitue pas seulement une nouvelle crise aux frontières de l’Europe. Il met en lumière trois questions que l’on aurait tort de dissocier : la vulnérabilité de la frontière européenne face au Maroc, l’utilisation possible de la migration comme instrument de pression politique et, plus profondément, la question de la souveraineté sur les deux enclaves espagnoles d’Afrique du Nord.

Cette dernière conduit inévitablement à une comparaison embarrassante pour Madrid.

Car l’Espagne de Pedro Sánchez est devenue l’un des États européens les plus critiques envers Israël, dénonçant régulièrement l’ « occupation illégale » des territoires palestiniens et la colonisation de la Cisjordanie.

Mais lorsqu’il s’agit de Ceuta et Melilla, Madrid invoque précisément ce qu’il tend à relativiser lorsqu’il parle d’Israël : l’Histoire.

Ceuta : une frontière qui disparaît en quelques heures

Le 30 juillet 2026, plusieurs dizaines de milliers de personnes, principalement marocaines, ont pénétré en quelques heures dans Ceuta depuis le Maroc.

L’ampleur du phénomène est exceptionnelle. Les estimations les plus récentes font état d’environ 72 000 entrées en vingt-quatre heures, soit un nombre presque équivalent à la population de la ville espagnole elle-même.

La plupart de ces personnes sont ensuite retournées au Maroc. Mais l’épisode a provoqué plusieurs dizaines de morts, principalement par noyade, tandis que Ceuta devait prendre en charge un nombre considérable de mineurs non accompagnés.

Comment une frontière extérieure de l’Union européenne, normalement étroitement contrôlée des deux côtés, a-t-elle pu pratiquement disparaître pendant quelques heures avant de redevenir contrôlable ?

La question reste ouverte.

Une décision judiciaire transformée en appel d’air

Quelques semaines auparavant, le Tribunal suprême espagnol avait rendu une décision importante concernant les migrants tentant d’atteindre Ceuta ou Melilla par la mer.

La juridiction espagnole n’a évidemment pas déclaré que l’entrée clandestine en Espagne par voie maritime devenait légale.

Elle a en revanche considéré que les personnes interceptées en mer ne pouvaient pas être soumises automatiquement à la procédure particulière de « rejet à la frontière » applicable à certains franchissements des dispositifs terrestres.

Elles doivent bénéficier de la procédure ordinaire de retour et des garanties juridiques qui l’accompagnent.

La distinction est juridiquement importante : elle l’est beaucoup moins lorsqu’elle est résumée en quelques secondes sur les réseaux sociaux.

Des messages ont rapidement circulé au Maroc laissant entendre que rejoindre Ceuta par la mer permettrait désormais d’échapper au renvoi immédiat.

Plusieurs témoignages recueillis après les événements montrent que cette interprétation a contribué au mouvement.

La régularisation espagnole : attention au raccourci

Une autre information a circulé simultanément : la décision du gouvernement de Pedro Sánchez de procéder à une importante régularisation d’étrangers en situation irrégulière.

La mesure existe bien et pourrait concerner plusieurs centaines de milliers de personnes.

Mais elle ne s’applique pas aux migrants qui viennent d’arriver.

Pour en bénéficier, il faut notamment démontrer une présence en Espagne antérieure au 1er janvier 2026 et remplir plusieurs autres conditions.

On ne peut donc pas affirmer sérieusement que la régularisation aurait juridiquement ouvert la porte aux migrants arrivés à Ceuta en juillet.

En revanche, l’effet psychologique d’une régularisation massive est plus difficile à évaluer. Entre le contenu précis d’une loi et la manière dont celle-ci est perçue à plusieurs milliers de kilomètres, il existe parfois un monde.

Le Maroc a-t-il simplement été débordé ?

Reste une question beaucoup plus sensible.

Comment plusieurs dizaines de milliers de personnes ont-elles pu converger vers une zone frontalière particulièrement surveillée sans que les autorités marocaines puissent les arrêter ?

