Le 14 décembre dernier, j’écoutais la chronique hebdomadaire de Nicole Ferroni sur France-Inter. Habituellement, elle est empreinte de réflexions amusantes et d’un humour jamais cruel sur l’actualité. Mais là, on sentait que le ton n’était pas celui des autres matins. La chroniqueuse parlait du sort de la ville-martyre d’Alep (vous savez : cette ville qui ne suscite aucune manifestation massive de sympathie, drapeaux palestiniens en tête et slogans antisémites, « Nuit debout » et tutti quanti).

A mesure qu’elle approchait du terme de sa chronique, la voix de Nicole Ferroni se nouait, pour finalement mal réprimer un sanglot dont elle s’est excusée vis-à-vis des auditeurs et de la dizaine de journalistes autour de la table. Ces derniers la regardaient avec gêne et compassion. Qu’est-ce qui avait provoqué cette soudaine émotion de la chroniqueuse ?

Elle venait d’évoquer la ville d’Alep de l’année 2006, telle que décrite dans le guide du routard de son père. Et puis toutes ces couleurs chatoyantes remplacées par le noir de la guerre. Et puis, elle a cité son père : « Tu vois, des fois Nicole, on dit : le cannibalisme avant c’était répandu, et maintenant les gens disent : les hommes se mangent. Eh bien un jour peut-être, qui sait, la guerre sera si loin derrière l’humanité qu’on pourra dire : les hommes se tuaient et ils appelaient ça la guerre ».

Cette émotion est si rare chez les journalistes en général, les humoristes en particulier, qu’elle nous interpelle. Faut-il que l’actualité soit devenue insoutenable pour que ceux dont c’est le métier de la présenter en viennent à fondre en larmes à son évocation ? Il nous arrive souvent de dire, en parlant des événements du monde ou de la société : faut-il en rire, faut-il en pleurer ?

C’est vrai que nous sommes souvent partagés entre ces deux réactions en nous demandant laquelle serait la plus appropriée pour mettre fin aux injustices et violences qui ensanglantent la planète. Mais il arrive un seuil au-delà duquel rire n’est plus possible. Car même pour dénoncer certaines horreurs, il devient indécent d’utiliser l’arme de l’humour.

Je me souviens, étant jeune, avoir lu abondamment la revue Reader’s Digest qui contenait une rubrique intitulée « Mieux vaut en rire ». Oui, mais pour autant que ma mémoire ne me fasse pas défaut, il s’agissait d’exposer des situations plus ou moins burlesques, incohérentes, dont le résultat débouchait sur d’autres situations surréalistes qui m’évoquent plutôt le cinéma de Jacques Tati.

Mieux valait en rire que de dénoncer sur un ton docte le ridicule de nos contemporains.

Mais, lorsqu’une chroniqueuse humoriste telle que Nicole Ferroni décide de parler de la Syrie ou d’autres régions en guerre, qui comprendrait qu’elle le fasse sur un ton badin ? Je pense que tous ses auditeurs fidèles ont dû trouver juste l’émotion qui s’est emparée d’elle.

Il est bon parfois qu’un acte ou une parole rappelle à la réalité lorsque celle-ci devient insupportable, inacceptable. Et surtout lorsque le monde entier, qui sait en temps réel ce qui se passe loin, très loin de lui, supporte et accepte tacitement cette réalité.

C’est terrible lorsque le clown devient triste.

Cela signifie que tout ce qui, habituellement, l’amenait à faire des contorsions, des grimaces, des gags pour la plus grande joie des petits et des grands, n’a plus le pouvoir de provoquer son désir et, partant, de faire rire son public.

C’est cette limite qu’a franchie une actualité tragique, une de plus en ce XXIème siècle décidément très prometteur en horreurs de toutes sortes et en rebondissements géopolitiques. Quand les guignols de l’info cèdent la place à d’autres guignols autrement moins drôles, des dizaines de fois plus inquiétants.

Quand ces guignols s’en prennent à leurs propres concitoyens, quand ils affament, torturent, massacrent sans scrupules et sans que la « communauté internationale » ne puisse, ne sache ni ne veuille les mettre hors d’état de nuire. Quand cette soi-disant « communauté » n’a plus rien ni d’une communauté, ni d’international ; quand même les opinions publiques – indignées mais pratiquement silencieuses – leur apportent involontairement leur concours ; alors les humoristes pleurent et les tyrans rient.

Combien d’autres larmes comme celles de Nicole Ferroni faudra-t-il pour qu’une conscience se réveille ?

Autrefois, les bouffons des rois, sous couvert d’amuser leurs souverains, les tançaient, sans que ces derniers osent les livrer au bourreau. Autrefois, Molière faisait jouer ses pièces devant la Cour réunie à Versailles. Les critiques qu’il y formulait sous une forme déguisée s’adressaient en fait à tous les dignitaires du régime. La Fontaine en faisait de même à travers ses fables.

Aujourd’hui, le « machin » sis à New York se contente d’entendre des discours, de se réunir en Conseil de sécurité, de voter des résolutions. Mais les malheureux habitants d’Alep ou d’ailleurs, vivent sous les bombardements incessants, voient mourir leurs enfants et lancent des appels désespérés à l’humanité.

Cela me rappelle les habitants de Varsovie qui, le dimanche, venaient regarder le ghetto brûler avec, à l’intérieur, la poignée d’irréductibles juifs qui osaient résister à la toute-puissante armée du IIIème Reich. – Aujourd’hui, point n’est besoin de se déplacer pour assister aux atrocités qui se déroulent en Syrie ou sur les routes de l’exil par terre et sur mer. Il suffit de brancher sa télévision et les images nous sont livrées à l’heure des JT de 13h et de 20h, et même en continu sur les chaînes d’information dédiées.

Alors, pourquoi voulez-vous que les humoristes humorisent ? Comme Nicole Ferroni, ils n’ont que leurs yeux pour pleurer. Et lorsque leur voix s’étrangle, ils s’excusent de nous avoir troublés par l’évocation d’une ville autrefois prospère, aujourd’hui transformée en un champ de ruines au milieu desquelles errent des êtres humains au regard inexpressif et hagard. Je serais tenté, paraphrasant Primo Lévi, de conclure :

Vous qui vivez en toute quiétude / Bien au chaud dans vos maisons, / Vous qui trouvez le soir en rentrant /  La table mise et des visages amis,/ Considérez si c’est un homme / Que celui qui peine dans la boue, / Qui ne connaît pas de repos, / Qui se bat pour un quignon de pain, / Qui meurt pour un oui pour un non. / Considérez si c’est une femme / Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux / Et jusqu’à la force de se souvenir, / Les yeux vides et le sein froid / Comme une grenouille en hiver./ N’oubliez pas que cela fut, / Non, ne l’oubliez pas : / Gravez ces mots dans votre cœur. / Pensez-y chez vous, dans la rue, / En vous couchant, en vous levant ; / Répétez-les à vos enfants. / Ou que votre maison s’écroule, / Que la maladie vous accable, / Que vos enfants se détournent de vous.