Il n’existe à ce jour aucune preuve publique permettant d’affirmer que Rabat aurait organisé cette opération. Il serait donc imprudent de le soutenir.

Mais la rapidité avec laquelle le Maroc a ensuite rétabli les contrôles démontre au moins une chose : la coopération marocaine est indispensable à la protection de cette frontière européenne.

Et surtout, un précédent existe.

Le précédent de 2021

En mai 2021, plusieurs milliers de personnes avaient déjà franchi la frontière de Ceuta en provenance du Maroc.

Le contexte était alors celui d’une grave crise diplomatique entre Rabat et Madrid après l’accueil en Espagne de Brahim Ghali, dirigeant du Front Polisario, mouvement indépendantiste du Sahara occidental combattu par le Maroc.

Des manifestants sahariens brandissent leurs drapeaux lors d’un rassemblement sur la plage de Concha, à Saint-Sébastien (nord de l’Espagne), le dimanche 30 mai 2021, en soutien à Brahim Gali, leader du Front Polisario et militant pour un Sahara libre. Brahim Gali se remet de la COVID-19 dans un hôpital espagnol. Le leader du mouvement indépendantiste du Sahara occidental, au cœur d’un différend diplomatique entre l’Espagne et le Maroc, comparaîtra devant un juge d’instruction en Espagne le 1er juin 2021. (Crédit : AP/Alvaro Barrientos)

À l’époque, le Parlement européen avait employé des termes particulièrement explicites.

Dans une résolution du 10 juin 2021, il avait dénoncé l’utilisation par le Maroc du contrôle des frontières et de la migration comme instrument de pression politique contre un État membre de l’Union européenne.

Il ne s’agit donc pas d’une hypothèse inventée aujourd’hui.

Le précédent existe et il a été officiellement constaté par une institution européenne.

Une frontière européenne dont la clé se trouve au Maroc

Ceuta permet ainsi de comprendre une réalité rarement formulée aussi clairement.

La frontière espagnole ne dépend pas seulement des policiers, des barrières et des moyens techniques déployés par Madrid.

Elle dépend également de la volonté du Maroc d’empêcher les départs.

Lorsque Rabat coopère, la frontière tient.

Lorsque cette coopération diminue, l’Espagne découvre immédiatement sa vulnérabilité. On doit aujourd’hui ajouter, l’Union européenne de même.

Le Maroc dispose ainsi d’un moyen de pression particulièrement puissant : il n’a nul besoin de revendiquer militairement Ceuta ou Melilla. Il lui suffit éventuellement de démontrer ce qui pourrait se produire s’il cessait de retenir ceux qui veulent entrer dans l’Union européenne.

C’est ici que la crise migratoire rejoint la question territoriale.

Ceuta et Melilla : à qui appartient l’Histoire ?

Pour l’Espagne, la réponse est simple : Ceuta et Melilla sont espagnoles.

Melilla est sous souveraineté espagnole depuis 1497. Ceuta fut conquise par le Portugal en 1415 avant de passer sous domination espagnole, définitivement reconnue par le Portugal au XVIIe siècle.

Madrid souligne donc que sa présence dans ces territoires précède de plusieurs siècles l’indépendance du Maroc contemporain, acquise en 1956.

L’argument n’est pas négligeable.

Il revient à dire : vous ne pouvez pas considérer comme une simple occupation coloniale contemporaine une souveraineté établie depuis plusieurs siècles.

Mais cet argument devient politiquement intéressant lorsqu’on le rapproche du discours espagnol sur Israël.

L’Espagne, Israël et le vocabulaire de l’occupation

Sous Pedro Sánchez, l’Espagne a adopté l’une des positions les plus critiques d’Europe envers le gouvernement israélien.

Le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, annonçant plusieurs mesures, notamment un embargo sur les armes à destination d’Israël et l’interdiction pour les navires transportant du carburant destiné au personnel militaire israélien d’accoster dans les ports espagnols, afin de « mettre fin au génocide à Gaza », le 8 septembre 2025. (Crédit : Borja Puig de la Bellacasa /La Moncloa/AFP)

Madrid a reconnu officiellement l’État de Palestine en mai 2024. Le gouvernement espagnol condamne les implantations israéliennes en Cisjordanie et parle d’occupation illégale des territoires palestiniens.

Il faut immédiatement préciser que l’Espagne reconnaît parallèlement le droit d’Israël à exister et a condamné les massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023.

La question n’est donc pas de contester le droit de Madrid à critiquer la politique israélienne.

Elle consiste à observer les arguments employés.

Car si l’ancienneté historique constitue un élément essentiel de la défense espagnole de Ceuta et Melilla, il devient difficile de considérer l’histoire comme secondaire lorsqu’il s’agit d’Israël.

L’histoire de la Cisjordanie ne commence pas en 1967

Une première simplification doit être écartée.

Israël n’a pas conquis en juin 1967 la Cisjordanie sur un État palestinien souverain.

Après la guerre de 1948-1949, la Cisjordanie et Jérusalem-Est passent sous contrôle jordanien.

Le 24 avril 1950, la Jordanie décide officiellement d’unir les deux rives du Jourdain et annexe de fait la Cisjordanie.

Cette annexion ne bénéficie que d’une reconnaissance internationale extrêmement limitée et elle est elle-même contestée par plusieurs États arabes.

Pendant près de dix-neuf ans, la Cisjordanie se trouve donc sous administration jordanienne. Aucun État palestinien souverain n’y existe.

Puis vient juin 1967.

Au cours de la guerre des Six Jours, Israël prend la Cisjordanie et Jérusalem-Est à la Jordanie.

C’est à partir de cette situation que le droit international contemporain qualifie la Cisjordanie de territoire occupé. Cette qualification est celle des Nations unies et a été confirmée par la Cour internationale de Justice.

Il ne s’agit pas ici de la contester.

Mais qualification juridique actuelle et chronologie historique sont deux choses différentes.

Dire que la Cisjordanie est aujourd’hui considérée comme un territoire occupé ne signifie pas qu’elle constituait avant 1967 le territoire souverain d’un État palestinien dont Israël aurait alors supprimé l’existence.

L’histoire est autrement plus complexe.

Et elle ne commence pas davantage en 1948

Il faut même remonter beaucoup plus loin.

La relation du peuple juif avec cette région n’est pas née avec la création de l’État d’Israël.

Les royaumes d’Israël et de Juda appartiennent à l’histoire documentée du Proche-Orient antique.

Jérusalem constituait déjà le centre politique et religieux du royaume de Juda plusieurs siècles avant l’ère chrétienne, plus d’un millénaire avant l’apparition de l’islam.

Les dominations successives — babylonienne, perse, hellénistique, romaine, byzantine, arabe, croisée, mamelouke, ottomane puis britannique — ont profondément transformé la région.

La population juive a connu conquêtes, destructions, expulsions et diasporas.

Mais le lien historique et religieux du peuple juif avec cette terre n’a jamais disparu, pas davantage que toute présence juive dans la région.

Rappeler ces faits ne revient évidemment pas à prétendre que l’Antiquité suffit à déterminer les frontières du XXIe siècle. Aucun conflit territorial contemporain ne peut être résolu en recherchant simplement quel peuple était présent le premier.

Mais l’argument fonctionne dans les deux sens.

Quand Madrid choisit la date à laquelle commence l’Histoire

C’est précisément ici qu’apparaît la contradiction espagnole.

Lorsqu’il s’agit de Ceuta et Melilla, Madrid demande au Maroc de regarder cinq siècles en arrière.

Lorsqu’il s’agit d’Israël, le débat politique européen tend beaucoup plus volontiers à commencer en 1967, parfois en 1948.

Or l’Histoire ne peut être découpée en fonction de la démonstration recherchée.

Si cinq siècles de souveraineté espagnole constituent un argument pertinent pour répondre à l’accusation marocaine de colonialisme, près de trois millénaires d’histoire juive dans la région ne peuvent être traités comme une donnée négligeable lorsqu’on applique à Israël le vocabulaire du colonialisme.

Cela ne légitime pas automatiquement chaque implantation israélienne en Cisjordanie.

Cela ne détermine pas les frontières d’un futur État palestinien.

Cela n’efface pas davantage les droits et l’histoire des Palestiniens.

Mais cela rend historiquement problématique une représentation dans laquelle les Juifs seraient simplement des étrangers européens venus coloniser au XXe siècle un territoire auquel ils n’auraient auparavant appartenu d’aucune manière.

Mais cela rend historiquement problématique une représentation dans laquelle les Juifs seraient simplement des étrangers européens venus coloniser au XXe siècle un territoire auquel ils n’auraient auparavant appartenu d’aucune manière.

On peut condamner une politique israélienne sans réécrire l’histoire juive.

De Ceuta à Jérusalem : les limites du raisonnement colonial

Ceuta offre ainsi à l’Espagne un miroir inattendu.

Madrid refuse que le Maroc puisse dire : ces territoires se trouvent en Afrique, ils appartiennent donc naturellement au Maroc et la présence espagnole constitue une survivance coloniale.

L’Espagne répond par le droit, mais aussi par l’Histoire.

Elle rappelle cinq siècles de souveraineté, une population espagnole, des institutions espagnoles et une continuité territoriale et politique.

Cette défense est parfaitement compréhensible.

Mais elle devrait précisément inciter Madrid à davantage de prudence lorsqu’elle utilise ailleurs le concept de colonialisme.

Car Israël présente une caractéristique qui distingue radicalement son histoire du modèle colonial européen classique : le peuple juif possède avec cette terre une relation historique, religieuse, culturelle et politique qui précède de plusieurs millénaires la création de l’État moderne.

On peut discuter du statut juridique de territoires conquis en 1967.

On peut discuter des frontières.

On peut discuter des implantations.

On peut défendre simultanément le droit des Palestiniens à disposer d’un État.

Mais qualifier indistinctement la présence juive dans cette région d’entreprise coloniale revient à faire disparaître une partie essentielle de l’histoire.

Ceuta, laboratoire européen

La crise actuelle dépasse finalement de très loin les quelques kilomètres carrés de Ceuta.

Elle montre d’abord la dépendance européenne à l’égard des pays chargés, en pratique, de retenir les flux migratoires avant qu’ils n’atteignent ses frontières.

Elle démontre ensuite combien rapidement la migration peut devenir un instrument de politique étrangère.

Mais elle rappelle également qu’une frontière n’est jamais seulement une ligne sur une carte.

Elle est le produit du droit, de la guerre, de l’histoire et du rapport de forces.

L’Espagne le sait mieux que beaucoup d’autres pays européens : elle possède deux villes sur le continent africain dont elle défend la souveraineté en invoquant notamment plusieurs siècles d’histoire.

Ceuta et Melilla ne sont pas la Cisjordanie et les situations juridiques ne sont pas identiques. Toute assimilation serait artificielle.

Mais le principe intellectuel demeure.

On ne peut invoquer l’Histoire lorsqu’elle conforte sa propre souveraineté et décider qu’elle commence en 1967 lorsqu’elle complique celle des autres.

Ceuta nous rappelle finalement une règle simple : l’Histoire ne suffit pas à créer le droit contemporain.

Mais lorsqu’on l’appelle comme témoin pour défendre sa propre frontière, il devient difficile de lui demander de quitter le tribunal lorsqu’il s’agit de celle des autres.

à propos de l'auteur
Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles, depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine.
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